Adoption – Chapitres 1 & 2

10 mins

Partie 1

Assise là, au comptoir de ce bar, je me sens vide. Ce nouveau travail est pourtant sympa. L’école est un bâtiment magnifique et chargé d’histoire : construit dans les années 1860 en tant que monastère il est agrandit au début des années 1900 pour y ajouter un pensionnat de jeune fille et une chapelle. Ce pensionnat pouvait accueillir 120 élèves que les sœurs éduquèrent. Aujourd’hui, bien que l’école accueille plus de mille trois cent élèves ayant entre 3 et 20 ans, on retrouve son histoire à travers l’architecture bien sure, mais aussi l’internat de filles et la religion qui est toujours très présente. Toute mon enfance, je me suis endormie avec une croix au dessus de mon lit. J’ai été à la messe chaque dimanche. Cela rendait mes parents heureux. La vérité, c’est que moi je m’en fichais. Je n’ai jamais compris cette adoration pour un être dont on ne sait pas s’il a réellement existé. Mais ça rendait mes parents heureux, fiers même parfois. Comme si en allant à l’église cela signifiait que j’étais pure, innocente, que je serais toujours sur le droit chemin.

En acceptant ce nouveau travail, je n’aurais pas cru ressentir de tels sentiments. Je pensais retourner en enfance, me revoir enfant dans les yeux de mes élèves. Je pensais retrouver le goût du travail dans une ambiance détendue et bienveillante. Pourtant je me sentais étrangère à ce monde. Comme si les années avaient passé en emportant mon enfance, mais que la vie d’adulte n’était pas encore faite pour moi. Je commence un nouveau travail, dans une nouvelle ville, sans connaitre personne. Tout est encore à écrire. Et je ne sais par où commencer. Alors je suis là, dans ce bar, en train de boire une bière seule au comptoir en attendant que tout s’éclaire. Ou alors que la nuit tombe, indiquant qu’il est temps d’aller préparer ma journée de demain et me reposer. Finalement la seconde option est apparue en premier. Il est 21h34 quand je pousse la porte du deux pièces que je loue à quelques rues du bar, en plein centre ville, et j’entend encore les gens dehors s’amuser. Leurs rires accentuent le vide qui m’emplit. Je sélectionne des exercices illustrant ma leçon du lendemain avant d’aller me coucher.

Ce matin, c’est le soleil qui me réveille. Ca me met de bonne humeur. Aucun bruit ne me parvient de dehors. En me dirigeant vers la fenêtre, j’aperçois les quais de la Garonne avec des cyclistes se rendant surement au travail et des gens faisant leur jogging du matin. Tout le monde semble apaisé, ce qui m’apaise moi aussi. Je ressens cet air d’été et de vacances qui ne semble pas avoir disparu en ce début de septembre. J’ai bien dormi, il est déjà dix heures passées. Je me prépare un café, avale un paquet de gâteaux et file à la douche avant de me rendre à l’école. Ce matin c’était l’horaire réservé au sport, alors je devais me rendre à l’école pour 11h30 afin de surveiller mes élèves durant la pause du midi.

Je me sens plus légère qu’hier. Pourtant, en arrivant à l’école, je sens le regard de mes collègues me scruter et les sentiments de la veille refont surface petit à petit.

– C’est ton premier jour ?

 Je me retourne et voit une jeune femme d’une trentaine d’année me souriant, pleine de compassion, attendre une réponse.

 – En fait j’ai commencé hier, mais je n’ai pas travaillé ce matin, il y avait sport.

 – On a pas encore été présentées. Moi c’est Coralie, j’enseigne l’histoire au collégiens. Tu travailles au collège toi aussi ?

 – Enchantée, moi c’est Alice, j’enseigne au plus petits.

 – Ah je vois ! Ca explique ton air mal à l’aise.

Je l’interroge du regard.

– Ta directrice est très croyante, et visiblement toi non. Tu ne portes pas de croix.

Elle avait raison. Il est vrai que j’avais remarqué que beaucoup de mes collègues en portaient une hier. Peut-être que ce travail n’était pas une bonne idée après tout. A mon air inquiet, elle me répond de ne pas m’inquiéter avant de partir. La sonnerie venait de retentir, nous devions rejoindre nos salles de classe.

Partie 2

Les jours passent et je commence à me sentir à ma place. Je commence à connaitre mes élèves, à savoir quels exercices ils apprécient, comment rendre les cours plus ludiques. De leur côté, ils commencent à me faire confiance et sont moins méfiants.

J’ai notamment remarqué Sarah, une petite fille qui semble constamment ailleurs. Au début son comportement faisait écho à mes sentiments : seule, à l’écart des autres, n’ayant rien à partager. Maintenant j’ai de la peine pour elle : elle ne semble pas heureuse. J’essaye de la faire participer en classe pour qu’elle se sente intégrée, qu’elle ne soit pas délaissée. Mais rien y fait. Elle me répond toujours avec la même lassitude, mais toujours la bonne réponse. J’ai l’impression qu’elle s’ennuie. Peut-être est-ce trop facile pour elle ? Peut-être qu’en lui faisant suivre quelques cours de CM1 par semaine elle se sentirait plus à sa place ?

 Je décide d’en parler à mes collègues de maternelle qui l’ont vu grandir les années précédentes. Depuis qu’elle est entrée à l’école à l’âge de trois ans, Sarah a toujours été la petite fille discrète, timide et effacée. Certes elle est intelligente mais pas assez en avance pour lui faire suivre les cours de CE2. Si elle semble lire plus facilement que ses camarades, elle avance au même rythme que la classe concernant les mathématiques. Elle tient certainement son caractère de son père, qui reste lui aussi très discret lorsqu’il vient la chercher après la journée de classe. Il ne discute jamais avec les autres parents, ne vient pas non plus lors des sorties scolaires ou des kermesses organisées par l’école. Bref pas de quoi s’inquiéter.

***

Vers la fin du mois de Novembre, j’aborde le sujet de Noël avec mes élèves. Je leur demande s’ils savent pourquoi nous le célébrons le 24 décembre, pourquoi le père Noël offre des cadeaux. Les réponses sont variées : on fête Noël pour motiver les enfants à être sages, parce qu’on est content de grandir etc… Je leur explique alors que Jésus, le fils de Dieu qui avait le pouvoir de guérison, est né le dans la nuit du 24 au 25 décembre. Sa naissance étant un cadeau du ciel, le père Noël décida de nous offrir à tous des cadeaux cette nuit là pour nous rappeler que Dieu nous aime. Je vois des étoiles illuminer leurs yeux. C’est merveilleux. Sauf pour Sarah, qui a l’air plus triste qu’à son habitude. Alors que tout les enfants sortaient pour la pause déjeuner, je décide de prendre Sarah à part et de lui demander si tout allait bien.

    – C’est juste que Jésus il a pas su guérir ma maman… Alors Noël ça me rend triste.

Mon cœur se brise. Pauvre enfant, six ans et la vie est déjà si cruelle avec elle. Elle n’a pas détourné le regard, ses yeux sont restés plongés dans les miens, aucune larme n’est venue remplir ses yeux bleus. Elle est tellement courageuse. Je n’ai qu’une envie, la prendre dans mes bras et lui dire que tout ira bien. Mais je ne le fait pas. Tout n’ira pas bien, elle va encore souffrir du décès de sa mère de longues années. Je ne sais pas quoi lui répondre. Au bout de quelques instant, elle fini par rejoindre les autres, tandis que je reste plantée là, inerte.

***

Je me retrouve dans mon appartement que j’ai fini par décorer avec soin. J’ai réussi à m’approprier l’espace, à m’y sentir bien. J’ai déposé des plantes sur les étagères, servant de serres-livres, organisé un coin lecture en dessous de la fenêtre, avec plusieurs poufs et coussins. Une enceinte est déposée sur le rebord de la cheminée. La musique me permet de m’enfermer dans une bulle lorsque je lis ou même quand je travaille. Mais ce soir je n’ai pas envie d’écouter de la musique, ni d’en mettre en fond. Ce soir il me faut du silence. Pour penser à cette enfant, à un moyen de remettre de la joie dans sa vie. Toute l’après midi, j’ai observé son regard sombre et triste, malgré le bleu éclatant de ses yeux. J’avais prévu de profiter de l’approche de Noël pour laisser les enfants s’exprimer à l’écrit à ce sujet. Ce sujet les motive tellement qu’ils oublieraient qu’il leur est encore difficile d’écrire. Mais face au regard de Sarah, j’hésite. Noël la rend triste. Dans le fond, j’espérais surtout voir son visage s’illuminer à travers cet exercice, mais lors de l’évocation du sujet, ce fut le contraire qui se produit. Je n’ose imaginer l’expression sur son visage lorsqu’elle réalisera l’exercice d’écriture. Je ne sais pas pourquoi c’est aussi important pour moi de lui rendre le sourir. Et surtout, je ne sais pas comment m’y prendre. Noël était ma dernière carte en main. J’ai tenté des exercices d’imagination, par la lecture de contes, ou bien la description de jeux ou de créatures inventés. J’ai tenté des ateliers de cuisine, de frabrication de bijoux. Elle participe à tout sans râler, mais sans plaisir. D’habitude, j’aurais demandé conseil à ma mère. Elle a toujours su y faire avec les enfants, elle est d’une bonté infinie. Mais elle n’aurais pas compris que Sarah n’aime pas Noël. Je décide alors d’appeler Coralie, la première amie que je me suis faite ici. En tant que professeur au collège et mère d’une petite fille, elle aura peut-être un bon conseil pour moi. Elle répond, mais j’entend bien que je dérange. Elle donne le bain à sa fille. J’ai proposé de rappeler plus tard mais elle m’a assuré qu’elle pouvait discuter.

– Tu sais Alice, tu vois ces élèves tous les jours, mais en juin il faudra les laisser partir, et tu ne les reverras pas l’année prochaine. Ce n’est pas bon de s’attacher autant à un élève en particulier.

– Je sais, et ce n’est pas dans mon habitude. Mais si tu avais été là ce matin, tu aurais vu son regard et tu voudrais l’aider autant que moi.

– Je ne sais pas comment l’aider, c’est à son père de le faire.

– Je devrais discuter avec son père tu penses ?

– Non Alice, surtout pas, ce serait aller trop loin.

– Je ne peux plus la voir aussi triste Coralie.

– Si tu essayais de leur faire tenir un journal dans lequel ils y écriraient ce qu’ils veulent, et tu pourras les lire pour corriger leurs fautes. Ca ferait un bon exercice non ?

– Oui c’est une très bonne idée. Merci.

Je lancerai l’idée dès demain aux élèves. Je leur demanderais d’écrire tout les jours quelques lignes à la fin de la journée, sur le sujet qu’ils souhaitent. Ils pourront raconter leur journée d’école, un évènement familial qu’ils ont envie de partager, ou bien une histoire inventée. Ils pourront aussi proposer des idées d’activités qu’on pourrait faire en classe, en justifiant pourquoi ce serait intéressant. Pour ceux qui n’ont pas d’inspiration, je proposerai des sujets différents chaque jour. Et puis chaque jour je demanderais à un élève de venir lire le texte d’un de ses camarade devant la classe. Cela fera un bon exercice de lecture, et cela permettra aussi de garder l’anonymat du texte.

C’est l’esprit léger que j’allume enfin mon enceinte, tout en me préparant à manger. Mon frigo est plein de bons légumes, ça me donne envie de faire un gratin, avec des brocolis, des poivrons, des champignons et des courgettes. Sans oublier les pommes de terre et la béchamelle faite maison. Pendant la cuisson, je m’installe dans mon coin lecture et reprend mon livre. L’histoire se déroule au début des années 1970, un jeune homme d’une trentaine d’années qui part à la recherche de sa mère biologique. Il découvre qu’elle a été obligée de l’abandonner car il était né durant la guerre, de l’union entre une jeune juive et un soldat allemand. Cette union ne pouvant être officielle, elle du camouffler sa grossesse et abandonner l’enfant pour pouvoir mener une vie convenable, avec un mari juif lui apportant une sécurité financière. Arrivant à la fin du livre, je ne pu faire autre chose de ma soirée. Je fini par m’endormir alors qu’il ne me reste qu’une vingtaine de page à lire.

 Cette idée de journal ravi les enfants. Ils ne le voient pas comme un exercice mais comme un jeu.

– Est ce qu’on peut vous adresser un message dans ce journal, me demanda un élève, vous dire que vous êtes belle par exemple ?

La classe s’exclaffe, dit qu’il est amoureux. Alors il se vexe, parce qu’à 8 ans c’est une insulte d’être amoureux d’une fille. Je le rassure en disant qu’on peut trouver une fille belle sans en être amoureux. Par exemple, je suis sure qu’il trouve sa maman très jolie et pourtant, il n’en est pas amoureux. Il sourit à nouveau. Leur légèreté me comble. En jetant un coup d’oeil à Sarah, je n’arrive pas à cerner sa réaction, ni triste ni joyeuse. Elle reste lasse. Même si je suis sûre qu’elle s’appliquera à cet exercice, comme pour tout les autres, j’espère qu’elle y prendra du plaisir, qu’elle pourra en profiter pour s’évader de ce monde si dur, en créer un autre, plus léger, plus adapté aux enfants de son âge.

Je suis pourtant très surprise en lisant son texte le soir même.

” J’ai bien vu que vous étiez triste pour moi hier. Il ne faut pas, tout va bien. Je ne suis pas très inspirée ce soir alors je vais m’arrêter là. ”

Comment peut-on être si jeune et si responsable ? Je ne m’attendais pas à ce qu’elle s’adresse directement à moi, et encore moins qu’elle fasse allusion à ma réaction de la veille. Elle ne cesse de me surprendre. Les autres textes sont moins sérieux. Je choisi le texte de Célia pour la lecture de demain .

“Des fois, j’aimerais vivre dans un monde avec des licornes. C’est beau une licorne, et ça fait rêver. J’aime bien rêver. Et vous maitresse ? Vous rêvez de quoi la nuit ?”

Je pourrais alors demander à la classe de quoi ils rêvent, si un rêve représente forcément quelque chose que l’on souhaite très fort, ou s’il peut être simplement créé par son imagination sans avoir de but précis.

Le lendemain soir, le texte de Sarah me frappa de nouveau. De nouveau, elle s’adresse directement à moi.

” J’ai beaucoup réflechi cette nuit à ce que je pourrais vous dire aujourd’hui. Vous savez, avec mon papa on ne parle pas beaucoup. C’est pour ça qu’à l’école je préfère rester toute seule, j’ai toujours été toute seule depuis que ma maman est partie. Avant j’était tout le temps avec elle, mais depuis tout à changé. Mais vous, vous vous inquiétez pour moi, comme elle l’aurait fait si elle était encore là.”

Cette idée d’écriture libre n’était peut-être pas une bonne idée finalement. Peut-être que j’ai été trop loin avec cette enfant. Je ne dois en rien remplacer sa mère, ce serait déplacé et bon ni pour elle, ni pour moi. Mais les autres élèves en sont tellement ravis que je ne peux l’arrêter comme ça. En plus, ils se surpassent vraiment. Peut-être que je devrais parler à Sarah pour mettre des limites ? Mais comment faire sans la briser, sans qu’elle se sente abandonnée à nouveau ? Peut-être que si je ne réagit pas, elle arrêtera de s’adresser à moi ? Peut-être qu’elle a simplement besoin de parler à quelqu’un et que je pourrais l’aider à renouer le contact avec son père ?

Je fini par m’endormir sans trouver de solution. Malheuresement, je ne rêve pas de licorne comme Célia. Mon inconscient n’est plus aussi léger que celui de mes élèves et m’envoi des messages bien plus sombres. Mon sommeil était agité, avec la sensation que tout se dérobait en dessous de moi, que les mains qu’on me tendait disparaissait au fur et à mesure. Pas parce que je m’engouffrais, non, parce qu’on décidait de ne plus m’aider. Il faut que j’aide Sarah, même si je ne suis pas sa mère et que je ne la remplacerais jamais. Après tout, c’est aussi ça le rôle d’une institutrice non ? D’aider un enfant à se construire, lui donner des bases solides pour continuer d’évoluer serainement et d’apprendre.

Alors en dessous des corrections de son texte je réponds : “Tu n’es pas toute seule. Personne ne remplacera ta maman, mais d’autres sont là pour toi : ton papa, tes camarades de classes, il te suffit de t’ouvrir à eux.”

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