Crépuscule Gris - Chapitre 7 (partie 1) | L'Empire


Mke Mke

Publié le 07/10/2020 19:42
Mis à jour le 12/10/2020 23:24

9 mins de lecture

Chapitre 1 | La grotte de cristal

Chapitre 2 | Le désert

Chapitre 3 | L’interprète

Chapitre 4 | Fort Toral (partie 1)

Chapitre 5 | Un monde de draks et d'épées (partie 1)

Chapitre 6 | La croisée des chemins (partie 1)


Résumé des chapitres précédents : Juan, Miguel, Franck, Julie et Marie ont émergé dans un monde inconnu dont les jours sont bercés de deux soleils. Après plusieurs mois en prison, ils ont été sauvés par un inconnu appelé Sayur, d'un peuple venant de l'Est lointain. Les voici arrivés à la cité de Vertval, à la demeure de la famille De Grandvaux (Obianne et Barnabas), chez qui Sayur devait les amener. Ils y découvrent des domestiques centaures, rencontrent le doyen des mages Palil d'Adk, et se voient donner à tous la compréhension de la langue locale. L'empereur d'Ulria lui même vient à leur rencontre. Après presque une semaine d'attente, son arrivée est maintenant imminente.




Ce jour là, Marie l'avait passé à parcourir quelques ouvrages de l'incroyable bibliothèque de la famille de Grandvaux. Chaque manuscrit était une œuvre d'art décorée d'enluminures d'une beauté unique. Certains traitaient des hauts faits des ancêtres de la famille, d'autres abritaient des chroniques historiques narrant des événements marquants du passé. Férue de culture et d'histoire, et faute d'activités plus variées, elle en avait dévoré une demi-douzaine dans la journée. 

Julie était introuvable depuis ce matin. Franck suivait Mathias comme son ombre depuis les six derniers jours. Miguel s'était pris de passion pour la cuisine locale et montrait un enthousiasme débordant à assister les domestiques centaures incrédules. Juan quant à lui ruminait seul en égrenant les heures qui le séparaient des éventuelles retrouvailles avec sa famille s'il retournait à la porte dans le désert. Étonnamment à cet instant, ses compagnons ne lui manquaient pas outre mesure. Marie désirait par dessus tout un échange exclusif avec Palil le doyen.

Le vieux mage la fascinait. Il avait beau s'être présenté, son rôle, ses titres et ses talents restaient un mystère pour la jeune femme. Tous les habitants de ce monde lui témoignaient un respect sincère, et il dégageait une aura de sympathie doublée de simplicité qui anoblissait encore sa stature. Marie avait toujours été attirée par les personnages charismatiques. Particulièrement douée dans beaucoup de domaines, la jeune femme vivait également frustrée. Les rencontres avec des personnes passionnantes se faisaient rares, et les débats d'idées étaient moins socialement valorisés ces temps-ci que la consommation de bière ou le dernier tube à la mode. Sa curiosité inassouvie désirait impatiemment une entrevue, même si cela pouvait conduire à un incident diplomatique.

Elle avait remarqué que Palil s'isolait souvent dans une aile de la villa, à laquelle il accédait par un vestibule depuis la galerie cerclant la cour intérieure. Les portes de cette antichambre n'étaient pas verrouillées, cela signifiait logiquement qu'il ne lui était pas interdit d'y accéder. Marie se risqua donc à pousser la porte du mystérieux vestibule. De nombreux porte-manteaux structuraient les murs de la petite pièce aveugle, dont deux bancs longeaient les parois latérales. Des capes de toile claire pendaient à certaines patères, et des sandales de cuir gisaient impeccablement alignées sous les assises.

Au bout du vestibule se dressait une seconde porte à deux battants ornée du blason des Grandvaux : le drak noir et la fleur de lys rouge sur fond blanc et vert. Aucun bruit ne provenait d'au-derrière. Marie toqua trois fois contre le bois.

- Entrez, intima la voix de Palil.

La porte dévoila une pièce toute en longueur, s'étirant sur près d'une quinzaine de mètres. Face à elle, de grandes arches emplies de vitraux irrégulièrement transparents y laissaient entrer la lumière. A l'extrémité droite, une bibliothèque montait jusqu'au plafond. A gauche trônait une sorte d'autel, un mobilier ostensiblement mystique. Au centre siégeait une table rectangulaire en bois massif, couverte de livres, de parchemins, de cartes et d'objets hétéroclites. Palil, assis à la présidence, sourit sans lever la tête.

- Je m'attendais à ce que vous poussiez cette porte bien plus tôt, mademoiselle Dufaur.

- Suis-je si prévisible ? demanda Marie

- Je vous connais bien plus que vous ne le pensez. J'ai eu beau rester le moins indiscret possible, votre esprit est un livre ouvert.

Elle se sentit abusée.

- Je vous remercie pour vos soins et m'avoir appris votre langue, mais je ne vous ai pas permis de visiter mes souvenirs. C'est une partie de mon intimité que vous avez forcée.

- Je vous rassure, je n'ai pas cherché intentionnellement à voir quoi que ce soit. Nos mages sont entraînés à masquer leurs pensées dans ce type de situation, et vous non. Il m'était difficile de vous soigner sans recevoir des fragments de vos pensées. Rassurez-vous, vous n'avez rien laissé filtrer de compromettant. Je dois dire cependant que vous avez déjà une vie impressionnante pour une jeune femme de votre âge.

Marie aimait être mise en valeur, et cette dernière phrase fit mouche comme attendu. Elle s'approcha, entre hésitation et culot, et tira le plus silencieusement possible une chaise proche du doyen.




- Que puis-je pour vous, Marie ?

- Si vous avez le temps, j'aimerais vous poser quelques questions, répondit-elle en s'asseyant promptement.

- Je vous écoute, dit Palil en fermant un volumineux ouvrage intitulé De l'origine de l'Adris.

Marie s'était fait de nombreuses projections sur les sujets qu'elle souhaitait aborder avec lui, et se trouva pourtant un peu prise au dépourvu lorsqu'il fallut choisir par où commencer.

- Les Grandvaux font souvent référence à vous en tant que doyen, pourquoi cela ? Barnabas de Grandvaux me parait pourtant plus vieux que vous ?

- C'est un titre. Être doyen de l'académie est un poste qui peut changer de mains. Je suis responsable de l'institution qui forme les mages à la Capitale, et par extension dans tout l'Empire.

- Mages, comme magie ?

- Oui, bien que je trouve ce terme un peu galvaudé. Nous utilisons notre connaissance de l'aura comme un outil, par exemple pour vous soigner.

- L'aura ? Qu'est-ce que c'est ?

- Une force vitale qui anime les êtres vivants et certains objets de ce monde, elle porte plusieurs noms : l'aura, l'âme, l'adris, le naar selon les peuples. Moyennant un entraînement long et exigeant, la contrôler devient une seconde nature.

Palil ouvrit sa paume et y fit naître une petite flamme. Marie resta complètement béate devant l'impossibilité de ce petit miracle. A quelques centimètres de la paume de Palil dansait un plumeau de lumière orangée, né de la simple volonté du vieux mage. La prouesse paraissait d'une banalité déconcertante pour lui. Il ferma son poing, étouffant la masse incandescente qui s'éteignit.

- Désiriez-vous savoir autre chose ?

Marie mit plusieurs secondes à retrouver son attention, puis réussit à formuler une autre question. Des milliers de questions surgissaient à propos de cette aura, de cette flamme impossible qui venait de surgir de la paume du doyen, pourtant une question bien plus lourde de conséquences fut la première à sortir.

- Est-ce que vous pensez que nous avons une chance de rentrer chez nous ?

- Honnêtement ? Je ne sais pas. Je crois que oui, toutefois je ne peux guère faire de promesse ferme. Mes vieux livres ne m'ont pas encore révélé le secret de cette porte, je pense qu'il faudra consulter les archives de l'Académie à la capitale pour cela. Dès que nous aurons envoyé l'expédition vers la porte, nous saurons plus précisément de quoi il retourne, et nous serons fixés. Ne perdez pas espoir, le temps viendra.

- Pourquoi cette expédition n'est-elle pas encore partie ?

- Compte tenu des circonstances de votre arrivée, nous devrons attendre l'arrivée de l'Empereur.

- Peut-il nous empêcher de repartir ?

- Je ne pense pas que ce soit son intention. Mais Isdar est quelqu'un d’irascible et parfois imprévisible, je préfère ménager son capital de sympathie à votre égard, et pour cela, vous devez le rencontrer.

- Cela va bientôt faire une semaine que nous sommes cloîtrés ici à l'attendre. Juan tourne comme un lion en cage, je m'inquiète pour lui.

- Si le voyage s'est bien passé, son arrivée n'est plus qu'une question d'heures.

- Je l'espère. Toutes ces journées d'ennui dans la maison sont interminables. D'un côté, j'ai eu du temps pour parcourir quelques livres de la bibliothèque, tenta-t-elle de nuancer. 

Un court silence se fit.

- J'ai cru comprendre que nous étions en 1484 A.E. Que signifie ce A.E. ? demanda Marie

- C'est une abréviation pour Après l'Exode. Il est fait référence au point de départ de notre calendrier dans les textes sacrés.

- La similitude avec notre calendrier est... troublante. Quel est ce point de départ ? La naissance d'un prophète ou un personnage saint ?

- Pas exactement, l'Exode est un événement fondateur de la foi. Les peuples de ce monde vivaient sous le joug de tyrans venus du ciel. Lorsqu'ils ont quitté le monde, la liberté nous a été rendue. Cet événement a été baptisé l'Exode. J'ai raccourci bien sûr, mais vous saisissez l'idée.

- Cela m'éclaire un peu, merci, dit Marie pensive.

- Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez lire cet ouvrage, ajouta Palil en sortant un recueil d'une étagère. Il regroupe les textes fondateurs de notre religion, que nous appelons les Ecrits de l'Exode.

- Merci, répondit Marie en saisissant le livre.

Cinq à-coups rapides sonnèrent contre le bois de la porte au blason. Un centaure entra et murmura quelque chose à l'oreille de Palil.

- Je suis demandé ailleurs. Nous reprendrons cette conversation plus tard.

Marie ne sut comment réagir avec l'imposant ouvrage toujours en main. Palil perçut son hésitation.

- Je ne peux malheureusement pas vous laisser seule dans cette pièce, venez avec moi. Vous pouvez emmener ce livre avec vous, prenez en grand soin. 





Hors série : Les Ecrits de l'Exode





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