3-/ Le pacte


John Lucas

Publié le 30/01/2021 11:09

8 mins de lecture

 Le lendemain, lorsque les élèves arrivèrent au lycée, plusieurs voitures de police étaient garées devant le bâtiment. Parmi les nombreux agents, Antoine reconnu ceux qui étaient venus les interroger la veille. Le plus grand le regardait avec instance et le désigna du doigt à son collègue qui acquiesça. Les deux hommes l'interpellèrent quand il passa près d'eux pour aller en cours.

 — Monsieur Pazin, veuillez nous suivre s'il vous plait, dit le moustachu.

 — Et vos amis aussi, ajouta l'autre.

 Les cinq adolescents suivirent les inspecteurs sans piper mot. Hugo tremblait comme une feuille alors que les filles étaient au bord des larmes. Paul était perdu, comme s'il ne se rendait pas compte de la situation. Antoine gardait à nouveau son calme de manière très étonnante. Ils arrivèrent dans une petite salle du CDI dans laquelle se trouvait déjà Steve, les traits tirés par la fatigue et déformés par la colère. Il se leva et s’apprêta à injurier les entrants mais un des agents lui fit signe de se taire et de rester assis. Il invita les autres à en faire autant.

 — Très bien, commençons, dit-il, s'adressant en particulier à Antoine. Monsieur Monier, ici présent, nous a expliqué qu'il existait un certain contentieux entre vous et la victime. Est-ce exact ?

 — Tout à fait, répondit Antoine, de manière très simple, les yeux dans les yeux.

 — C'est Monsieur Barrio qui vous a fait cela ?

 L'agent désigna d'un mouvement du menton le bras plâtré du lycéen qui ne le quittait toujours pas du regard.

 — Non, c'est Steve. Kevin était certes très con mais il n'était pas violent.

 — Vous n'aviez donc aucune raison de vous en prendre à lui.

 — C'est ça.

 — Mais putain, c'est vous qui l'avez buté, explosa Steve. Et après vous avez fait vos rituels satanistes à la con.

 — Monsieur Barrio ! le réprimanda l'agent qui menait la discussion. Nous n'avons aucune certitude que ce soit un meurtre. C'est pourquoi nous discutons ici et non au commissariat. Nous étudions simplement plusieurs pistes. Maintenant, je vais vous voir chacun votre tour en privé. Voyez cela plutôt comme un dialogue et non un interrogatoire même si forcément je vais vous posez quelques questions.

 L'inspecteur avait repris un ton plus amical qu'il conserva durant les entrevues avec les élèves durant lesquelles il leur posa quelques questions classiques. Où se trouvaient-ils à différents moments du début de semaine ? Dans quelles circonstances exactes avaient-ils trouvé Kevin ? Comment vivaient-ils la situation ?

 Les cinq amis purent ensuite repartir en cours alors que Steve fut renvoyé chez lui pour le reste de la semaine afin d'éviter tout débordement.

 L'enquête avait très vite tourné court. Aucune trace de lutte n'avait été constaté, pas plus que de blessure sur le corps du jeune homme. L'heure du décès excluait d'office un quelconque meurtre par un élève, puisqu'ils étaient tous en cours lorsque celui-ci est survenu. La police classa l'affaire sans suite, concluant à un suicide, ce que venait corroborer des brouillons de lettres d'adieu, trouvées dans les affaires de Kevin, et destinées à sa mère.

 La nouvelle avait rassuré Antoine et ses amis qui, même s'ils n'avaient jamais été sérieusement suspectés, ne se sentaient pas à l'aise avec la situation. Steve n'avait cessé de les harceler dès son retour au lycée. Il n'en démordait pas, c'était eux les responsables, d'une manière ou d'une autre. Les vacances de Toussaint tombaient à point nommé.

 — Ça vous dirait de venir passer quelques jours avec moi chez ma grand-mère pendant les vacances ? proposa Antoine.

 — Carrément ! répondirent les autres en chœur.

 — J'ai une surprise pour vous. J'ai acheté un nouveau grimoire dans une petite boutique tenue par une voyante qui se dit sorcière. Mais je ne vous en dis pas plus.

 Les questions fusèrent mais restèrent sans réponse, jusqu'aux premiers instants du séjour des lycéens chez la mamie d'Antoine, le vendredi soir. Une fois tout le monde arrivé, le garçon s'empressa de leur faire découvrir sa merveille. Il s'agissait d'un beau livre ancien avec une couverture en cuir noir à liserés dorés.

 — Il y a des incantations terribles là-dedans. On se fait un petit rituel ?

 Hugo fut de suite très emballé et ne cache pas son enthousiasme alors que les autres se trouvèrent un peu gênés. Paul et Eugénie préféraient éviter le regard de leur ami tandis que Marine se tortillait sur place comme une petite fille indécise.

 — Vous n'êtes pas chauds ?

 — En fait... Euh... dit Marine d'un ton hésitant. On commence à se demander si ce n'est pas de notre faute si Kevin s'est suicidé.

 — Hein ? Quoi ? s'étonna Hugo. Mais qu'est-ce que vous raconté ?

 — Vous vous rappelez quelques jours avant ? On avait tenté d'invoquer un démon pour qu'il nous débarrasse de lui et surtout de Steve. On en a discuté avec Paul et Eugénie et on se dit que ce n'est sûrement pas une coïncidence.

 — Non, mais vous débloquez, là. Je suis sans doute celui qui est le plus dans le trip, avec Antoine, pourtant je sais très bien que c'est juste un délire qu'on se fait entre nous. Rien de tout ça ne fonctionne. Vous êtes au courant, n'est-ce pas ?

 — Mais... Et le cercle de bougies et les pentacles sur le mur ?

 — Un coup de Kevin pour nous faire chier une dernière fois avant de crever, intervient Antoine. Allez, vous n'allez pas nous lâcher comme ça.

 — Bon, d'accord, soupira Paul. Mais pas de démon dévastateur ou de trucs du genre. On fait soft.

 — Que dites-vous d'un pacte de sang qui nous lierait dans la vie mais aussi dans la mort ? proposa Hugo. Si l'un de nous meurt, les autres se suicident pour le rejoindre en enfer.

 — Euh, on a dit soft, Hugo, intervint Eugénie.

 — Ben quoi ? se moqua-t-il. Allez, c'est juste pour le délire. Il n'y a pas si longtemps, t'aurais été la première à accepter.

 Malgré quelques réticences, le groupe se rassembla dans le sous-sol de la maison. Antoine y avait déjà préparé des cierges, des croix, de la peinture rouge et un faux crâne, si bien fait qu'il en effraya les filles. Hugo traça un pentacle et dessina en son centre une représentation de Baphomet tandis que Paul déposait des bougies à ses extrémités. Antoine donna la touche finale en plaçant le crâne sur la tête de bouc. Les cinq lycéens se positionnèrent en tailleur dans la continuité de chaque branche de l'étoile et se donnèrent la main. Le maître de cérémonie dévoué, Hugo, commença à réciter une incantation en latin, le livre sur les genoux.

 — Maintenant, nous devons chacun verser une goutte de notre sang dans la bouche d'Oscar.

 — Oscar ?

 — Ce n'est pas comme ça qu'il s'appelle le squelette qu'il y a dans toutes les salles de biologie ?

 Les adolescents éclatèrent de rires et l'espace d'un instant, ils oublièrent soucis, angoisses, et doutes. Hugo se piqua le doigt avec une aiguille puis l'introduit entre les mâchoires du crâne pour en faire couler le liquide vermeil qui en perlait. Il distribua une aiguille par personne et invita ses amis à l'imiter. Il reprit ensuite son monologue d'une voix plus grave.

 Au moment où il termina son discours, il referma le grimoire en le claquant et l'ampoule au-dessus de leur tête éclata, les laissant éclairés uniquement par les bougies. Paul et les filles avaient laissé échapper un cri qui leur avait valu les taquineries des deux autres. Ceux-ci se sentirent beaucoup moins rassurés lorsqu'un courant d'air provenant de nulle part éteignit les cierges les plongeant dans l'obscurité. Un bourdonnement se fit alors entendre. Pris de panique, Paul voulut se précipiter pour sortir mais percuta Hugo et les deux garçons roulèrent au sol.

 Après quelques minutes d'affolement, Marine ouvrit la porte, ce qui apporta de la clarté à la pièce. Eugénie poussa un cri d’effroi.

 — Putain, Hugo ! Ce n'est vraiment pas drôle !

 — Comment ça ? demanda-il, surpris.

 La fille lui désigna le crâne brisé. Entre les morceaux, il entrevit le dessin d'un pendu dont il reconnut son style si particulier.

 — Je vous jure que ce n'est pas moi.

 Les regards se tournèrent vers Antoine, resté silencieux jusque-là et qui était le seul autre à savoir dessiner ainsi.

 — Ce n'est pas moi non plus. On ferait mieux de remonter dans la maison et d'arrêter nos conneries pour de bon.

 Tous acquiescèrent et se jurèrent de ne plus pratiquer de rites satanistes ou autre.





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