15-/ Décision


John Lucas

Publié le 01/05/2021 19:54
Mis à jour le 01/05/2021 20:52

7 mins de lecture

 Antoine roulait aussi vite que lui permettaient ses piètres compétences de pilotage. L'autoradio avait recommencé à faire des siennes, s'allumant, s'éteignant tout seul, et n'émettait toujours que des grésillements, accompagnés cette fois de bourdonnements. Marine se tenait le buste très droit, le regard dans le vague, les genoux contre la poitrine, et pleurait sans même s'en rendre compte. Son mari tourna la tête vers elle, déchiré de voir sa femme dans un tel état. Il tendit la main vers son visage pour essuyer ses larmes lorsqu'il remarqua que le blanc de ses yeux devenait rouge. À la différence de leur fils la veille, la coloration s'arrêta au milieu de l'iris.

 — Salut mon chéri, dit Marine d'une voix qui n'était pas la sienne.

 Elle essaya de se couvrir la bouche, mais fut incapable de bouger sa main. Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre ce qu'il se passait. La mine effroyable de son mari ne fit que confirmer ses craintes. Le démon la possédait.

 — Oh, oh, tu as vite compris, ricana le démon, à travers elle. En revanche, cesse de lutter, cela est vain. Laisse-toi aller. Je finirais bien par prendre le contrôle total de ton corps, de toute façon.

 Marine transpirait sous la difficulté de la lutte intérieure, qu'elle devait mener pour garder sa propre conscience, quand elle ressentit des émotions qui ne lui appartenaient pas, comme le doute, la frustration et la douleur.

 — Il est blessé, on peut l'avoir, réussit-elle à glisser à Antoine.

 — Ne dis pas de bêtise, humaine, gronda le démon. Tu ne penses tout de même pas que des mortels peuvent ne serait-ce qu'égratigner le grand Zalmoth ?

 La femme, en guise de réponse, parvint à reprendre emprise sur bras droit et se tambourina la tête du poing, comme pour chasser ce parasite hors de de son esprit. Elle se mit à hurler, d'un cri si fort et si aiguë que son mari fut obligé de lâcher le volant et se boucher les oreilles. L'homme perdit ainsi le contrôle du véhicule et vint heurter un arbre sur le trottoir, perdant connaissance.


 Quand Antoine rouvrit les yeux péniblement, il vit Marine comme paralysée sur son siège, un large sourire sur les lèvres. L'homme sortit de la voiture et en fit le tour pour venir ouvrir la portière côté passager.

 — Tu... tu vas bien, demanda-t-il, perturbé par l'attitude de sa femme.

 — J'ai réussi ! s'exclama-t-elle. J'ai réussi ! J'ai réussi !

    Antoine l'aida à descendre de voiture et la prit dans ses bras. Il avait l'impression qu'elle était à deux doigts de l'hystérie. Cependant, sa femme le repoussa en douceur pour le regarder dans les yeux.

 — Je l'ai chassé de mon corps, reprit-elle, tout excitée et parlant à toute vitesse. Ce démon a échoué à me contrôler entièrement. Il est blessé, je l'ai vu ou senti, enfin je n'en sais rien, mais j'en suis certaine. On peut le vaincre. Il n'a qu'une hâte, retourner en enfer pour se régénérer. On peut se servir de ça.

 — Calme-toi. Je ne comprends rien. Comment peut-on s'en débarrasser ?

 — Je t'expliquerai en route. Il faut vite aller chez ma mère, il veut s'en prendre à Théo.

 — Je doute que la voiture redémarre.

 — Pas grave, on n'est plus qu'à deux rues. Vite.

 Le couple se remit en route, en trottinant, pendant que Marine exposait à Antoine son plan pour défaire le démon.


 Marine tourna la poignée de la porte d'entrée, mais celle-ci était verrouillé. Elle appela sa mère et son fils de toute ses forces, mais n'obtint aucune réponse. La panique s'empara d'elle et la femme se mit à tambouriner la porte à s'en faire mal aux mains. Antoine l'écarta, prit son élan et fonça dans la porte, l'épaule en avant. Il ne récolta qu'une immense douleur dans tout le bras et la déception d'avoir échoué. L'homme ne renonça pas et répéta l'opération une seconde fois, avec plus de succès puisque le chambranle craqua et le porte se dégonda.

 Le couple se précipita dans la maison et trouva la mère de Marine allongée au sol, dans le salon, inconsciente. Sa fille s'accroupit près d'elle, se pencha sur sa poitrine et constata qu'elle respirait. De plus, elle présentait un pouls régulier.

 — Elle est vivante, rugit une voix rauque derrière eux. C'est à vous de mourir, pas à elle.

 Théo se tenait près de l'escalier qui menait au grenier, un couteau sous la gorge. Il avait à nouveau les yeux rouges, mais Marine remarqua que ceux-ci avaient tendance à changer de couleur, un peu comme une lumière qui clignote.

 — Antoine, souffla-t-elle.

 — Oui, j'ai vu, répondit-il tout bas.

 — Si vous ne voulez pas qu'il arrive quoique ce soit à votre fils, reprend le démon, je vous conseille de me suivre sans faire d'histoire. Il est plus que temps d'en finir.

 Le couple monta les marches. La résignation pouvait se lire sur leur visage. À l'étage, deux cordes pendaient d'une poutre, une pile de livres sous chacune d'elle. Mari et femme prirent place et serrèrent le nœud coulant autour de leur gorge, alors que leur fils leur lia les poignets dans le dos. Antoine fit remarquer à Marine le dessin de pendu, gravé dans le bois. Cette fois, le dénouement était proche.

 L'enfant recula de quelques pas, les regarda avec un horrible rictus sur les lèvres et, d'un geste de la main, envola à distance les bouquins. Le choc ne fut pas assez violent pour briser la nuque des parents, qui gigotaient dans tous les sens, dans une horrible souffrance. La corde leur brulait le cou et ils commençaient à suffoquer.

 Théo s'écroula au sol et le démon apparut juste au-dessus de son corps. Zalmoth devenait plus translucide à mesure que les gémissements de ses victimes s'amenuisaient, jusqu'à disparaitre pour de bon dans un éclat de lumière éblouissante, quand Antoine perdit connaissance. Marine, comme réveillée par la clarté soudaine, usa de ses dernières forces pour récupérer tant bien que mal le cutter dans la poche arrière de son jean. Elle utilisa celui-ci pour entamer puis arracher les liens autour de son poignet, qui par chance n'étaient pas très solides. Couper la corde qui la reliait à la poutre fut une tout autre épreuve, mais celle-ci finit par céder, et la femme tomba au sol, les jambes trop faibles pour amortir la chute.

 Marine se massa la gorge et toussa douloureusement. Après deux tentatives infructueuses, elle parvint à se relever et attrapa une chaise afin de se hisser au niveau de la tête de son mari. Elle s'affaira à couper la corde, le plus vite possible, avec le couteau pris dans la main de son enfant, qui se réveillait péniblement. La lame était plus efficace et la femme trébucha, emportée par le corps de son mari.

 La famille au complet était allongée au sol. Le fils pleurait alors que la mère faisait tout ce qu'il fallait pour sauver le père.





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