Sur le bonheur


Théo Seguin

Publié le 05/11/2018 23:28

9 mins de lecture

Le bonheur est une chose qu'on aime avoir auprès de nous. La quête du bonheur est bien plus ardente que celle du Graal pour les chevaliers de la Table Ronde ; cette quête est l'épopée, l'aventure, finalement l'objectif d'une vie humaine.

Je dis « humaine » car peut-on savoir, ou même prouver, que les animaux, ces êtres que l'Homme, par une perverse mais ancienne prétention, considère comme inférieurs à son intelligence, soient doués d'une capacité égale à la sienne ? Un chien cherche-t-il, comme nous autres, le goût de la joie ? Ces questions, qui peuvent sembler rhétoriques, ne sont que des questions fantomatiques : la réponse nous est cachée.

Vivre pour connaître le bonheur. Le résumé de l'Homme se fait en cinq mots. Mais le bonheur de quoi ? Le bonheur d'aimer, peut-être ? Ou d'être aimé ? Le bonheur de vivre ? Vivre pour le bonheur de vivre, ne serait-ce pas paradoxal, ou du moins déroutant ? Alors quoi ? Le bonheur tout court ? Mais qu'est-ce, ce bonheur tout court ?

Le bonheur inspire. Allégresse, joie, amour, plaisance, sérénité... devons-nous définir ces choses indépendamment ou comme parties intégrantes au bonheur ? Le bonheur, je le dis de ma prétention naturelle, est l'apothéose de ces sentiments, de toutes ces sensations. Le bonheur n'est pas une chose précise, c'est un ensemble qui amène à une totale satisfaction et à l'apaisement du soi intérieur. Comment arrive-t-on à cela ? Grâce au fait d'être heureux, car c'est un synonyme de bonheur. On pense goûter au bonheur lorsqu'on est simplement heureux. Car le bonheur est un principe très haut à atteindre, tellement haut que peu d'humains l'ont touché. Il y a une confusion entre bonheur et l'heur (ou l'heureux). Le premier est une idée complexe, le second quelque chose de plus ordinaire. Le bonheur est l'idéal de la joie et, comme je l'ai énoncé plus haut, l'apogée spirituel de ces tendances à rendre nos humeurs bonnes et délicieuses, à donner à notre esprit une vivacité et une compréhension de la vie ; état qui ne peut exister sans ces sentiments qui sont nombreux à citer, mais que l'Homme a l'habitude de côtoyer. Ainsi, le bonheur est une perfection de l'être intérieur, un modèle de tranquillité, un absolu paisible. Le bonheur est le surnom donné à ce qu'on dit populairement "le goût de vivre". C'est ce qui donne à l'Homme la force de continuer à marcher, à voir le monde sous ses belles couleurs. Du moins c'est ce que l'on suppose, sachant que le bonheur n'est qu'une condition de l'âme trop haute pour être connu du commun des mortels. Trop souvent on pense l'avoir atteint, mais ce n'est qu'illusion. En réalité notre point le plus haut va au fait d'être heureux. Mais qu'en est-il de son contraire ? Que peut-on considérer du malheur ?

Le malheur appelle les propres opposés de ce qui compose le bonheur. L'affliction, l'amertume, le chagrin, l'instabilité de l'âme, l'anxiété et j'en passe ; ils sont tous des composants du malheur. Alors que le bonheur est le plus haut niveau de béatitude, le malheur est le plus bas de l'infortune. Mais si l'on ne peut parvenir au bonheur, peut-on atteindre le malheur ? La réponse est une nouvelle fois négative. Le malheur est trop bas, comme le bonheur est trop haut. L'un, trop éclairé et donc aveuglant, l'autre, trop obscur pour s'y retrouver. On ne se perd pas lorsqu'on est malheureux. Nous sommes conscients de notre état, mais nous avons tendance à considérer une peine d'âme comme une douleur affligeante. Ce n'est pas le cas. La plupart du temps, ceux qui se disent malheureux sont en réalité simplement tristes, mélancoliques, voire nostalgiques... Mais, à l'inverse du bonheur, le chemin infernal menant au malheur est plus court, et, ainsi, nombreux sont les hommes et femmes qui y sont réellement confrontés, mais la douleur est telle qu'ils ne peuvent survivre. En résumé, ceux qui goûtent au poison du malheur ne peuvent espérer en guérir. La vie se décroche, comme les pétales d'une rose fanée. En fait, nous avons tendance à sous-estimer des ressentis comme la tristesse. De par sa récurrence, on la méjuge, alors qu'elle peut être aussi dévastatrice qu'un état de malheur. La seule différence est l'émergence d'un espoir, même lorsque celui-ci est niché aux confins de l'esprit, tant caché que l'individu ne peut s'en rendre compte, même s'il se considère au fond du trou. La différence entre un homme triste et un homme malheureux se constate par l'espoir de la sortie de l'un et l'emprisonnement perpétuel de l'autre ; pourtant, ces ressentis peuvent s'assimiler, au point où il devient dur de les différencier. Le peu d'estime attribué aux sentiments malheureux (qui amènent au malheur ; ils composent les pavés de sa route) est aussi observable chez les sentiments que je nommerais par un néologisme plutôt laid, sentiments bonheureux (qui amènent au bonheur). En réalité, la frontière entre le bonheur et l'heureux peut être vue comme mince et, ainsi, même si l'on prend en considération ma définition, on peut considérer le bonheur comme faux, ou du moins une pâle copie de l'heureux. N'est-ce pas la même chose, en résumé ?

Assez de digressions. Prenons le taureau par les cornes. Quelles sont les choses qui peuvent nous rendre heureux au quotidien (et je dis bien heureux, puisque l'on vient de considérer que cela était à peu près la même chose), qui font de nos existences un lieu paisible et doux ? Il n'y a pas à aller chercher très loin, car ces choses dont je parle parsèment nos quotidiens. Je fais allusion aux péchés mignons. Un péché mignon est une source de bonheur, et je dirais même qu'il en est la racine. Si l'on prend la définition littérale, c'est un péché léger, qu'on aime à blasphémer de temps à autre, en toute conscience. Pourquoi faire une telle chose ? Et bien la réponse est toute trouvée : par désir. On désire faire cette chose-là, ce péché. Et pourquoi aime-t-on commettre un tel acte ? Parce que l'on sait d'avance qu'il nous apportera ce que nous cherchons le plus au monde : le bonheur. Remarquez que je mets, encore une fois, à égalité le fait d'être heureux et le fait d'être bonheureux. Simplement parce qu'ils sont liés ; c'est comme la tristesse et le désespoir : on est triste avant d'être désespéré, pourtant peut-on dire qu'un homme désespéré n'est pas un homme triste ou qu'un homme triste est désespéré ? Ce sont des ressentis différents, mais parents par un lignage émotif. L'un complète l'autre, en quelque sorte. Pour revenir au sujet, nos diverses passions doivent être considérées comme des péchés mignons. Si l'on va plus loin que la définition nette, un péché mignon se définit par une action ou une chose qu'on aime à effectuer car elle est source de bonheur. Et c'est bien vrai. Par exemple, pour parler personnellement, ma plus grande passion est l'écriture. Lorsque j'écris, je me libère d'un poids, et quel est-il ce poids ? Celui de la vie, des lentes journées à travailler, à réfléchir, à se creuser la tête, à combattre la fatigue... Quand j'écris, je me repose, je sors de ce monde où j'y suis resté durant de longues heures. Mais bien plus que cet isolement, le fait d'avoir le contrôle sur ce que je fais, d'imaginer tant et tant de choses, d'écrire tant et tant de mots, d'entendre mes doigts frapper contre les touches de mon clavier (j'aurais aimé dire d'écouter le stylo tacher la feuille, mais j'écris très peu sur papier) ; cet amas de plaisir fait de l'écriture une passion, un péché mignon et donc la source d'un bonheur personnel. Cela vaut pour les amateurs de lecture, les dessinateurs en herbe et autres férus de peinture, sculpture, jeux vidéo, films, etc. Mais s'il n'y avait que cela ! Pas besoin d'avoir une passion ou des péchés mignons pour être heureux : le simple fait, par exemple, de voir les êtres qu'on chérit le plus, que ce soit sa tendre mère, son vieil ami ou simplement cette fille qu'on aime de tout notre cœur ; le banal fait de les côtoyer, voire juste d'être au courant de leur présence, tout cela donne au corps et à l'esprit mille raisons d'être heureux. Ainsi, ce n'est donc pas quelque chose de rare, mais de très commun.

Résumons : le fait d'être heureux équivaut au fait d'être bonheureux, mais voit sa nuance dans le fait que l'un est plus intense que l'autre, et regroupe l'ensemble des états et sentiments amenant à l'heur ; l'heureux est un composant d'états, et non pas un état en lui-même ; le bonheur est ce qui résulte de cette composition d'états et d'heureux. Pour conclure avec ces définitions (et, peut-être, les éclairer), on goûte à l'unique joie en étant heureux, mais on ne peut prétendre être bonheureux en goûtant cet unique état : le bonheur est, vous l'aurez compris, un ensemble d'états qui, combinés, forment l'apothéose de l'heureux (qui, quant à lui, est simplement le lien entre certains états), qu'on nomme « bonheur ».

Ainsi, nous devons répondre à la question fatidique, celle que tout homme se pose, ne serait-ce qu'une unique fois dans son existence : la vie humaine se résume-t-elle à la quête utopique d'un bonheur éternel ? Qu'on conserve le dernier mot ou qu'on le retire, la réponse sera toujours faite de la même composition : oui et non. On voudrait connaître cet effet de bonheur, mais, au quotidien, nous n'y pensons pas vraiment, ou alors dans des moments de gouffre, de souffrance, de peur ou encore d'effroi. Lors de ces instants, on revient sur soi-même, sur l'objectif de la vie. Mais lorsque nous goûtons à l'heur, à l'heureux, pensons-nous encore à manger la crème bonheureuse ? Non, car c'est en cela le bonheur : une chose tellement inatteignable et imaginaire, qu'elle en devient irrationnelle. Au sein de notre vie humaine, le bonheur n'existe pas, l'heureux est le bonheur. Alors, dans ce cas, peut-on dire que la vie n'est qu'à la recherche du bonheur ? Encore une fois, je dis non. Ce n'est pas une chose qu'on veut atteindre. C'est une chose qu'on a, de tout temps, idéalisé, car les diverses sociétés de l'Histoire, des Grecs de l'Antiquité aux Français du XXIe siècle, l'ont toujours sublimé, considéré comme une chose précieuse. Or, c'est faux. C'est faux car, ce faisant, il faudrait considérer que les états malheureux sont dérisoires, et ce n'est pas vrai : l'Homme se compose tout entier de bonheur et de malheur ; si l'un est retiré, peut-on encore s'appeler « Homme » ? Aussi, il n'a pas à rechercher ce bonheur, car c'est une chose ordinaire, que nous goûtons tous, avec conscience ou inconsciemment. Le bonheur fut un acteur de l'érection de l'Homme, partie intégrante de sa nature. C'est comme rechercher la capacité de réfléchir alors qu'on la possède dès le plus bas des âges. Cette quête devient alors d'un ridicule certain. Pourtant, on ne peut retirer une chose au bonheur : il parsème nos vies, comme des flocons de neige qui s'écrasent, éparses, sur un sol gelé.






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