Chapitre 5 - Partie 8


John Lucas

Publié le 26/02/2021 18:10

6 mins de lecture

 Les yeux encore rouges, Dorothy dévorait un hot-dog et une part de pizza, achetés à un vendeur ambulant, sous le regard sidéré de son mari. Même après cinq années de noces, il ne comprenait toujours pas comment ce petit bout de femme pouvait ingurgiter autant de nourriture et garder une ligne impeccable, pour son plus grand bonheur d'ailleurs.

 Une fois l'estomac bien rempli, la femme se sentit tout de suite beaucoup mieux. Cette malbouffe, en plus de requinquer ses batteries, lui remonta le moral, si bien qu'elle sourit à Paul, qui la fixait toujours. Sur les conseils avisés de ce dernier, elle décida de mettre de côté la révélation des jumeaux au sujet du cousin d'Oscar pour se concentrer sur la fin de l'étape. Elle ne manquerait toutefois pas de lui en toucher deux mots pendant la pause de cette nuit.

 Le couple reprit son chemin et empruntèrent un bus qui les déposa dans le centre-ville d'Altoona, non loin du Railroaders Memorial Museum. Ils terminèrent la route à pied, et la dizaine de personnes qui attendaient en file indienne sur le trottoir juste devant le bâtiment leur confirma qu'il ne s'était pas trompé lorsque leur holo-carte se déploya pour annoncer un nouveau décès.

 Une employée du musée leur remit trois photos, leur indiqua qu'elles étaient censées leur révéler le lieu de l'arrivée et passa au duo suivant sans leur accorder un mot supplémentaire et encore moins leur souhaiter bonne chance.

 — Un cadavre serait plus joyeux, commenta Paul. Fais voir un peu ça. Alors, on a le portrait d'un homme qui date d'une autre époque, des soldats qui ont dû prendre leur retraite au siècle dernier et un pingouin avec une crosse de hockey. Ce n'est pas fait pour moi ce genre d'énigme.

 — Heureusement que ta femme est un génie, se vanta Dorothy.

 Elle lui chipa les photos des mains et les étudia avec beaucoup de sérieux avant de les lui montrer une à une, y apportant pour chacune un petit commentaire.

 — Cet homme, vois-tu, mon très cher époux, est le premier président de notre magnifique pays, George Washington. Il est considéré comme l'un des Pères fondateurs des États-Unis et c'est pour cela que notre capitale s'appelle ainsi.

 — Elle a fini son cours la prof d'histoire ? la taquina Paul.

 — Ensuite, ce pingouin est la mascotte de l'ancienne équipe de Pittsburgh, à l'époque où la NHL existait encore.

 — Ah, Pittsburg. Tu vois, je te l'avais dit.

 — Et pour finir, nous avons ce que vous appelez, vous les militaires, des vétérans. Maintenant que j'ai éclairé ta lanterne, tu devines où on doit se rendre ?

 — Euh... oui, oui. Bon, d'accord, je n'en sais rien. T'as gagné, madame je sais tout.

 Dorothy pouffa devant l'attitude faussement blessé de son mari qui l'invita à l'éblouir de son intelligence et reprit d'un ton moqueur.

 — Tu as tout de même compris que c'était à Pittsburgh, c'est déjà pas mal. Il y a un mémorial des anciens combattants sur le mont Washington. C'est là que l'étape prendra fin. Ils n'ont pas choisi l'endroit le plus moche. La vue panoramique du haut de la colline est magnifique.

 — Madame a terminé ? On peut se mettre en route ?


 Après cinq heures de route et quatre bus empruntés, à cause d'une erreur de ligne de la part de Dorothy, qui lui valut les moqueries d'un Paul revanchard, le couple arriva à Pittsburgh avec plusieurs heures d'avance. Ils en profitèrent pour emprunter le téléphérique et admirer la vue. L'obélisque en hommage aux vétérans se trouvait tout de suite à la sortie de la station où les attendaient les organisateurs qui les félicitèrent pour leur cent quarante-quatrième place au terme de l'épreuve. On les invita à se rendre dans le bâtiment situé de l'autre côté de la route, dans lequel se tenait une réception en l'honneur des vainqueurs. Il s'agissait d'un magnifique hôtel de luxe appartenant à Marlon Willis, où les candidats passeraient la nuit.

 À l'entrée, les hôtesses d'accueil leur imposèrent un passage aux vestiaires pour enfiler une tenue de soirée. Il ne fallait pas décevoir l'invité d'honneur leur avait-on précisé. Dorothy et Paul se retrouvèrent dans la salle et assistèrent à la consécration du duo constitué d'Amy Riley et Devon Green, que l'animateur présenta comme un jeune couple en quête de frissons. Willis en personne, dans un somptueux costume blanc, remit une médaille à chaque membre de l'équipe avant de s'éclipser. Les deux heureux gagnants pivotèrent alors vers l'assemblée pour recevoir les applaudissements. Dorothy attira l'attention de son mari d'un petit coup de coude dans les côtes. Paul, qui s'était rué sur le buffet, avala une bouchée de travers et toussota.

 — Ils ne te disent pas quelques chose, ces deux jeunes ?

 — Keuf, keuf... Hum, non. Quoique, le mec me fait penser à moi, plus jeune. En moins beau, cependant.

 — Ça va les chevilles ? Bon, on n'irait pas à l'hôtel ? Je suis crevée.

 Dorothy posa son verre et se retourna pour se diriger vers la sortie quand un homme la percuta.

 — Navré Lady, dit-il avec un large sourire, les yeux dans les yeux.

 La belle rousse sentit son sang se glacer. Son pire ennemi était planté là, devant elle, et la narguait. Un coup d'œil par-dessus l'épaule de Willis lui suffit pour compter pas moins de six gardes du corps. Lui ne la lâcher pas du regard.

 — Cette soirée est-elle à votre goût ?

 Dorothy ne lui répondit pas et entraina son mari à sa suite. Le couple récupéra ses clés de chambre à la réception et monta au vingt-troisième étage se reposer. Dans l'ascenseur, Paul la regarda avec un sourcil froncé, attendant une explication sur la fuite de sa femme face à l'organisateur principal du jeu.

 — Quoi ? Ne me dis pas que tu n'as pas compris que c'est lui qui a fait enlever Georgie.

 — Bien sûr que j'ai compris. Ce que je voudrais surtout savoir, c'est pourquoi il a fait ça. J'aurais bien aimé qu'on ait une discussion avec lui.

 — Je te le déconseille.

 — Lui aussi, tu le connais ? Y a-t-il une personne dans ce jeu que tu ne connais pas ?

 Dorothy se mura dans le silence, ce qui exaspéra son mari.

 — J'ai compris. On n'en parle pas.

 Le couple arriva dans la chambre, ou plutôt la suite, dans une ambiance pesante. La femme profita de la baignoire pour se relaxer tandis que l'homme s'improvisa un lit dans le grand canapé du salon. Dorothy alla ensuite se coucher seule dans la chambre, sans adresser un mot à son époux.





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