Chapitre 5 - Partie 6


John Lucas

Publié le 23/02/2021 18:34

6 mins de lecture

 La démarche mal assurée, deux hommes aux vêtements sales et délabrés déambulaient dans les rues de Philadelphie. Malgré leurs barbes et cheveux hirsutes, cela aurait pu être dans l'indifférence la plus totale, s'ils n'avaient pas dégagé ce détonant mélange d'effluves d'alcool et de sueur, qui heurtait chaque passant, obligé de faire un écart en portant la main au nez pour se protéger de cette agression olfactive et ne pas être pris de nausée. Cela ne choquait plus les sans-abris, après toutes ces années passées dans la rue. Seuls les premiers mois avaient été compliqués, puis ils s'étaient affranchis des affres de la répugnance. Ils en jouaient même parfois pour être certains qu'on ne les importunât pas.

 Leur vie rayonnait pourtant, il y a encore quelques années de cela. Marvin possédait une petite boutique de farces et attrapes qui attirait bon nombre d'enfants alors qu'Earl était principal au collège Kennedy, tous deux dans les quartiers nord de Queens. Tout bascula le jour où Willis décida de racheter l'ensemble des bâtiments des environs pour y construire un immense centre commercial ainsi qu'un grand complexe hôtelier. Riche d'argent mais aussi de relations, le grand ponte, à coup de pots de vin et autre corruption d'hommes politiques, réussit à faire exclure une grande majorité des résidents, qui ne touchèrent qu'une toute petite indemnité en dédommagement, bien que la plupart se retrouvât sans emploi en plus de sans domicile. Les résistants périrent par petits groupes dans une série d'incendies, de cause accidentelle, selon la police locale. Earl qui échappa de justesse aux flammes qui emportèrent sa maison n'était pas de cet avis.

 Pour Marvin qui perdit également sa femme et sa fille, emportées la même semaine par une pandémie à laquelle il eut préféré succombé lui aussi, la suite ne fut qu'une longue chute dans des abysses toujours plus profondes. C'était sa rencontre avec Earl qui l'avait, en quelque sorte, sauvé de lui-même et de ses pulsions suicidaires. Dès lors, il se soutinrent et s'entraidèrent face à la dureté du quotidien de clochards, partageant la moindre aumône qu'on leur faisait.

 Lorsqu'ils découvrirent, par hasard, en lisant un journal ramassé dans une poubelle, que The Race partait cette année de leur ville d'attache et que l'instigateur n'était autre que le responsable de leur descente aux enfers, Marvin se mit en tête s'y participer et se démena pour convaincre son ami d'être son partenaire d'aventure. Il alla jusqu'à inventer une histoire sans queue ni tête de lui participant à la course et brillant de mille feux, puis misa sur l'attrait de la petite fortune qui était en jeu et leur permettrait de monter la société immobilière dont ils rêvaient, ce qui finit de persuader son futur associé. L'ancien vendeur espérait aussi secrètement rencontrer Willis et lui faire payer sa déchéance et la mort de sa famille.

 Quelques mois plus tard, Earl était bien là, à Philadelphie, en train d'uriner sur la statue usée par le temps d'un boxeur, de moins en moins convaincu de leur entreprise.

 — Regarde ça, Marv', je pisse sur l'étalon italien, se marra-t-il. Au moins j'aurais fait quelque chose de fun avant de mourir.

 — T'es con, Earl. Allez dépêche-toi de ranger ton attirail, on a encore pas mal de chemin à faire si on veut ramasser la récompense. Ça serait quand même ironique de récolter un max de pognon de la part de celui qui nous a fait tout perdre. Tu ne trouves pas ?

 — Ouais. Enfin, faudrait déjà finir cette maudite course.

 — Mais t'inquiète, je t'ai dit. On passe inaperçus. Qui va s'en prendre à deux clodos pochtrons, hein ?

 — Bah, justement, ça sera plus simple pour eux que de s'attaquer à des mecs entrainés.

 — Arrête de te prendre la tête. Je te rappelle que j'ai déjà participé avant de te rencontrer et je suis toujours là, non ? Certes, je n'ai pas gagné. Par contre, j'ai acquis une certaine expérience et cette fois, à nous les dollars.

 — Encore cette histoire. Tu crois vraiment que j'ai gobé toutes tes salades ?

 — Pourquoi serais-tu là, alors ?

 — Pour veiller sur ton cul d'imposteur, crétin.

 — Moi aussi, je t'aime, mon pote.

 Les deux sans-abris éclatèrent de rire et titubèrent en direction de Liberty Bell pour y récupérer le précieux indice relatif à la suite de l'étape. Sur le chemin, leur holo-carte se déploya toute seule et un visage féminin assez quelconque apparut pour signifier que la moitié du temps était écoulée. La fille, d'une voix monotone, rappela quelques lois importantes de The Race. Puis Madame Tout-le-monde laissa place aux portraits des deux assassins déjà révélés la veille. Il s'agissait de manière étonnante d'un shérif et son adjoint. La projection cessa et Marvin désigna la cloche à Earl et se pressa d'aller récupérer le blason marqué d'un Y.

 — Quel chance ! s'exclama-t-il. C'est le York College of Pennsylvania. J'y ai fait mes études de marketing.

 — Ça pour un coup de bol, c'en est un ! se réjouit Earl. Il tombe à pic, celui-là, car on ne peut pas dire qu'on soit en avance. Si on veut arriver dans les temps, va falloir se bouger le cul, mon vieux.

 — Un peu de positivisme, ça te tuerait ?

 Les clochards se remirent en marche d'un bon pas et Marvin eut soudain une idée qu'il qualifia de génie. Ils allaient voler une voiture. Après tout, la police n'avait pas le droit d'intervenir, pourquoi se priver ? Il observa autour de lui et vit justement deux hommes qui discutaient à coté d'un véhicule dont les portières étaient ouvertes et le moteur tournait.

 — Earl, regarde par là. On y va discrètement, on les bouscule et on pique leur caisse.

 — Je ne le sens pas Marv'. Ils m'ont l'air plutôt costauds, vus de dos.

 — Arrêtes de faire ton poltron et sors tes couilles.

 Marvin tire Earl par la manche et l'entraine à sa suite, prêt à commettre son larcin. Les deux amis progressent, en silence, dans le dos de leurs futurs victimes. Rattrapés par leur odeur nauséabonde, ils attirèrent leur attention mais l'instigateur du plan se rua tout de même sur l'un des hommes, tête la première, et se retrouva rapidement coincé, comme pris dans un étau.





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