6-/ À la maison


John Lucas

Publié le 22/08/2020 09:51
Mis à jour le 27/10/2020 10:59

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 Boum ! Enzo, qui dormait à poings fermés, se retrouve au sol, en sueur, le souffle court. Il sort d'un cauchemar si réaliste qu'il en a dégringolé de son lit. Il se redresse et essaie, tant bien que mal, de se calmer et se rassurer tandis qu'un son court et strident lui vrille les oreilles depuis sous sa couche. Après quelques secondes d’hésitation, d'un geste très lent, presque à la manière d'un ralenti dans un match de football à la télévision, il penche la tête à la recherche de cet horrible bruit. En un bond en arrière, il se retrouve le dos plaqué au mur, les mains moites et tremblantes, la respiration à nouveau accélérée et le visage crispé par l'effroi. Le corps ensanglanté et déjà en décomposition de Tom gît là, sous son lit, tel un pantin désarticulé et il peut désormais sentir l'odeur de charogne qui en émane. Il ferme les yeux, prend une grande inspiration avec l'espoir qu'il ne s'agisse que du cauchemar qui continue, mais son ami reste là, raide mort.

  Une ombre attire alors son regard sur l'entrée de sa chambre. Un courant d'air glacial, venant du couloir, lui fouette les joues, qui rosissent, et un enfant apparaît dans l'encadrement de la porte. Il doit avoir une dizaine d'années, au plus. Il est difficile de se faire une idée, car ses cheveux bruns entourent un visage lisse, dépourvu d'yeux, nez et bouche. Enzo, figé aussi bien par le froid que par la peur, entend résonner dans sa tête ces quelques mots en boucle : « disparus », « voleur » et surtout « phare » qui fait écho au petit objet que tripote le gamin avant de s'éloigner et quitter le champ de vision du jeune homme.

  L'adolescent parvient à reprendre empire sur lui-même, se remet sur ses jambes encore flageolantes et s'aventure dans le couloir. L'enfant a disparu mais le froid persiste et des basses résonnent au rez-de-chaussée. Il descend les escaliers à pas de loup et, toujours sans bruit, se hâte d'ouvrir la porte. En tout cas, était bien là son intention mais elle est verrouillée et les clés ne se trouvent pas dans la serrure. Il n'a pas de temps à perdre et décide de passer par la fenêtre. Il ouvre le volet et tire le double rideau. Dehors, il neige en plein été et, plus grave, des barreaux l'emprisonnent.

  Enzo n'a plus le choix. Soit il trouve les clés – ses parents en laissent toujours un jeu dans la boite sur la cheminée – soit il tente de passer par derrière. De toute manière, il doit passer par la salle à manger, d'où provient ce qu'il parvient maintenant à identifier comme des chants funestes. Il ravale sa salive, prend son courage à deux mains, ouvre la porte et en franchit le seuil. Il sent la buée sortir de sa bouche à chaque expiration et frissonne de plus en plus. La température ne cesse de baisser. Sa main glisse le long du mur à la recherche de l'interrupteur, qui ne fonctionne pas. Il l'aurait parié.

  Les yeux plissés, il avance à tâtons dans la pénombre. La pièce s'illumine alors, éclairée de dizaines de cierges tout autour de la table, sur laquelle repose un beau cercueil en acajou blanc serti d'or. Curiosité malsaine, traumatisme de la situation, attirance invisible ou pour quelque raison que ce soit, il s'avance et regarde à l'intérieur pour y découvrir son corps, livide et comme profondément endormi, dans le beau costume bleu marine que ses parents lui ont acheté pour passer ses entretiens de classe préparatoire, la semaine passée.

  Un gloussement d'enfant sort le jeune garçon, paralysé par cette horrible vision, de sa torpeur. Oubliées les clés dans la boite sur la cheminée, oubliée la sortie par derrière, il se laisse entraîner, le regard vide, par les rires du gamin qu'il entraperçoit à travers l'ouverture de la porte donnant sur le hall d'entrée. Il se précipite à sa suite comme une abeille attirée par le sucre.

  Dans le couloir, l'enfant a de nouveau disparu. La déception se lit sur le visage de l'adolescent mais laisse très vite place au soulagement. La porte d'entrée bée et le froid a laissé place à la chaleur étouffante des longues nuits d'été. Il attrape sa sacoche, accrochée au portemanteau, et dévale l'allée à toutes jambes jusqu'à sa voiture. Il tourne la clé dans le démarreur et pousse un ouf de délivrance lorsque le moteur vrombit. Sa bonne vieille polo ne l'a pas lâché. Il remonte la légère pente menant au portail, lui aussi ouvert, et accélère une fois dans la rue. Il jette un coup d’œil dans son rétroviseur, un pincement au cœur de laisser sa maison vide sans surveillance, mais que trop heureux de s'éloigner de ce cauchemar, et il distingue un brouillard qui s'épaissit et progresse dans sa direction. Il appuie de plus belle sur l'accélérateur.





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