14-/ L'affrontement


John Lucas

Publié le 26/04/2021 20:34
Mis à jour le 26/04/2021 20:45

6 mins de lecture

 Une heure... Une longue heure à patienter après la mort. Une courte heure pour trouver une solution miraculeuse. Le couple accusa d'abord le coup. Antoine s'en voulait d'avoir brûlé tous les livres et grimoires. Même si la première tentative s'était montrée infructueuse, peut-être auraient-ils eu plus de chance cette fois-ci. Un coup de fil de la mère de Marine et quelques mots échangés avec leur fils les décidèrent de jeter leurs dernières forces dans la bataille. La femme avait écourté l'appel, sa voix tremblante commença à trahir son angoisse. Quand elle raccrocha, son mari s'occupait déjà d'écumer les sites et forums à propos d'occultisme et de spiritisme. Elle s'intéressa, de son côté, au satanisme et ses rites.

 Antoine ne cessait d'observer sa montre, ce qui agaçait beaucoup Marine. Elle, se rongeait les ongles, ce qui agaçait son mari. En temps normal, il se seraient sûrement quereller, mais le temps n'était pas à la dispute, les minutes s'égrenaient et l'inéluctable se rapprochait à grands pas. L'homme tapa du poing sur la table.

 — Fais chier ! s'écria-t-il, ce qui fit sursauter sa femme. Il n'y a que des conneries sur ces sites. Comment peut-on penser que des ados boutonneux comme nous étions à l'époque pourraient nous sauver d'un démon qui nous promet une mort atroce.

 — On n'a pas vraiment d'autre choix, chéri. Tu préfères peut-être attendre son retour bien gentiment devant une émission de télé-réalité à la con ?

 Antoine se surprit à esquisser un léger sourire. Même dans une situation pareille, elle trouvait le moyen, bien malgré elle, de l'amuser. C'est ce qui l'avait le plus séduit chez elle. Il appelait ça l'humour involontaire.

 — Quoi ? demanda-t-elle. J'ai dit une connerie.

 — Non. C'est juste que je ne m'attendais pas à cette répartie, vu la situation. De toute façon, ma grand-mère n'avait pas la télévision, juste une vieille radio. J'adorais lui piquer quand elle était couchée et écouter le podcast de Tessa, la chasseuse de démons.

 Mari et femme se regardèrent dans les yeux. Une étincelle y brillait. Les deux se mirent alors à rire.

 — Tu penses à la même chose que moi ? interrogea Antoine.

 — Notre épisode préféré dans lequel elle explique comment son gardien s'est laissé posséder pour ensuite sceller le démon en lui. Tu crois que ça vaut le coup de le tenter ?

 — Il a bien dit qu'il avait dû prendre le contrôle du corps de Paul, non ? On n'a plus rien à perdre de toute façon. Vite, trouvons un sort de scellement qui ne paraisse pas trop ridicule.


 Quand Zalmoth revint, une heure pile après sa disparition, ce fut sous les traits de Steve. Le couple savait que ce n'était pas vraiment l'adolescent qui se tenait devant eux, mais les mauvais souvenirs resurgirent tout de même. L'œil au beurre noir, les doigts et le bras cassés pour Antoine. Les injures et les pelotages pour Marine. La voix grave du démon les ramena à l'instant présent.

 — Je vois que ce corps vous fait de l'effet. J'aime soigner mes entrées. Alors ? Lequel d'entre vous veut partir en premier ?

 — Moi ! annonça Antoine, d'un ton ferme.

 Il s'avança à petits pas, le regard braqué sur la créature. Son visage témoignait d'une belle assurance tandis que dans son dos Marine souriait. Zalmoth, pour la première fois, laissa paraitre un sentiment d'incertitude avant de se reprendre très vite.

 — Tu m'as l'air bien décidé, dit-il. Quelle témérité ! Enfin, si on peut dire, car ce n'est pas très courageux de ta part d'offrir le spectacle de ta mort à ta femme. Tu aurais pu lui épargner cela.

 — Je ne mourrais pas aujourd'hui, démon de pacotille.

 Les traits de Zalmoth se déformèrent et son corps entreprit une transformation monstrueuse. Ses jambes devinrent des espèces de grosses pattes velues. Ses bras et son torse triplèrent de volume et s'obscurcirent. Quatre cornes poussèrent sur sa tête, maintenant hideuse, faisant ressortir ses yeux vermillon.

 Devant le changement d'apparence du démon, le couple, faussement confiant, céda à la panique. Marine se mit à pleurer et crier avant de tomber à genoux, se recroquevillant sur elle-même, en position fœtale. Antoine tremblait de tout son être et transpirait à torrent, mais continuait d'avancer, comme hypnotisé. Il n'entendait plus les hurlements stridents de sa femme, uniquement un bourdonnement grave et le rire de Zalmoth qui l'attrapa par les épaules. Le démon entonna alors un monologue dans un obscur langage à consonance gutturale. Aussitôt ses derniers mots prononcés, la créature disparut pour laisser place à une sphère d'énergie qui pénétra le corps de l'homme.

 — Maintenant ! parvint à dire Antoine juste avant que ces yeux ne rougissent entièrement.

 Marine se releva et sortit un cutter de sa poche de jean. Elle s'entailla le creux de la main et la posa sur le pentacle qu'elle avait tracé à la craie sur le parquet, pendant sa crise à demi simulée. Le couple avait préparé ce stratagème dans les dernières minutes avant le retour du démon. Celui-ci observa la scène, dubitatif, et s'avança vers la femme quand le dessin absorba le sang ruisselant sur ses doigts, collés à chacune des pointes de l'étoile. Pour la seconde fois, Zalmoth douta et tenta de s'extirper de son hôte. Une lumière jaillit du pentacle pour aller transpercer la poitrine d'Antoine. Le démon fut éjecté du corps de l'homme et se retrouva propulser contre le mur dans lequel il creusa un léger trou, avant de retomber avec fracas sur une petite commode, qui céda sous le choc. Antoine mit un genou au sol, haletant et quelque peu sonné, mais sans aucune égratignure. Sa femme le rejoignit et les deux se sourirent. Ils avaient réussi. Ils avaient au moins blessé Zalmoth, qui gisait, inconscient, affalé sur le meuble en miettes.

 Le couple se précipita vers la porte et parvint à en franchir le seuil, sans problème. La barrière invisible s'était volatilisée en même temps que les esprits de la créature. Avant de s'éloigner définitivement, Antoine se risqua à un coup d'œil vers l'intérieur et vit le démon se relever difficilement, un cadre photo cassé à la main et un large rictus sur ses lèvres sombres. Zalmoth changea plusieurs fois d'apparence en quelques secondes. L'homme reconnut Kevin, Steve, Eugénie, Hugo et Paul. Il devint tout blanc quand la créature opta pour un dernier déguisement : Théo.

 — Vite Marine, bredouilla-t-il complètement paniqué. Il faut aller chez ta mère.

 Mari et femme grimpèrent dans la voiture, Antoine au volant, démarrant sur les chapeaux de roues.





Auteur du Pen :

14
Abonné(s)

98
Article(s)


Suggestions :