Image de couverture du Pen Et si rêver nous aidait à mieux vivre le monde...

Et si rêver nous aidait à mieux vivre le monde...


Chantal Galmiche

Publié le 24/04/2020 10:44

5 mins de lecture

    Cela s’est passé à une époque où je « vivais » Don Quichotte car nous avions dans l’idée de monter une pièce autour de ce personnage. Nous consultions différentes éditions, traductions, interprétations. Je m’étais mis à penser de nouveau en espagnol. Je ne le pratiquais plus depuis mon arrivée en France, quinze ans auparavant.

    Pour nous imprégner de l’ambiance, nous avons organisé un séjour au centre de l’Espagne. C’était l’automne, un automne comme on en a par là-bas, chaud et doré. Le metteur en scène, Xavier, qui se targuait de maîtriser un vocabulaire français classique, acquis lors de ses études de théâtre, nous dit que ces paysages étaient coruscants. Nous ne connaissions pas le mot, mais pour ne pas paraître idiots, nous avons approuvé. C’est alors qu’à notre grande surprise, Carole, qui devait jouer Dulcinée, lui rétorqua que flavescent serait plus juste car l’idée dominante était la couleur et non la luminosité. Toute une discussion entre eux s’en suivit sur le sujet. Tout compte fait, cette joute oratoire ne nous surprenait pas, ils étaient souvent en opposition, mais c’était la première fois que nous étions avec eux pour plusieurs jours de vie commune. Et l’échec de leur relation de couple, formalisé par leur séparation, ne datait que de quelques semaines. Lors de leurs différents échanges à propos de questions de vocabulaire autour des traductions en français du texte de Cervantès, je m’étais déjà senti plus ou moins étranger à leurs débats. Mais là, j’étais tout à fait hors-jeu. Je réalisais que, alors que je pensais maîtriser maintenant la langue française, j’en étais bien loin.

      Nous logions dans une auberge espagnole, au deux sens du terme, car c’était la fin de la saison touristique et ils étaient près de fermer l’établissement. Nos conditions de vie n’étaient pas confortables, mais nous étions jeunes et entièrement dévoués à notre projet. C’est une période où je dormais mal, car en plus de l’inconfort d’une hôtellerie de fortune, le retour en Espagne, à ma grande surprise, non seulement ne m’apportait pas de joie, mais me mettait même mal à l’aise. C’est ainsi que je m’explique un cauchemar qui fit date dans ma vie.

    J’étais Sancho Pansa. Plus exactement, je ne le jouais pas : je n’étais pas dans la pièce que nous jouerions, mais dans la vie des personnages de cette incroyable histoire. Je voyais devant moi le dos de mon maître, Don Quichotte, trottant à vive allure sur son grand cheval, et je le suivais avec difficulté. J’ai dans la vie souvent aussi l’impression d’être en difficulté. Il se retourna vers moi et me cria quelque chose. Je ne comprenais pas, il y avait beaucoup de vent sur le plateau que nous traversions, tout était jaune : les herbes sèches, les bois autour et, plus loin, les collines dans le coucher de soleil. Je fis faire un effort à ma monture poussive s’il en est, et arrivé à la hauteur de mon maître, je lui demandais de me répéter ce qu’il avait dit. Je compris qu’il me disait qu’il pensait approcher du diable car il en sentait l’exhalaison, mais qu’avec son épée infrangible, il n’en ferait qu’une bouchée. Je ne comprenais que les mots « diable », « épée » et « bouchée ».

    C’est alors que je me suis réveillé à moitié étouffé sous les sacs entreposés sur le bord de ce qui me servait de lit et qui avaient dû tomber pendant que je tâchais de remonter jusqu’à Don Quichotte. J’étais encore saisi de l’angoisse de devoir affronter le diable avec mon maître. J’avais beau être réveillé, notre mission était toujours présente à mon esprit, je revoyais la scène en boucle. Je finis par attraper mon téléphone pour demander à Google ce que voulaient dire ces mots inconnus, « exhalaison » qui ressemblait à «expirer» (ce qui pour moi voulait dire mourir) et « infrangible » qui ressemblait à « inaccessible » (mais comment son épée qu’il avait à la main lui était inaccessible ?). Grâce à ce que je lus sur l’écran, je compris que c’était juste des mots rares et dépourvus de menace. Je réalisais surtout que j’étais marqué, plus que je ne le pensais, par les discussions savantes de Xavier et Carole, et que je ne devais pas me laisser tant impressionner par ces mots désuets de la langue française.

    Alors j’ai décidé de faire subir à ces deux protagonistes littéraires ce qu’ils nous infligeaient : je me mis à leur dire en avalanche des expressions espagnoles du XVIIème siècle, en expliquant que c’était l’âme même de l’histoire que nous devions jouer, que c’était donc bien plus pertinent de s’y intéresser plutôt que de se battre à propos du vocabulaire français de l’époque. Cela fonctionna très bien. Rapidement les discutions furent centrées sur le texte espagnol, les paysages espagnols, la mentalité espagnole, et je devins l’élément le plus érudit du groupe.

    Dorénavant, je cherche toujours à utiliser mes rêves. Parfois j’y parviens, mais jamais avec autant d’efficacité que lors ce rêve-là.