9-/ La descente aux enfers


John Lucas

Publié le 12/09/2020 09:57
Mis à jour le 27/10/2020 11:02

5 mins de lecture

 Enzo ouvre les yeux à grand'peine. Pas encore habitué à la clarté, il cligne de manière excessive et rapide face à cette éblouissante lumière qui lui brûle l'iris. Il se protège de la main pour permettre à ses pupilles de se contracter. Quand sa vision devient plus nette, il distingue alors un vieux lampadaire rouillé qui n'éclaire pas tant que ça, en réalité.

 Le garçon se relève avec précaution, à l'aide de la grille sur laquelle il avait semble-t-il dormi. Il ne comprend plus rien. Il y a deux minutes, il marchait sur un ponton et s'approchait d'un phare et le voici maintenant au beau milieu ... au beau milieu de quoi, en fait ? Il scrute les environs et n'y voit que pierres tombales, caveaux et cavurnes. Mais que fait-il dans ce cimetière ? Il n'a guère le temps d'y réfléchir, il doit vite sortir d'ici et partir loin, très loin de ce cauchemar.

 Le jeune homme arpente les allées en gravier, jonchées de vieilles fleurs fanées, d'un pas hésitant et tourne la tête dans tous les sens à la recherche d'une sortie, en vain. Un ballon de plage, balayé par un coup de vent glacial qui le fait frissonner, vient mourir à ses pieds, tout dégonflé. Il se baisse pour l'examiner et le reconnaît. Son frère avait le même dans leur enfance, il s'agissait même de son préféré. Lorsqu'il se redresse, il sursaute à la vue du petit garçon à moitié caché derrière une tombe. Son teint devient alors plus pâle que jamais et tous ses membres se mettent à trembler.

  — Im... Impo... po... possible, arrive-t-il à bredouiller.

 Il a devant lui Gabriel, son frère, disparu il y a 10 ans. Son visage est revenu. Il porte la même salopette verte et le même t-shirt blanc que lors de leur dernière sortie. Le temps semble n'avoir eu aucune emprise sur lui.

  — Ga... Gabi ? demande-t-il.

 L'enfant, pour seule réponse, pointe son doigt en direction de quelque chose derrière Enzo. Celui-ci se retourne et voit une crypte au portail grand ouvert, prête à l'accueillir. L'espèce de transe le reprend à nouveau et il s'y dirige le sourire aux lèvres, sous le regard amusé du petit garçon.

 L'adolescent descend quelques marches dans un calme absolu, comme si tout autour de lui avait cessé de vivre, puis les chants funestes qu'il avait entendus chez lui se mettent à résonner cependant qu'il franchit le seuil de la partie basse de la crypte. Là, une odeur nauséabonde lui donne la nausée et il lui faut s'appuyer au mur pour vomir. Cela provient de la pièce voisine. Toujours sans expression, ni sentiment, il suit les effluves et pénètre dans la salle suivante. De nombreux cierges s'allument et dévoilent une rangée de cinq cercueils, debout contre le mur du fond. À l'intérieur, il reconnait, dans l'ordre, sa cousine Emma, Tom et les trois lascars, Nathan, Léo et Adam. Il se dirige vers le premier et le clos sans même s'émouvoir d'y enfermer, à jamais, sa propre cousine. Il murmure juste quelques mots d'une voix monotone :

  — Repose en paix, chaque chose à sa place.

 Il reproduit à l'identique ce petit rituel avec ses autres camarades avant de suivre les bougies qui s'allument pour lui indiquer le chemin à emprunter. Il fait de plus en plus froid, il frissonne à nouveau et expire de la buée. Il marche maintenant dans un couloir sans fin. Il entend des murmures, des gémissements, des prières, encore les chants funestes. Mais plus rien n'a d'emprise sur lui. Les chandelles se font de plus en plus rares. Lorsque la pénombre se fait complète, il finit par arriver dans une nouvelle pièce, plongée dans le noir et éclairée par un unique filet de lumière passant par un petit soupirail.

  — Bienvenue, Enzo, dit une voix qui lui paraît familière.

 De nombreux cierges s'allument. Il doit de nouveau s'abriter les yeux d'une main. Il reconnaît alors le gothique qui a tapé l'incruste à sa soirée, accoudé au cercueil qui se trouvait dans la cuisine un peu plus tôt. De l'autre côté se trouve l'enfant, tout sourire. Le frêle adolescent repense à ce que Nathan allait dire avant de laisser tomber le cadre et cela est maintenant évident. Les deux se ressemblent beaucoup. Même couleur de cheveux, même yeux et surtout, même cicatrice au menton, résultat d'une chute de vélo. Mais tout cela était impossible. Il veut poser des questions, frapper l'adolescent en face de lui ou le prendre dans ses bras car, il en est certain, il s'agit de son frère. Les âges concordent. Ses idées s'embrouillent mais son état le paralyse et aucun son ne sort de sa bouche.

  — Tant de questions, et aucune réponse.

 Enzo s'avance alors vers le cercueil, poussé par une force invisible, et s'installe à l'intérieur. Le jeune et l'enfant, d'une même main, referment le couvercle sur un visage à présent vide de tout appendice et d'une même voix entonnent :

  — Comme tu l'as si bien dit à tes camarades, repose en paix et surtout, chaque chose à sa place. Adieu, mon frère.

 La musique se fait de plus en plus lointaine et de chaque côté du cercueil, les corps du gothique et du bambin s'estompent comme s'ils étaient alimentés par les chants. Bientôt, Enzo baigne dans une obscurité éternelle.





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