Crépuscule Gris - Chapitre 1 | La grotte de cristal


Mke Mke

Publié le 08/03/2020 12:21
Mis à jour le 17/08/2020 16:25

24 mins de lecture

Mexique, décembre 1999

Spéléologue et spécialiste des installations industrielles dangereuses, Franck Bélanger travaillait comme moniteur au Stephen’s Gap aux États-Unis. Pourtant ce sportif aguerri restait frustré de ne pouvoir mettre à profit la dure formation de spéléo minière et technique qu’il avait suivie dix ans auparavant. Le faible challenge des sorties touristiques ne lui procurait plus les sensations qu’il avait recherchées en choisissant ce métier. L’appel qu’il allait recevoir serait donc un rayon de lumière dans son quotidien affadi. La fameuse sonnerie électronique de son Nokia 3310 résonna dans la grande cavité où il démarrait une nouvelle journée touristique. Le numéro était inconnu, tout comme la voix de son interlocuteur

- Señor Bélanger ?
- Oui, c’est moi ?
- Si, si, bonjour, je suis Elo Delgado, vous êtes bien l'experto en espeleología ?
- Effectivement, en quoi puis-je vous aider ?
- Señor, nous avons trouvé une grotte gigantesca dans notre mine à Saucillo au México, ça a l’air dangereux et la jefe a besoin d’un profesional
- Pourquoi m’appeler moi ? Qui est votre chef ?
- La jefe c'est la señorita Marie Dufaur, elle dit que vous êtes le meilleur

Marie, évidemment. Son ex de l’école. Elo Delgado livra quelques détails sur la mission. Il travaillait dans une mine de zinc au Mexique et, lors d’une excavation à près de trois cents mètres de profondeur, les foreurs avaient percé une cavité inondée. Les conditions dans la grotte étaient instables, et ils avaient besoin d’experts pour sécuriser la mine. Bien plus intéressant que de faire descendre « Jimmy et Beverley » dans une grotte parfaitement connue. Il abandonna ses touristes à un collègue et partit empaqueter le peu d’affaires dont il avait besoin pour Saucillo.





Sa première réaction fut un sourire en découvrant le nom de l’état où il se rendait : l’Etat de Chihuahua. Ça ne s’inventait pas. Il avait pu trouver un vol Atlanta – Chihuahua sans trop de difficultés. Parcourir près de deux mille cinq cents kilomètres en cinq heures : sans le réaliser encore, il vivait quotidiennement de petits miracles. Il débarqua donc à Chihuahua, pour la première fois de sa vie. À peine le temps d’apercevoir la cathédrale, qu’il repartait pour deux heures de taxi, direction Saucillo, puis la mine de Naica. L’extérieur ne payait pas de mine, sans mauvais jeu de mot. Des collines, une entrée en tunnel, des murs de pierre, quelques bâtiments industriels blancs salis. Dès son arrivée, Marie l’accueillit avec une vive accolade.

- Tu n’as pas changé, Franck

Lui espérait qu’elle avait changé car, dans leur autre vie, Marie n’était pas du genre commode.

- Viens, je vais t’expliquer de quoi il retourne.

Marie était ce type de personne assez agaçant, douée en tout, parlant cinq langues, plutôt jolie, et qui arrivait toujours à obtenir des autres ce qu’elle voulait. Il la découvrait en consultante technique pour le compte d'une exploitation minière au Mexique, alors que lui faisait encore descendre des touristes en surpoids dans des grottes pour vivre. Évidemment, il avait appréhendé pendant tout le vol de revoir ses yeux verts et ses cheveux auburn. Tout le drama de leur séparation avait resurgi, comme en revoyant un vieux film dont le souvenir imprécis se confronte à la réalité de la bobine. C’était la professionnelle qui le consultait, elle avait fait appel à lui, il fallait qu’il assure.

Après avoir longé des parkings couverts, ils entrèrent dans un bâtiment blanc qui avait bien vécu, puis Marie l’amena dans ce qui devait être son bureau.

- Ça me fait plaisir de te voir, Franck
- Oui, moi aussi Marie, tu n’as pas chômé ces dix dernières années on dirait
- Ouhla non, et encore il faudra que je te raconte, mais on devrait avoir un peu plus de temps ce soir. Assieds-toi, je vais tout t'expliquer

Le regard de Franck fit le tour de la pièce. Derrière le bureau de Marie, des dizaines de dossiers alignés dans une étagère, bourrés de papiers avec le logo de l’exploitation. Une plante verte en parfaite santé, pas comme le yucca en fin de vie qui siégeait dans son studio à lui. Il cherchait des yeux des photos, des indices sur la vie de Marie. En vain, pas d’alliance, pas de souvenir, seulement une géode posée sur le bureau, comme pour se rappeler d’où ils venaient. Il se remémora toutes les sorties qu’ils avaient faites ensemble, les cheveux sales de Marie sous son casque, trempée jusqu'aux os et de la boue sur ses joues, rien à voir avec son look de bureau d'aujourd'hui.

- Je pense que ça va te plaire ! entonna-t-elle avec un grand sourire
- Ton collègue m’a dit qu’il fallait sécuriser une cavité dans une mine ?
- Alors oui, ça c’est la raison officielle. Mais ce qu’on a trouvé là-dedans c’est complètement dingue. La foreuse a ouvert le flanc d’une grotte inondée, nous venons de passer une semaine à la vider, c’est une immense géode.
- Immense comment à peu près ?
- Presque trente mètres de long, et quinze de haut, continua-t-elle visiblement impatiente de dévoiler la suite
- On a déjà vu des grottes comme ça, qu’est-ce qui en fait quelque chose de différent ?
- Regarde par toi-même

Marie sortit d'un dossier plusieurs photos. Elle les poussa devant lui, puis observa sa réaction, les yeux pétillants.

- Incroyable, répondit-il bouche bée, c'est... incroyable.

Son regard allait et venait entre les photos et les yeux de Marie, cherchant à y déceler une supercherie. Les cristaux figés sur le papier glacé devaient dépasser les deux mètres de diamètre.

- Il y avait déjà deux grottes connues dans la mine, les cristaux y sont assez jolis mais plutôt classiques, enchaîna Marie. Là c’est du jamais vu ! Il faut qu’on évalue la stabilité de la cavité pour savoir si on peut continuer à creuser. J’ai tout de suite pensé à toi, en plus le directeur de Tau Tona m’a dit que tu avais fait un super boulot là-bas. Je sais que tu as toujours couru après une découverte comme ça. Vois ça comme une faveur en souvenir du bon vieux temps.

Le bon vieux temps, oui, nous pourrions en parler, Marie, pensa Franck. En attendant, la perspective de cette exploration le rendait fébrile. Les photos parlaient d'elles-mêmes. L’intérieur paraissait effectivement hors du commun. La portée du flash révélait des structures blanches du sol jusqu'au plafond, des cristaux de près de quinze mètres de haut, à la géométrie parfaite. Son cœur commença à accélérer, emballé par l'excitation.

- Je te préviens, continua Marie, ça ne va pas être facile. Il fait cinquante degrés là-dedans. Nous avons interdit à quiconque de rentrer, car les quelques mineurs qui se sont approchés ont commencé à suffoquer, leurs poumons sont dans un sale état. Je te rassure, ils vont bien, mais il faudra qu’on s’équipe avant d’y aller.
- On ? l'interrompit Franck d'un ton surpris.
- Je descends avec toi.
- Tu es sûre que c’est une bonne idée ? Enfin, je veux dire, à quand remonte ta dernière descente ?
- J’ai encore le niveau, tu sais, rétorqua Marie visiblement vexée. Est-ce que ça te pose un problème ? enchaîna-t-elle sèchement
- Si l’expédition est sous ma responsabilité, je veux juste que personne ne soit mis en danger, lui répondit Franck en ne se démontant pas.
La discussion virait à l'émotion, ce qui inquiétait le spéléologue.
- Je peux encore faire appel à quelqu'un d’autre si tu fais le difficile. Je ne passerai pas à côté d’une découverte comme ça, asséna-t-elle d'un ton provocateur
- Non, non, je le ferai, c’est une occasion unique, acquiesça Franck résigné : l'occasion était trop belle.
- Nous descendrons à cinq, nous deux et trois experts. Il faudra s’équiper. J’ai des masques, des combinaisons, des projecteurs, et nous aurons tout le matériel de l’exploitation à disposition. Briefing demain à huit heures.

L'intransigeance de Franck lui valut de dîner sans Marie, dans une chambre d’hôte frugale de Naica. Fixant le plafond dans le noir, il eut du mal à trouver le sommeil, excité par les découvertes promises du lendemain.




L’ascenseur grillagé descendait dans le conduit. L’objectif était clair : cartographier la cavité pour identifier les éventuels risques d’effondrement et ressortir au plus vite. Franck transpirait sous sa combinaison. Dans moins d’une minute, ils seraient sur place. Autour de lui, méconnaissables dans leurs combinaisons orange, Marie, Miguel, un des responsables des galeries de la mine, Juan, un expert en cristallographie, et Julie, une jeune ingénieure en matériaux. L’ascenseur industriel s’arrêta sèchement une fois en bas. Sobrement éclairée par des ampoules jaunes faiblardes, la galerie s’enfonçait dans la terre. Comme ce forage était récent, plus ils avançaient, plus les aménagements étaient rustiques, jusqu'à l’entrée de la géode. Le bruit environnant était impressionnant malgré l'atténuation des masques. Que ce soit le ronronnement des pompes, leur respiration dans les combinaisons ou les cliquetis lointains du matériel minier, l’ambiance était tout sauf intimiste. Un puissant projecteur éclairait l’entrée de la géode.

Franck pénétra le premier dans l’époustouflante formation minérale, où chacun de ses mouvements balayait les parois du faisceau de sa lampe frontale : les cristaux étaient partout. Le groupe avançait en enjambant des formations titanesques, entre une transparence parfaite et une couleur laiteuse selon les angles. Arrivés à ce qui semblait être le fond de la géode, un nouveau passage se dessina. Un boyau étroit. Du genre de ceux dont on se méfie. Franck avait connu bien pire lors de ses précédentes explorations, pourtant passer celui-ci serait problématique. Les parois étaient recouvertes de pointes tranchantes comme des rasoirs. Dans la radio, Franck entendit la voix de Marie qui grésillait légèrement.

- Je vais chercher des tapis, on va voir ce qu’il y a là-dedans.

Il y décela un enthousiasme qu’il connaissait bien. Elle ne reculerait pas.

Le dos protégé par d’épais tapis qui atténuaient l’agressivité des pointes des cristaux, Franck rampa pendant une dizaine de mètres environ pour déboucher dans une toute nouvelle salle. Au bout de la corde derrière lui, Miguel avançait doucement. Lorsqu'il sortit, le spéléologue resta bouche bée face au spectacle stupéfiant qui s’offrait à eux. En dehors de la lueur de leurs lampes frontales, c’était le noir absolu. La clarté des projecteurs extérieurs parvenait faiblement par le tunnel sans réussir à percer l’obscurité de la nouvelle cavité. La salle était haute de plafond, probablement plus de dix mètres. Les parois étaient tapissées de cristaux. Le passage des faisceaux lumineux éblouissait régulièrement les membres de l’équipe ce qui rendait la découverte irréelle et fantastique. Contrairement à la croissance anarchique de la première salle, ceux-ci formaient un tapis continu et homogène de petites pointes acérées. Le sol de la pièce ressemblait à une dalle de verre laiteuse. En son centre une monumentale colonne triangulaire joignait le sol et le plafond. Elle avait la forme d'un prisme parfait, de près de trois mètres de côté, dont chaque face était anormalement lisse, d’une finition quasi surnaturelle. Après leur avoir passé les sacs de matériel, Juan l’expert cristallographe leur emboîta le pas. Sa réaction fut de la même teneur : « Espléndido ».

Julie se faufila sans difficulté à travers le boyau, puis Marie s’engagea à son tour. Miguel le spécialiste des galeries minières s'agitait. Franck l’entendait dans la radio échanger des phrases à un rythme incompréhensible avec l’équipe restée dehors. Bien qu’il n’en comprît pas le contenu, le ton du mineur était clairement inquiet. Sans signaux précurseurs, un craquement sec se fit entendre.

- ¡Sal de ahí rápido, Marie!

L’ordre était sans équivoque, il y avait danger. Marie accéléra dans le boyau, encore deux mètres et elle serait avec eux. Un autre craquement retentit, Marie se figea, terrorisée

- Ça se fissure de partout, Franck, sors-moi de là !

Il eut juste le temps d’attraper ses bras et de plonger en arrière avant que le boyau ne s’effondre. Tous s’attendaient à ce que la grotte cède à son tour, sonnant la fin de l’expédition. Voire la fin tout court. Il se recroquevillèrent en se protégeant la tête et plissant les yeux. Pourtant le calme revint rapidement. La grotte tenait bon. Mais pour combien de temps? Franck se massa le coccyx, malmené par sa chute. La respiration rapide et profonde de Marie monopolisait la radio grésillante, tandis que Juan marmonnait quelque chose qui s’apparentait à une prière. Le groupe était pris au piège, dans une grotte inexplorée, au fin fond d’une mine mexicaine. Franck était certain que leur vie était foutue.



Il entendit Marie marmonner quelque chose les dents serrées dans son masque. Elle était toujours allongée par terre. Sa visière se recouvrait lentement de buée. Il s’assit à côté d’elle.

- J’ai failli mourir Franck. Vraiment, cette fois, dit Marie en fixant d'un regard vide le boyau effondré
- Mais tu es toujours là
- J’ai cru que j’allais y passer, comme au Trisou.
Tout son corps tremblait, l'ancienne sportive savait qu'elle avait eu de la chance.
- Tu avais une jambe cassée, c’était quand même autre chose, essayait-il de la rassurer sans trop y croire. Et puis il y a une équipe de mineurs de l’autre côté du mur, ça va bien se passer.

Des bribes de communication leur parvenaient par la radio. L’éboulement avait libéré une poche d’eau qui remplissait rapidement la cavité de l’autre côté, l’équipe leur demandait d’être patients. Franck essaya de rassembler ce qui lui restait de calme. Juan était assis et priait en espagnol en oscillant du buste, on ne pouvait pas compter sur lui. Julie faisait les cent pas autour de la colonne. Marie s’était relevée et reprenait peu à peu ses esprits. Il fit un inventaire rapide du matériel : des cordes, des piolets, une torche portable, et une trousse de premiers secours. Malheureusement rien qui s’apparentait à de la nourriture, ni de gourde. Initialement, ils ne devaient pas passer plus d’une heure dans cette grotte, et le retrait des masques n’étant pas possible, il avait paru inutile de prendre quoi que ce soit de consommable. Malheureusement ils étaient coincés, dieu seul sait pour combien de temps, et Franck savait que les respirateurs allaient se vider rapidement. Il fallait trouver une solution.

Il entreprit d’inspecter à nouveau cette cavité, méticuleusement, pour y déceler un éventuel passage salvateur. Rien, pas l’ombre d’une sortie ne se profilait. Seulement un tapis de cristaux homogènes sur les parois et cette imposante colonne triangulaire. Ils allaient probablement finir asphyxiés dans une mine. Belle conclusion pour une vie de loser, pensa Franck. Marie au moins avait réussi, elle avait accompli quelque chose, elle était quelqu'un. Lui, sa passion l’avait emmené à l’autre bout du monde, loin de sa famille, il ne vivait avec personne, et n’avait évidemment prévenu personne qu’il venait ici, en bon ermite solitaire. Le visage de sa mère lui apparut furtivement, et il eut une pensée stupide qui le fit rire jaune : personne n’allait arroser son yucca.

Il s’affala contre la colonne avec la certitude que c’était fini. De rage, il frappa trois fois la pierre derrière lui de l'arrière de son casque. Quelque chose clochait. Il ne sut précisément identifier quoi avant quelques secondes. Dans cette atmosphère étouffante et toxique, la paroi derrière son dos était… fraîche. Vu la taille de la colonne, il était peu probable que ce soit une rivière souterraine, c’était anormal. Mais tout espoir à ce moment-là était bon à prendre. Franck se retourna. La paroi contre laquelle il avait cogné son casque était craquelée comme une coquille d’œuf, et un petit filet de poudre, semblable à du sable très blanc, s'écoulait de la fissure. A cette profondeur, ça n’avait pas de sens. Au milieu d’une grotte, ça avait encore moins de sens. Pourtant le sable était là.

- Juan, Juan ! Viens voir, appela Franck

Le cristallographe mexicain s’approcha.

- Est-ce que tu sens que cette poudre est froide toi aussi ?
- Si, Franck, c'est étonnant, vu comme il fait chaud ici. Il est possible que ce soit un phénomène naturel du à notre présence ou à l'air que nous avons apporté.
- Est-ce que tu connais des cristaux qui dégagent du froid ?
- Hum, la glace, et la neige carbonique par exemple. Les cristaux ici sont des minérales, ils sont beaux mais inertes, ça ne vient pas de là, ou alors c'est un cristal que je ne connais pas, se ravisa-t-il
- C’est ce qu’il me semblait. Donc il y a quelque chose là derrière

Il donna un coup de poing franc dans la colonne, cette fois un morceau plus gros de la paroi se détacha, et une grosse poignée de sable tomba à ses pieds. Le sable était sec. Au contact de l’atmosphère gorgée d'humidité de la grotte, il se teinta rapidement d’une couleur plus foncée. Franck donna un dernier coup dans la paroi, cette fois une portion importante de la pierre se détacha. Il fut projeté en arrière par un éboulement de matière qui se déversa sur lui. Le spéléologue finit avec trente bons centimètres d’un mélange de sable et de terre rocailleuse sur le ventre, et émit pourtant un cri de joie. L’éboulement venait de révéler de la lumière.

Miguel entreprit de le dégager, et Marie se précipita pour observer l’autre côté de la paroi.

- Je vois… le ciel
- Impossible, lui répondit Franck, nous sommes à trois cents mètres sous terre
- Regarde par toi-même monsieur j’ai réponse à tout !

Il fallait se rendre à l’évidence, ils observaient le ciel. La moitié de la face du prisme était tombée, révélant des arrêtes presque parfaites, et derrière ces arrêtes, un mélange de sable et de terre. Juan leur fit d’ailleurs remarquer que la profondeur de la terre semblait aller plus loin que la largeur de la colonne, ce qui, encore une fois, n’avait pas de sens. Franck détourna son regard, ferma les yeux, prit une grande inspiration pour s’assurer qu’il n’était pas en train de délirer par manque d’air. Le ciel était bien décidé à rester. Il frappa contre une autre paroi du prisme. Logiquement, la terre devrait tomber de l’autre côté aussi. La paroi résista farouchement à son poing, et il empoigna sans réfléchir un piolet. Des éclats se détachèrent également, pourtant il ne parvint pas à percer cette autre paroi. Des plaques de cristaux se détachèrent, révélant une surface lisse comme un miroir, mais noire comme de l’obsidienne. La lumière de sa frontale ne parvenait pas à éclairer cette surface, qui restait noire comme de l’encre. Aucun reflet, rien ne semblait s’en échapper. Ils nageaient en plein délire.

Une série de bips agaçants lui fit reprendre pied dans la réalité. C’était son respirateur qui l’alertait de la fin de sa réserve d’air. Franck eut secrètement espoir que tout cela ne serait qu’une hallucination et qu’il allait revenir à la réalité pour mourir, mais non. Perdu pour perdu, il détacha son casque et entreprit de retirer son masque. Marie hurla dans son micro, ce qu’il ne put que deviner à son expression d’horreur et au son étouffé de sa voix à travers sa visière, puisqu'il n’entendait plus la radio. Lorsque l’air entra dans sa combinaison, une vague de chaleur lui fit instantanément monter le sang aux joues, et la moiteur ambiante se déposa sur sa peau encore fraîche. Il s’attendait à bien pire, l’air avait dû être refroidi par l’ouverture.

Franck prit une grande inspiration, l’air sentait singulièrement bon. Après s’être extirpé du reste de sa combinaison, il se glissa par le passage qui traversait la colonne. Vue de l’autre côté, l’ouverture par laquelle il était passée ressemblait à une porte parfaitement rectangulaire enterrée quelques centimètres sous la surface sableuse, perdue au milieu de l’immensité qui l’entourait.





Ils sortirent finalement tous les cinq, et se retrouvèrent au milieu d’une vaste étendue désertique de sable blanc, parsemée de quelques buissons épars. Était-ce le désert mexicain ? C’était la déduction la plus raisonnable. Pourtant, de grandes montagnes enneigées s’élevaient au loin, et Juan était formel, il n’y en avait pas dans la région de Naica. Franck sortit son téléphone de sa poche, il n’affichait aucun réseau. Fallait-il rester ici attendre les secours ? Ou au contraire trouver un refuge pour la nuit ?

- Est-ce que tu sais où nous sommes Juan ?
- Non señorita Marie, je connais la région de Naica, et ce n’est pas comme ici. Nous devrions voir la ville ou les lagunas si nous étions toujours là-bas
- Ecoutez il n’y aucun bruit ici, enchaîna Miguel. On devrait entendre les engins de la mine
- Et où voulez-vous qu’on soit ? s'exclama Julie qui commençait à montrer des signes d'inquiétude
- Il me paraît clair que nous ne sommes pas au Mexique, asséna Franck. Ce qui veut dire que personne ne sait où nous sommes.
- Il faut attendre les secours, l’exploitation de la mine sait que nous sommes dans la grotte, ils vont nous chercher, insista Marie
- Moi je pense qu’il faut qu’on bouge ! On va mourir de soif avant que qui que ce soit nous trouve
- Qu’est-ce qu’on dit aux enfants qui sont perdus ? Attends là où tu te trouves qu’on vienne te chercher. Il faut faire pareil. J'ai confiance en notre employeur, ils vont tout faire pour nous trouver.
- Qu’en dites-vous, les autres ? demanda Franck
- Peut-être vaut-t-il mieux redescendre dans la grotte ? proposa Julie. Au moins on sera à l’ombre ? Et les secours auront plus de chances de nous retrouver ?
- Tu sais Julie, dit Franck en la prenant par les épaules, des spéléos français expérimentés ont passé dix jours sous terre le mois dernier avant qu’on arrive à les dégager. Ils avaient des réserves et étaient tous entraînés. Nous ne tiendrons pas deux jours dans cette grotte sans un minimum d’eau.
- Les secours pourraient arriver avant, essaya de se rassurer Julie en reculant pour se dégager
- Julie a raison, ils savent où on était et ils ont des foreuses, ajouta Marie en se plantant devant Franck, nous devons rester ici. Juan, dis-lui, toi !
- Desculpa, Marie, je pense que Franck a raison. Avec la chaleur qu’il fait là-dedans, nous allons nous déshydrater très vite.
- Vous n’en savez rien ! dit Marie d'un ton autoritaire. Nous avons du matériel à la pointe, spécifiquement pour ce genre de situation.
- L’eau montait dans l’autre grotte, ils ne pourront pas percer avant plusieurs heures, peut-être jours, continua Franck en fixant Marie.

La discussion devenait clairement une bataille d'ego entre les anciens amants

- Nous n’avons qu’à boire de l’eau de la grotte ? proposa Julie. On pourrait essayer de la filtrer avec le textile que nous avons sur nous, et utiliser le sable qu'il y a ici comme tamis ?
- Cette eau est saturée en éléments chimiques, intervint Juan, elle te fera plus de mal que de bien
- Donc nous n’avons rien à boire et nous ne savons pas combien de temps nous allons être bloqués ici, reprit Franck. Nous devons trouver de l’eau potable et un moyen de communiquer. Si vous n’êtes pas d’accord, je vous propose un vote. Mais nous restons ensemble, quoi qu’il arrive. Qui est d’avis de bouger ? appela-t-il en levant la main.

Juan et Miguel le suivirent sans trop hésiter. Julie regarda Marie, lança à Franck un regard suppliant, puis leva timidement la main.

- On va tous crever, souffla Marie en levant les yeux au ciel

Elle s’éloigna de quelques mètres et leur tourna le dos pour marquer sa désapprobation. Puis son instinct de survie reprit le dessus. Le jour baissait. Le groupe s’activa pour sortir le reste du matériel de la grotte et scruter les environs. Cet endroit paraissait particulièrement aride. Il rappelait un peu la Vallée de la Mort aux États-Unis.

Franck aperçut une petite étendue d’eau, à une distance qu’il paraissait raisonnable de parcourir à pied, en direction des montagnes. Pour peu qu’il ne s’agisse pas d’un mirage, bien sûr. Ils bricolèrent un repère avec des pierres, des bâtons et des morceaux des toiles des combinaisons orange pour pouvoir retrouver plus facilement cette porte. Il restait un peu de batterie dans la torche portable et les frontales, tous se mirent en route en direction de l’oasis, tandis que le jour baissait.









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