8-/ Paul


John Lucas

Publié le 06/03/2021 18:26

6 mins de lecture

 Cela faisait déjà une semaine qu'Antoine et Marine avaient assisté aux funérailles de leur ancienne camarade et subi les troublants événements qui suivirent. À peine rentrés, ils s'étaient mis d'accord pour ne plus en parler et reprendre leur vie à trois d'avant leur séjour dans leur petite ville du nord. Antoine se replongeait dans les comptes de grosses sociétés informatiques tandis que Marine s'efforçait de vendre des cosmétiques bio.

 Antoine rentra un peu plus tard ce soir-là. Plongé dans un dossier épineux, il n'avait pas remarqué que son téléphone était déchargé. Lorsqu'il le brancha dans sa voiture, les nombreux bips sonores lui confirmèrent que Marine ne l'accueillerait pas à bras ouverts et qu'il aurait probablement droit à l'auberge du cul tourné, comme elle aimait si bien le dire. Une notification en particulier attira son attention. Il s'agissait d'un appel en absence de Paul. Antoine préféra attendre d'être chez lui avec sa femme pour le rappeler. Tout le long de la route, un mauvais pressentiment s'empara de lui et ne le quitta plus du trajet.

 Quand il ouvrit la porte, Marine l'attendait, comme prévu, plantée dans l'entrée, les mains sur les hanches et le fusillant du regard.

 — Désolé ! dit-il tout penaud.

 Son épouse évita le bisou qu'il tentait de déposer sur son front et lui demanda des explications. Celles-ci furent rapides, accompagnées de nouvelles excuses, puis Antoine détourna la conversation, embrayant sur l'appel en absence de Paul. Après concertation, le couple décida de le contacter ensemble malgré quelques réticences de la jeune femme.

 Une sonnerie, deux sonneries, trois, quatre, cinq, messagerie. L'inquiétude pouvait se lire sur le visage d'Antoine qui retrouva des couleurs quand son mobile vibra.

 — Ah ! Il rappelle.

 Il décrocha et mit le haut-parleur.

 — Allô ?

 — Salut, Antoine, dit une voix tremblante qui n'était pas celle de Paul.

 — Hugo ?! Qu'est-ce que tu fous avec le téléphone de Paul. Ne me dis pas que...

 — Si. Il est mort, répondit le gothique de manière abrupte. Il s'est pendu dans son garage.

 Marine étouffa un cri dans sa manche et serra le bras de son mari.

 — Fumier, je suis sûr que c'est toi.

 Silence. Puis des sanglots qui montent petits à petits pour devenir une pluie de pleurs.

 — Je te jure... SNIF... que je n'y suis... SNIF... pour rien.

 — C'est ça, ouai ! Je suis le prochain, je suppose.

 — Non ! Hurla Hugo. Je regrette vraiment de vous avoir menacé. Tu me connais, je suis une grande gueule mais je ne suis pas méchant.

 — Il y a quinze ans je t'aurais cru sur le champ, mais après ton spectacle de la semaine dernière et ton petit message dans notre chambre d'hôtel, permets-moi d'en douter.

 — Quel message ?

 — Fais pas l'innocent. Les lettres de sang sur le miroir de la salle de bain.

 — Le pacte doit être respecté, vous devez mourir ? C'est ça ? J'ai eu la même chose sur la vitre de ma douche.

 — Mais ouai, comme par hasard.

 — Écoute Antoine, je n'ai pas la force de ma battre avec toi. Je voulais juste te mettre au courant et te prévenir que les obsèques auront lieu jeudi. Libre à vous de venir. Passe le bonjour à Marine et bonne soirée.

 Hugo raccrocha sans attendre de réponse. Le couple se regarda et l'incompréhension régnait dans leur tête. Aucun des deux ne savait quoi dire. Marine allait ouvrir la bouche lorsque son fils arriva et réclama à manger. La famille passa à table occultant un instant ce coup de fil. C'était Antoine qui avait finalement raviver le sujet. Il irait à l'enterrement seul et réglerait l'histoire avec Hugo une bonne fois pour toute. Marine n'eut pas la force de contester. Perdre deux anciens camarades en deux semaines était trop dur pour elle et cette histoire de pendu l'effrayait.


  Un Hugo méconnaissable accueillit Antoine devant l'église. Le jeune homme avait les traits plus que tirés et semblait encore plus mince que lors de leur dernière rencontre. Mais le plus marquant était l'absence totale de maquillage et le costume sobre qui l'habillait. Cette vision peina Antoine, qui ne peut s'empêcher de prendre son ancien ami dans ces bras lorsqu'il s'effondra en larmes. Sa tristesse était réelle et il s'en voulut d'avoir douté de lui.

  — Merci d'être venu, dit Hugo qui s'était calmé. Marine n'est pas là ?

  — Elle n'avait pas la force d'affronter d'autre funérailles en si peu de temps.

  — Tant mieux, je préfère qu'on chasse le démon sans elle.

  — Ah non, Hugo ! Je ne veux pas entendre parler de ça.

  — Tu doutes encore ?

  Antoine aperçut les parents de Paul et se dirigea vers eux sans répondre. Il présenta ses condoléances et Hugo, qui l'avait suivi en silence, en fit de même. Le père fut le premier à remettre les drôles d'amis de son fils. Il fallait dire qu'il préférait oublier cette triste période où Paul cherchait à les enquiquiner par tous les moyens. Jouer les gothiques satanistes avec ces deux-là avait été sa plus folle lubie.

  — Où sont passés vos cheveux longs et votre maquillage noir, messieurs ?

  — Chéri ! le réprimanda sa femme. Veuillez pardonner mon mari, il vit très mal la situation.

  — Et on le comprend très bien, madame, concéda Antoine.

  — Il faut dire qu'on a trouvé un étrange message là où aurait dû ou pu se trouver une lettre d'adieu.

  La femme attrapa son sac et en extirpa un feuillet ressemblant à un post-it. Elle le tendit, la main tremblante, à Antoine qui s'en saisit. Hugo lui arracha quand il le vit blêmir et commencer à transpirer. Ses yeux se remplirent de terreur à la lecture de l'unique phrase écrite sur le papier : « Le pacte doit être respecté ». Il lâcha un juron et la feuille qui s'embrasa et se consuma avant de toucher le sol.

  — Et maintenant, Antoine ? Tu me crois enfin ?

  — Non, non. C'est impossible.

  Les parents de Paul les observaient, incrédules devant les propos insensés des anciens amis de leur fils. Ils préférèrent les laisser à leurs délires, pensant que visiblement ils n'avaient pas changé tant que ça. Antoine qui intérieurement commençait à croire aux histoires de Hugo, ne voulait cependant rien lui concéder. Il quitta précipitamment l'église avant même le début de la cérémonie, pour fuir cette absurde réalité et rejoindre sa femme pour qui il commençait à craindre le pire en son absence.





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