Survivante - Chapitre 2


Cha. D.

Publié le 05/09/2021 19:48

32 mins de lecture

Une fois dans la cour je réalise que je ne peux aller nulle part, je suis prisonnière. Ma respiration s’accélère, j’ai besoin d’air et ici je n’en ai pas. Je longe le bâtiment pour trouver un coin tranquille, mais où que j’aille il y a des militaires. Je me retrouve face à un préau, près du mur d’enceinte ouest, où plusieurs véhicules sont garés. Des militaires sont en train d’examiner les moteurs. Là non plus je ne serais pas tranquille. Je lève alors la tête et me dis que le seul moyen pour moi de me sentir libre est de prendre de la hauteur.

Je recule pour étudier la structure. J’avise la Jeep qui est garée à gauche d’un camion trop grand pour entrer entièrement sous le préau et dont le toit touche presque le plafond du préau. Je souris avant de m’élancer vers la Jeep. Un des mécaniciens me voie et ne semble pas comprendre. Lorsque je saute sur le capot de la voiture puis sur le toit du camion je l’entends me hurler de redescendre. Affolés par les cris, plusieurs militaires se sont approchés. Une fois sur le toit du préau, je suis suffisamment haut pour ne pas entendre les gens en bas. Mais les barbelés m’empêchent de m’échapper plus loin. Je m’assoie près du bord en tailleur et je fixe à l’horizon le soleil qui se couche et laisse mes pensées défiler. Comment Marcus a-t-il pu me faire ça ? Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Pourquoi m’avoir abandonné après mon exclusion ? Et surtout, pourquoi réapparaitre maintenant ?

Soudain une voix masculine me sort de mes pensées.

- Fiou, c’est haut.

- Qu’est-ce que tu me veux Cain ? lançai-je en me retournant.

- Juste profiter de la vue, répond-t-il en s’asseyant à côté de moi.

Je fixe l’horizon sans rien dire. Au bout de quelques secondes il rompt le silence.

- Alors, dis-moi, pourquoi tu es monté si haut ? Tu sais que d’en bas aussi on peut voir le couché de soleil ?

Je ne réponds rien, je me contente de froncer les sourcils. Il insiste :

- Tu préfères la jouer muette ? Ok, je comprends. Mais tu sais on va passer pas mal de temps ensemble alors il va bien falloir que tu parles à un moment ou à un autre.

Je reste silencieuse quelques secondes avant de me lever et de répondre :

- En dehors de la mission, je ne suis pas obligée de te parler si j’en n’ai pas envie.

Ma réponse le fait sourire et je l’entends me lancer alors que je saute sur le camion pour descendre.

- C’était un vrai plaisir de discuter avec toi.

Je rejoins ma chambre au pas de course. Je claque la porte pour me retrouver de nouveau en prison. Soudain on frappe à ma porte. Sans grande surprise il s’agit de Marcus.

- Je t’ai apporté de quoi dessiner, me dit-il en me montrant son butin.

Je le fixe quelques secondes avant de me tourner en le laissant sur le pas de la porte. Il finit par entrer en fermant derrière lui. Je m’installe sur une chaise sans dire un mot.

- Je sais très bien que lorsque tu pianotes avec impatience sur la table avec tes doigts, c’est que tu te retiens d’exploser, dit-il en s’asseyant sur la chaise à côté de moi.

Je fronce les sourcils puis je me cale sur le dossier de la chaise en croisant les bras sur ma poitrine.

- Qu’est-ce que tu veux Marcus ? Ou je devrais peut-être t’appeler Major Clarkson ? demandai-je d’un ton froid.

- Je serais toujours Marcus pour toi, tu le sais bien.

- Non, Marcus, je n’en sais rien, rétorquai-je en haussant le ton. J’ai l’impression que les quatre années passées ensemble n’ont été qu’une vaste imposture. Je n’arrive pas à comprends pourquoi tu m’as caché ça pendant si longtemps.

- Parce que je n’avais pas le choix, répond-t-il.

- Arrête de me mentir, crachai-je. Je crois que maintenant j’ai le droit de connaitre la vérité… Pourquoi moi ? … Pourquoi tu m’as laissé tomber après la fédé ? … Pourquoi tu n’es jamais venu me voir en prison ? … J’ai besoin de comprendre pourquoi l’homme que je considérais comme un père m’a abandonné.

Je serre la mâchoire et ferme les yeux pour retenir les larmes qui menacent de couler. Lorsque je les rouvre, son regard est perdu dans le vide. Je vois ses épaules s’affaisser et ses yeux se remplir de tristesse. Il baisse le regard sur ses doigts et après un long soupire il parle enfin.

- Je t’ai vue te battre dans ce bar le premier soir où tu y es entrée. Ce soir-là j’ai vu dans ton regard une rage de survivre et tu savais encaisser les coups. Le soir d’après tu as recommencé et celui encore d’après, et chaque soir j’étais là pour tenter de comprendre pourquoi tu faisais ça. J’ai mené mon enquête sur toi. J’ai découvert que tu avais perdue toute ta famille dans des attentats. (J’inspire et il lève les yeux vers moi.) Tu avais tout perdue mais tu continuais à te battre pour survivre. Quelque chose dans ton attitude face à tes adversaires me faisait parier sur toi à chaque combat. Tu avais du potentiel et même si j’étais là pour recruter des hommes, je ne pouvais pas te laisser partir. Alors j’ai cherché la meilleure façon de t’aborder pour que tu me fasses confiance. Et c’est comme ça que je t’ai sauvé la vie.

Je le regarde dans les yeux pour sonder son esprit, pour voir s’il est sincère.

- Pourquoi avoir disparu après l’incident de la fédé ?

- Lorsque je t’ai rencontré je savais que tu étais incontrôlable et je pensais pouvoir t’aider à maîtriser cette colère. Le soir de ton expulsion, tu as anéanti tout ce sur quoi nous avions travaillé. Je ne pouvais pas t’intégrer à tout ça sans risquer ta vie. Alors je suis parti. Je me rends compte maintenant que je n’aurais pas dut. Je suis désolé, ajoute-t-il en baissant les yeux.

- Et pourquoi maintenant ?

- Parce que je n’ai pas cessé de croire en toi. Avec le recul je sais que tu es la mieux placée pour cette mission.

Je me lève et m’approche de la petite fenêtre. La nuit est tombée mais l’activité sur le camp n’a pas cessée. J’inspire profondément pour essayer d’intégrer toutes ces informations. Marcus se lève et se place derrière moi.

- Je suis conscient que tu ne me fais plus confiance mais tu dois me croire quand je te dis que tu es capable de réussir cette mission. Et quoi que tu décides je respecterais ton choix.

Il pose sa main sur mon épaule avant de partir. Je me retrouve seule et le silence tombe sur mes épaules comme une chape de béton. Je réalise que j’ai peur. Depuis Moscou, je n’ai jamais cessé d'avoir peur. Je me battais contre cette peur pour tenter de l’oublier mais ici je ne peux pas. Je dois vaincre cette peur et je crois que le seul moyen d’y arriver c’est de mener à bien cette mission. Peut-être que la nuit m'aidera à trouver une solution.

Comme tous les matins je me lève à 4h30. Mes cauchemars sont du genre ponctuel. Mon entrainement ne commence qu’à 6h j’ai donc le temps de faire un petit footing. Plus de quinze mois que je n'avais pas ressenti ce sentiment de liberté. Ca m'avait manqué. J’enfile mes baskets et je sors dans la cour. Seuls les militaires de garde sont debout et lorsque je m’élance sur le chemin de ronde qui longe le mur d’enceinte, ils me regardent comme si j’étais une extraterrestre. Je les ignore en enfilant ma capuche.

Le camp est assez grand et il me faut au moins 1h15 pour en faire le tour. Lorsque j’arrive à ma chambre mon ami Dex m’y attend.

- Dex, que puis-je faire pour vous ? lui demandai-je essoufflée.

- Je venais simplement vous chercher pour vous conduire au réfectoire avant votre entrainement, mais vous n’avez plus le temps de prendre votre repas, me répond-t-il un peu gêné.

- Ne vous inquiétez pas pour moi Dex, je ne vais pas mourir parce que je saute un repas, répliquai-je avec un clin d’œil. J’ai le temps de prendre une douche ?

- Oui madame, pardon … oui, vous avez dix minutes. Je vous attends ici, ajoute-t-il.

Je me précipite sous la douche et en ressort cinq minutes plus tard. La prison m’a au moins appris quelque chose d’utile. Lorsque je sors de ma chambre, Dex m’attend sagement devant ma porte. Sans rien dire il se met en route.

- Quel âge avez-vous, Dex ? demandai-je au bout de quelques minutes.

- 23 ans, me répond-t-il simplement.

- Et depuis quand êtes-vous dans l’armée ?

- Depuis 5 ans.

Je sens une pointe de fierté dans sa voix.

- Pourquoi vous être engagé ?

- Pour sauver mon pays.

- Et vous y croyez vraiment ?

Ma question semble le surprendre. Il s’arrête devant une porte, se tourne vers moi avant de répondre.

- Je crois en la paix et je suis plus utile ici plutôt que dans l’enclave où j’exercerai sûrement un métier qui n’aiderait personne.

Il a bombé le torse et il a une étincelle dans les yeux. Il est si jeune. Comment lui faire comprendre que la paix n’existe plus et que le monde est perdu ? Je ne peux pas anéantir ses espoirs. Je me contente de lui sourire.

- Continuez comme ça sergent Poindexter, vous êtes sur la bonne voie, dis-je en posant ma main sur son épaule avant d’entrer dans la pièce.

Mes coéquipiers sont déjà là et Marcus aussi. Ils se tiennent devant un tableau. En m’avançant dans la pièce je remarque un ring et des sacs de boxe. Je ne peux pas m’empêcher de sourire. Lorsque j’arrive Marcus me sourit à son tour.

- Voilà la princesse, réplique le sergent Tender d’un ton méprisant. Vous êtes sûr qu’elle pourra suivre l’entrainement ? demande-t-il à Marcus.

- Et pourquoi elle ne pourrait pas ? le coupe Cain.

- Parce qu’elle n’a pas l’air de savoir se défendre, répond Tender en s’approchant de Cain avec un regard menaçant.

- Messieurs, on se calme, intervient Marcus. Sergent, ne vous inquiétez pas pour Cha, je suis persuadé qu’elle va se débrouiller.

- Bien major, ajoute Tender sans grande conviction.

Je n’ai pas bougé, je les observe sans rien dire. Mais il me tarde de monter sur le ring pour leur montrer que je ne suis pas une princesse. Marcus nous donne plusieurs exercices pour nous échauffer. Les mêmes exercices que j’ai subis pendant des années. Je les connais par cœur et je me rends même compte que, ça aussi, ça m’avait manqué. Au bout de 2h d’échauffement et de différent exercice, il décide de nous faire monter sur le ring.

- Bien, maintenant que vous êtes bien chaud, je veux voir ce que vous avez dans le ventre, nous dit Marcus. Vous allez passer sur le ring deux par deux. Cain et Strike vous commencez.

Le combat commence et Tender s’approche de moi.

- Alors, tu trouves ça impressionnant, princesse ? me demande-t-il tout bas.

Le ton de sa voix est méprisant et je sens son regard sur moi. Cet homme ne supporte pas de travailler avec une femme. Il transpire le machisme et misogynie. Lui mettre une raclé sera d’autant plus jouissif.

- Et toi, fillette ? demandai-je à mon tour.

- Ça joue les dure à cuire mais je sais que tu as la trouille de monter sur ce ring, ajoute-t-il. Tu n’oseras pas et je suis sûr que le major ne te laissera pas combattre un vrai soldat.

- Tu crois ? répliquai-je. Tu n’as cas le convaincre.

Le ton de ma voix sonne comme un défi. Je sais qu’il ne pourra pas s’en empêcher. Lorsque le combat entre Cain et Strike se termine, Marcus propose Shadow contre Tender mais ce dernier l’interrompt.

- Et pourquoi ne pas me laisser combattre la princesse ?

- Parce que j’ai dit que tu combattrais contre Shadow, répond Marcus visiblement énervé.

- J’accepte, répondis-je en m’approchant des cordes.

Marcus se penche et me dit tout bas.

- Tu es sûre ?

- Si je veux qu’il me respecte je dois le faire, dis-je. Et puis je meurs d’envie de lui coller une raclée à chaque fois qu’il m’appelle princesse.

Marcus à un rictus puis il écarte les cordes pour me laisser monter. Tender me rejoins et le combat commence. Je ne dévoile pas mon jeu tout de suite. J’encaisse quelques coups pour mettre mon adversaire en confiance, ce qui marche plutôt bien.

- Allé, c’est tout ce que tu sais faire ? me dit-il en riant.

- Tender, concentre-toi, intervient Marcus.

- Oui major.

Je me déplace à droite pour esquiver un coup et lui porter une droite dans les côtes. On tourne plusieurs secondes, puis il se rapproche.

- Bah alors, princesse c’est tout ?

- Arrête de m’appeler princesse, répondis-je en enchainant une droite, un uppercut et un coup de pied latéral.

Cet enchainement le surprend mais il se relève assez vite et reviens à la charge. J’entends les autres rirent à chaque coup que je lui porte. Je lui lance alors un crochet du droit dans la mâchoire avant de le bloquer dans les cordes en enchainant plusieurs coups de suite.

- Alors, j’ai toujours la trouille de monter sur le ring face à toi ? demandai-je alors qu’il réussit à se libérer.

Il tente plusieurs coups que j’esquive avant de lui porter le coup fatal. Il s’écroule au sol mais cette fois-ci il ne se relève pas. Marcus nous rejoint sur le ring pour siffler la fin du combat. Il se penche au-dessus de Tender et lui dit :

- J’ai peut-être oublié de te dire qu’elle est championne de boxe et que son palmarès est de 45 victoires pour 46 combats.

Tender ne répond rien, il se contente de se lever et de sortir du ring avec un regard noir.

- Je crois qu’il en a pris un coup à l’égo, me lance Strike lorsque je descends du ring. Très beau combat mademoiselle.

- Merci, répondis-je simplement.

Marcus lance le prochain combat et je décide de me mettre à l’écart. Au bout de quelques minutes je quitte la salle pour aller voir Tender et m’assurer qu’il va bien. Je le trouve assit dans les vestiaires avec une serviette mouillée sur l’œil.

- T’es venue savourer ta victoire ?

Je m’avance et lui tends une poche de glace.

- Non, répondis-je en m’asseyant sur le banc en face de lui. Je suis désolée.

- De quoi ? De m’avoir mis une raclé ou d’être une championne ? (Je lui souris) De toute façon je l’ai bien mérité, je n’ai pas été juste avec toi. C’est à moi de m’excuser.

- De quoi ? D’avoir perdu ou d’avoir êtes un connard ? (Il me sourit à son tour) Ecoute, je te comprends, tu vois débarquer des civiles pour une mission dangereuse et en plus je suis une femme. Tu ne sais rien de moi et tu dois me faire confiance. J’aurais réagi pareil à ta place.

- Ouais mais visiblement tu as été plus intelligente que moi et tu m’as montré que tu étais capable de te battre comme un soldat.

- Je ne sais pas si je suis un soldat, répondis-je. On oubli et on repart sur de bonnes bases ? demandai-je en lui tendant la main.

Il me regarde un instant, puis il finit par me serrer la main. Nous retournons auprès des autres et l’entrainement se poursuit. Malgré la bonne ambiance, je continue à rester à l'écart.

L’entrainement se termine à l’heure de déjeuner. Mais je décide de sauter ce repas et de me rendre directement dans ma chambre. Dans les couloirs, je remarque les regards des autres militaires. Je me sens observée, comme si j’étais différente d’eux. Je suis différente, je ne suis pas une militaire, je suis une imposture. Une fois dans ma chambre, je respire à nouveau. Cette prison est plus oppressante que la précédente.

J’ai deux heures avant de reprendre l’entrainement. Après avoir pris une douche, je m’installe au bureau et je commence à dessiner. Je laisse ma main choisir du dessin et je finis par dessiner ma mâtiné de boxe. On frappe à ma porte et pensant qu’il s’agit de Poindexter je cris sans me détourner de ma feuille :

- Dex vous pouvez entrer, c’est ouvert.

J’entends la porte s’ouvrir mais je ne lève pas la tête de mon dessin. Soudain une voix qui n’est pas celle de Poindexter me surprend.

- Waouh, je ne savais pas que j’avais un si beau profil.

- Bon sang, Cain, tu m’as foutu la trouille, répliquai-je en sursautant. Qu’est-ce que tu fou ici ?

- Tu n’as pas déjeuné avec nous, je t’ai donc apporté de quoi grignoter avant notre entrainement, répond-t-il en me montrant un sandwich.

Je fronce les sourcils sans comprendre réellement ce qu’il fait ici. Mon air énervé ne semble pas le déranger car il poursuit :

- Tu es sportive, tu fais de la boxe et maintenant j’apprends que tu dessines. Qu’est-ce que tu ne sais pas faire ? A part t’amuser et sourire, bien sûr, précise-t-il en feuilletant mon calepin.

Je me lève, lui arrache l’objet des mains et lui dis :

- Qu’est-ce que tu me veux Cain ?

Il lève les mains surpris par mon geste. Puis au bout de quelques secondes il répond :

- J’essaie simplement d’être sympa avec toi. On n’est pas des soldats, on est des délinquants, on doit se serrer les coudes, ajoute-t-il.

Je le regarde en fronçant les sourcils sans savoir si je peux réellement lui faire confiance.

- Je n’ai pas besoin de ta sympathie, rétorquai-je. Je ne suis pas là pour me faire des amis.

A ce moment-là Poindexter arrive ce qui clos notre conversation. Cain me regarde un moment avant de quitter la pièce en me disant :

- Comme tu voudras mais tu changeras d’avis.

La journée se poursuit avec un cours de survie en milieu hostile. Probablement un des cours les plus chiants auquel je n’ai jamais assisté. Après avoir passé quatre heures assise sur une chaine à regarder un gars nous expliquer comment faire du feu avec deux morceaux de bois, l’heure de la délivrance a sonnée. A la fin du cours, Marcus m’attend devant la salle.

- Alors, ce cours de survie c’était comment ? me demande-t-il.

- Eh bien, avoir survécu à ce cours est en soit de la survie, alors j’ai probablement appris quelque chose, répondis-je avec humour.

Il se met à rire alors que nous nous engageons dans le couloir qui mène au réfectoire.

- Le sergent Poindexter m’a dit que tu avais sauté deux repas, me dit-il avec des reproches dans la voix. Lorsque tu seras dehors, tu n’auras peut-être pas la chance de manger à ta faim …

- Marcus, je suis une grande fille, le coupai-je. C’est pour me faire la morale que tu es là ?

- Je voulais simplement te dire que je suis là si tu as besoin de quoi que ce soit avant ton départ. Et … je suis aussi très fier de toi, répond-t-il au bout de quelques secondes.

- Marcus, je vais revenir tu sais ? Je n’ai pas l’intention de mourir là-bas.

- Je sais, je sais, mais …

- Ecoute Marcus, tu m’as appris à survivre intelligemment et je ne suis pas seule. Alors ne t’en fait pas pour moi.

Je lui souris et avant qu’il ne puisse ajouter quoi que ce soit j’entre dans la grande salle. Je ne remarque pas de suite tous les regards insistants qui se posent sur moi. Ce n’est que lorsque j’ai pris mon plateau que je me retrouve face à cette marée de regard sombre. Ils tentent de sonder mon âme, ou quoi ? Où que je regarde, je vois des regards hostiles, sans comprendre pourquoi. J’aimerais m’enfuir en hurlant mais je ne peux pas, ça leur donnerait de quoi me juger. Je serre les doigts sur mon plateau et je m’avance dans l’allée. Le silence s’est installé, seuls quelques murmures se font entendre. Soudain un homme cri « Meurtrière ! » suivit par d’autres insultes et des jets de nourritures. Sous l’effet de la peur je lâche mon plateau et me protège les oreilles pour ne pas entendre. Tout à coup, quelqu’un m’entraine hors de la pièce, le bruit de la foule s’estompe et les jets cessent. En relevant la tête je vois Cain en face de moi et derrière le reste de l’équipe.

- Cha, est-ce que ça va ? me demande Cain.

- Vous êtes blessée ? me demande Strike à son tour.

Je secoue la tête et tente de reprendre mes esprits mais je dois prendre l’air. Je m’écarte d’eux et me dirige vers la sortie. Une fois dehors, j’inspire une grande bouffé d’air frais pour calmer mon cœur qui bat à toute allure. Les garçons s’approchent et Tender me tend une bouteille d’eau. Je lève la tête et la saisie en murmurant un merci. Au bout de quelques minutes Cain rompt le silence :

- Au moins tu ne passes pas inaperçue.

- ça c’est sûr mais pourquoi à ce point ? demande Strike en m’interrogeant du regard. Pourquoi ils vous traitent de meurtrière ? ajoute-t-il alors que je ne réponds rien.

- Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on devrait savoir ? demande à son tour Shadow.

Je bois une gorgée puis je fixe le sol en serrant des poings. Je ne peux pas leurs dire, sinon je perdrais leurs confiances et j’en ai besoin pour rester en vie hors de ces murs.

- Cha, on est coéquipiers maintenant, ajoute Strike. On ne vous a jamais demandé pourquoi vous aviez était arrêtée, ça ne nous intéressait pas. Mais si vous nous cachez quelque chose de grave … vous devez nous le dire, maintenant.

- Je n’ai pas envie de risquer ma vie sans être sûr que je peux te faire confiance, ajoute Tender.

- C’est bon arrêtez, intervient Cain en se plaçant entre eux et moi. Vous ne voyez pas qu’elle a besoin de respirer ? Foutez-lui la paix.

- Arrête Cain, toi aussi tu veux savoir, ajoute Tender.

Le ton monte entre eux, Strike s’interpose mais ils ont raison, je dois leurs dire.

- ça suffit, dis-je en me levant. Ok, je vais vous dire pourquoi j’ai été arrêté et après ça vous pourrez demander à Pivot de me retirer de la mission.

- Non, t’es pas obligée, insiste Cain.

- Si, je n’ai pas le choix. Si vous devez me faire confiance, vous devez savoir, ajoutai-je. C’était il y a un peu plus d’un an …

Lorsque j’arrive dans le hangar, j’entends Dimitri hurler.

- Comment vous avez pu laisser un flic infiltrer notre organisation ?

Je comprends alors qu’Arthur a été démasqué. En m’approchant doucement, je le vois attaché à une chaise, le visage tuméfié.

- Désolé patron, mais on n’a rien trouvé sur le fait qu’il était de la police, répond Paul.

- Vous n’avez rien trouvé, hein ? Il m’a suffi de deux heures pour le découvrir, hurle Dimitri. Qui m’a collé des incapables pareils ? … Et toi ? Je croyais t’avoir demandé de me trouver Cha.

- Oui patron.

Soudain je comprends que je vais sûrement subir le même sort qu’Arthur. Mais je ne peux pas fuir et le laisser se faire tuer. Je décide de sortir de ma cachette et de faire une chose que je n’ai pas faite depuis bien longtemps : faire le bon choix.

- C’est moi que tu cherches, Dim ? demandai-je d’un ton mielleux. Je vois que tu fais joujou avec tes hommes. Qu’est-ce qu’il a fait celui-là ? Il a rayé ta bagnole ? ajoutai-je en lançant un regard en biais à Arthur.

Dimitri s’approche de moi avec un sourire sadique sur le visage. Je ne dois pas céder, je dois tenir mon rôle, pour mon bien et celui d’Arthur.

- Enfin, tu te montres ma belle, me dit-il en me caressant la joue. Je t’ai attendu toute la soirée, où étais-tu ?

- J’étais chez moi, j’avais besoin de me reposer après le combat de ce soir …

- Ne me ment pas, me coupe-t-il en attrapant mes cheveux pour me montrer qu’il est le chef. Le combat de ce soir n’était pas plus dur que celui d’hier, alors où étais-tu ?

Je comprends alors que c’est un test et que je ne dois pas échouer. Je souris et glisse mes mains sur son torse.

- Dim, mon chou, j’avais simplement besoin de me reposer pour être en forme pour toi. Je ne veux pas te décevoir, ni sur le ring, ni en dehors.

Je le sens se détendre et pour appuyer mes propos je l’embrasse langoureusement. Il me rend mon baiser et je pensais l’avoir convaincu mais Dimitri a toujours une idée derrière la tête.

- Si tu veux vraiment me satisfaire, j’ai un boulot pour toi.

- Je t’écoute, dis-je fébrile.

- Tu vois, j’ai découvert qu’Arthur était militaire et qu’il bossait pour les flics, précise-t-il en s’approchant de lui. Mais il refuse de me dire qui lui a parlé de notre organisation. Alors je te charge de le faire parler.

- Quoi ? dis-je choquée. Attends Dim, t’as des hommes pour ça. Je ne fais pas ce genre de truc, je ne tabasse pas des types pour ton plaisir…

- Oh si, c’est exactement ce que tu fais tous les soirs.

- Non, ça n’a rien à voir. Mes adversaires sont consentants et certainement pas attachés à une chaise.

- Eh bien, considère ça comme une preuve de ton dévouement, m’explique-t-il en s’approchant de moi. Tu choisis : soit tu le fais, soit je lui tire une balle dans la tête et la prochaine sera pour toi, ajoute-t-il alors que j’hésite.

Il sort son arme et la pose sur le front d’Arthur. Je sais qu’il en est capable. Je dois trouver une solution et vite. Mais plus je réfléchis, plus je perds du temps. Soudain il enlève le cran de sureté et je comprends que je n’ai plus le choix.

- Ok, ok, c’est bon je vais le faire, dis-je en le suppliant presque.

Il range son arme et se décale en me laissant la place. Je m’approche et mon regard croise celui d’Arthur. Bizarrement il n’a pas peur de moi, il me sourit même. Je sens Dimitri s’impatienter derrière moi.

- Vas-y, me murmure Arthur.

Je ferme les yeux et je lui donne un coup de poing au visage. Puis un autre et un autre.

- Tu retiens tes coups, intervient Dimitri.

- Bien sûr que je retiens mes coups, il est attaché, m’écriai-je en me tournant vers lui.

Son téléphone sonne avant qu’il ne puisse s’énerver un peu plus. Il regarde l’écran puis se tourne vers moi.

- Je dois répondre, mais quand je reviens je veux te voir sans retenue, c’est bien compris ? Réponds-moi, ajoute-t-il en haussant le ton.

- Oui, murmurai-je en regardant Arthur.

Dimitri quitte la pièce mais un de ses hommes reste devant la porte. Il est suffisamment loin pour ne pas m’entendre. Je m’accroupie devant Arthur pour faire semblant de renouer mes lacets.

- Comment ils ont su ? lui demandai-je.

- Dimitri m’a fait suivre, me répond Arthur. Ecoute, tu dois faire ce qu’il te dit …

- Non, le coupai-je. On va trouver une solution…

- La solution c’est la cavalerie qui arrive. Ecoute tu dois simplement jouer la montre, ajoute-t-il en crachant du sang.

- Tu ne tiendras pas, Arthur.

- Il le faudra, répond-t-il en toussant. Ne te fais pas démasquer ou on aura fait tout ça pour rien.

Dimitri revient à ce moment-là.

- Bon, où en étions-nous ? Ah oui, tu retenais tes coups.

Je comprends que je n’ai pas le choix. Je commence donc à frapper Arthur et je ne retiens ni mes coups, ni les larmes qui coulent sur mon visage. Arthur ne parle pas pendant plusieurs heures et avant de perdre connaissance je l’entends me dire :

- Je ne t’en veux pas, bébé.

Dimitri s’approche pour le faire répéter mais les sirènes de police se font entendre et des hommes armés entrent dans la pièce …

… - Dimitri Volkov a été arrêté et toutes les informations qu’on avait récoltées avec Arthur pendant des mois ont servi lors de son procès où il a pris perpétuité.

- Je ne comprends pas, dit Strike. Si vous avez travaillé pour la police, que vous les avez aidés à arrêter un le plus grand trafiquant connus des enclaves, pourquoi avoir était en prison ?

Nous y voilà ! Je baisse les yeux sur mes doigts avant de poursuivre le récit de ce qui me hante chaque jour.

- Je travaillais déjà pour Dimitri lorsque j’ai été recruté par la police, expliquai-je. Je ne connaissais pas tous les trafics de Dimitri mais j’en avais une petite idée. Mon boulot c’était les combats et rien de plus. Je ne voulais pas y prendre part. Je pensais que ne pas savoir me donnerait bonne conscience. Mais ça n’a pas été le cas très longtemps. La drogue, la prostitution et le trafic d’armes, tout ça me dégoutait de plus en plus. Alors j’ai passé un marché avec le commandant chargé de l’enquête : j’acceptais de leurs livrer des infos et de témoigner contre Dimitri et en échange il m’offrait une nouvelle vie en ne m’inculpant pas pour combats illégaux …

- Alors qu’est-ce qui a changé ? demande Cain.

J’inspire profondément et déballe la fin de mon histoire tragique.

- Le soir de l’arrestation, Arthur a été conduit à l’hôpital dans un état grave, dis-je en frissonnant. Il avait de multiples commotions et plusieurs côtes brisées. Dans l’ambulance qui le conduisait dans le meilleur hôpital de l’enclave, il a fait une crise cardiaque … et il est mort.

Je lève les yeux vers eux et même si leurs visages restent impassibles, je peux lire de la colère dans leurs yeux.

- Je ne voulais pas m’en tirer alors que j’avais tué un homme. J’ai donc demandé à être jugée comme une criminelle normale. Mais le juge a estimé que j’avais fourni de précieux renseignements et je n’ai écopé que de dix-huit mois fermes. (Le silence s’installe) Avant d’être flic, Arthur était militaire, c’est pour cette raison que tous ces hommes me détestent, ajoutai-je. Et ils ont bien raison, mais ils n’imaginent pas à quel point je n’ai pas besoin d’eux pour me détester… Voilà, maintenant vous savez et je comprendrais que vous ne vouliez plus de moi dans votre équipe.

- Quoi ? Non, bien sûr que non, intervient Cain. On ne va pas te juger pour un crime que tu as déjà payé et pour lequel tu as été forcée.

- Cain …

- Non, arrête, me coupe-t-il. Les gars dites quelque chose ?

Mais personne ne parle. Je ne me battrais pas pour qu’ils m’acceptent, je n’en ai pas le droit. Avant de les laisser je murmure :

- Je suis désolée.

Sur le chemin qui me mène à ma chambre je réalise que je vais regretter de ne pas faire partis de cette équipe.

Je suis en train de rassembler mes affaires lorsqu’on frappe à ma porte. Je vais ouvrir et suis surprise de tomber nez-à-nez avec Strike.

- Je peux entrer ? me demande-t-il.

- Bien sûr, répondis-je.

- Alors, c’est vrai, vous désertez ? Vous savez qu’une désertion est passible de trois ans de prison ?

- Je ne suis pas militaire, répondis-je en rangeant mon cahier dans mon sac.

- Bien sûr que si, rétorque-t-il. Vous faites partis de mon équipe et je ne tolère aucune désertion.

Je me tourne vers lui et fronce les sourcils sans comprendre.

- Nous avons décidé de vous donner une seconde chance, m’explique-t-il. Non en réalité, il n’y a aucune seconde chance à donner. Vous n’êtes plus coupable, vous avez purgé votre peine et vous avez probablement sauvez beaucoup plus de vie. Vous ne méritez pas d’être punie toute votre vie pour ça.

- Vous le pensez vraiment ?

- Oui, et en la mémoire d’Arthur vous devez continuer, répond-t-il en me tendant la main.

- Merci, dis-je en la lui serrant. Je ne vous décevrais pas.

- Je sais, ajoute-t-il avant de quitter ma chambre.

Je me laisse tomber sur mon lit en souriant bêtement.