319

7 mins

Chapitre 1

Au fond du couloir long et sombre, on ne distingue rien. Seul peut parvenir, aux oreilles les plus fines, un souffle saccadé. La respiration avance, parsemée de soupirs lourds et de grognements. On entend alors le chœur des marches de métal qui se met à chanter, sous les pas de l’homme essoufflé.

Une lampe grésille, sa faible lumière permet d’assister à ce curieux spectacle. Cet homme immense a la tête de l’emploi. Ses yeux éteints semblent n’avoir jamais vu le bonheur, et ses lèvres crispées semblent avoir été forgées dans cette position. Sa démarche pesante bat une pulsation lugubre dans ce bâtiment résonnant.

“315, 316, 317, énumère notre homme, 318, 319,… 319.”

Il gratte son crâne dégarni, et pousse la grille qui s’ouvre dans un râle douloureux.

L’homme, s’il est au moins humain, balaye rapidement la petite pièce du regard. L’araignée qui commence sa conquête de la cage en béton semble l’embêter davantage que l’occupant à ses pieds. Ses grands yeux sans émotion s’inquiètent de l’état des draps, sur le petit lit au fond de la pièce, mais n’accorde aucun intérêt à ce corps sans vie respirant la poussière.

Il lève alors la tête, et son regard s’accroche à un coin de feuille de papier, sortant du haut de la porte du placard.

Il enjambe le mort, et entreprend d’ouvrir le meuble.

Bien qu’il ne semble pas réagir, son visage impassible regarde le paquet de feuilles déchirées qui lui tombe sur les pieds.

Il pousse un nouveau soupir, excédé. Il s’abaisse tout de même un peu curieux, ramasse les bouts de papier, et les étale sur le lit. Il s’assoit alors, et en repérant l’ordre dans lequel les mots avaient été écrits, commence sa lecture.

Chapitre 2

“Vendredi 13 octobre,

Mes chers enfants, aujourd’hui, mes mains réapprennent à écrire. Mes doigts s’enroulent fermement autour de mon crayon, et mon poignet se guide seul, sur cette surface blanche. Il y a si longtemps que je n’ai pas fait apparaître des lettres, si longtemps que mes pensées ne se sont pas imprimées sur le papier. Si longtemps, que je ne me souvenais plus de cette sensation. Mais à présent, j’ai de nouveau besoin de le faire. Et malgré le soulagement que j’éprouve en vous écrivant, il n’y a rien de plus douloureux.

Ce matin, quand ils m’annoncèrent la nouvelle, l’air déjà étouffant de ma cellule me sembla irrespirable.

Alors que j’écris, vos visages me viennent en tête, je fais de mon mieux pour les graver dans mon esprit. Ton visage, mon fils, ton sourire sans imperfection, ton regard et ta sensibilité si éprouvante, et le tien, ma fille. Tes joues légèrement rebondies et roses, tes yeux d’une couleur rare, bleus comme les lacs sous soleil d’été. Mais surtout, et je me pardonne pour les quelques larmes qui tombent malgré moi, ton ventre anormalement gonflé, la vie que tu as créé, ce petit cœur qui bat au rythme du tien. Les enfants, je vous aime tellement.

Pourquoi nous séparer ainsi ? Est-ce seulement de leur faute ou de la vôtre ?

Passons, tant que nous continuons de communiquer, tout me va.

Vous souvenez-vous de Guillaume, mon colocataire ? Il fut libéré hier ! Je suis heureux pour lui, il trépignait d’impatience. Vous auriez vu son visage dès qu’on vint le chercher, il rayonnait de bonheur! Il me promit de ne jamais m’oublier, et je lui ai retourné sa parole.

L’oubli… Quelle idée particulière. L’oubli, c’est le souffle d’un vent qui passe, la couverture du temps, son éternel allié. Rien ne peut en venir à bout, si l’oubli passe, les souvenirs à jamais trépassent. La seule qui arrive à lui tenir tête, c’est l’écriture. Et encore, même elle, parfois, se fait avoir par l’oubli.

Pour moi, l’écriture n’est qu’un pont vers vous, et ensuite les enfants, vous prendrez le relais en racontant mes histoires à qui veut les entendre.

Je compte sur vous! Lisez mes lettres, garde-les précieusement, et n’oubliez pas le châtiment de votre père. Criez haut et fort mon nom, pour que l’oubli depuis toujours victorieux soit pour une fois dominé.

Tout comme Guillaume, un jour le rat terré dans son trou que je suis, verra la lumière. Il sortira de sa tanière, fera face à ses congénères sans rien leur cacher, qu’importe l’état dans lequel il est. Le rat sortira de son tunnel sombre et profond pour prouver aux autres qu’il est encore là. Prenez soin de vous les enfants, je vous embrasse fort.”

Chapitre 3

“Lundi 16 octobre,

Mes chers enfants, écrire chaque jour me donne l’impression de me sentir près de vous. Chaque phrase, chaque mot, est comme une nouvelle étreinte.
D’ailleurs, ce carnet duquel j’arrache vos lettres est mon seul compagnon. Le seul avec vous, à me connaître réellement.
Comment est mon visage ? Je n’en ai plus aucune idée. Dans chaque miroir que je croise, je ne vois que l’ombre de mon reflet.

Finalement le seul moment pendant lequel j’ai l’impression de vraiment m’observer, c’est celui que je vis à présent. Ce carnet est mon miroir. C’est même plus qu’un miroir ! Ce n’est pas une simple glace qui nous montre ce que l’on pense de nous. Non. Ce carnet c’est le reflet de mon intérieur, il réfléchit celui que je suis, celui que peu de gens peuvent voir, celui que personne ne veut apprendre à connaître, mais c’est vraiment moi.

À quoi bon passer des heures devant notre corps à nous contempler ou nous lamenter, si on oublie que notre physique n’est que la simple couverture de notre livre. Nombreux sont les vieux bouquins tout poussiéreux et abîmés qui, à l’intérieur, cachent un merveilleux conte de fée.

Plus qu’on ne le pense les beaux manuscrits, doux au toucher et à la vue, ne valent pas mieux qu’une déchetterie.

Je veux que quand vous lirez ces lettres, vous ayez l’impression d’être en ma présence, comme si je vous racontais mes histoires de vive voix.

Je sais qu’envoyer mes lettres à la maison ne servirait à rien, votre mère ne vous laissera jamais les lire. Je les laisserai donc ici, dans ce placard où vous les avez trouvées.

J’espère que vous serez heureux d’avoir ces quelques traces de moi, et que grâce à mes lettres, mon souvenir perdurera à jamais.”

Chapitre 4

“Jeudi 19 octobre,

Mes chers enfants, je désespère. Plus le temps passe, et plus vos visages semblent s’évaporer de ma tête. Encore cet oubli, voilà qu’il s’attaque à ma mémoire et la rend défaillante.
Plus ma punition prend de la place dans ma vie, plus le mot “liberté” sonne comme un songe. J’ai l’impression que chaque jour, j’ajoute une pierre au mur devant la porte de ma cage.

Qu’est-ce que c’est, la liberté ?
Expliquez-moi les enfants, vous sentez-vous libre ?
La liberté, est-ce quand notre monde ne se résume pas à un lit, une table et quatre murs ?
Est-ce quand on peut simplement s’exprimer sans censure ? Parler comme on le souhaite, avec qui on le souhaite où on le souhaite ?

La liberté, est-ce le fait de pouvoir tout faire soi-même, de se sentir autonome et maître de chacune de nos actions ?
Est-ce quand nous ne devons compter sur personne pour vivre notre vie ?
Sommes-nous libres si notre loyauté est sans limite et que l’on ferait tout pour une personne ?

Est-ce quand nous pouvons bouger, danser, chanter, ou juste fredonner un air à n’importe quel moment de la journée ?
La liberté, quand comme moi cela fait des années qu’on en est privé, ça n’a plus le même sens.
Pouvoir me balader serait une liberté, prendre mon déjeuner seul serait une liberté.

Rêver serait une liberté.

L’imagination est la clé de la porte du rêve, mais cette clé je l’ai perdue, il y a bien longtemps.
Alors qu’auparavant inventer des histoire, raconter des bobards ne me posait aucun problème, à présent ma vie monotone m’empêche de sortir du terre à terre.
Ce bâtiment sans couleur, nos tenues monochromes et tristes, et notre vie horriblement routinière me donnent l’impression de jouer dans un film en noir et blanc sans fin.

Il y a longtemps que ma vie n’est plus en couleur, comme si un brouillard éliminait les nuances chaudes pour me baigner dans un cyclone de morosité et de laideur.
Pourtant, quand j’ouvre ce carnet, un rayon de soleil semble percer les nuages sombres de mon ciel. Chaque feuille que j’arrache est une lanterne qui me laisse enfin apercevoir mes pieds dans cette grotte sombre, comme si, après toutes ces années, la sortie du tunnel se rapprochait.

Je dois y aller, prenez soin de vous les enfants, je vous embrasse fort.”


Chapitre 5


“Vendredi 20 octobre,

Une semaine, déjà une semaine que je n’ai plus de nouvelles de vous. Parfois, j’ai l’impression d’être un intrus ici, comme un être invisible, on ne fait pas attention à moi, certains jours on oublie même mes repas !

À part ce carnet, je n’ai personne à qui parler, s’il y avait des statues, elles ne se différencieraient pas de nos gardes en marbre, et paraîtraient sûrement plus chaleureuses. Toujours droits, neutres, éteints, un mur serait plus bavard que nos surveillants austères.
Je crains un jour de finir muet à force de ne jamais parler, et quoi de plus horrible que de ne plus pouvoir s’exprimer ?

Imaginez qu’un jour, je sois incapable d’articuler, que mes mots restent au fond de ma gorge. Alors l’alphabet serait ma véritable voix, et mon stylo un mégaphone. Mais qui écoutera mon carnet ? Vous ? Du moins je l’espère.

Écrire, c’est m’enregistrer, mais mon fichier audio capté à la plume n’est pas comme les autres, il doit se différencier, ma voix ne doit pas se perdre dans la foule, mon cri doit retentir dans chaque oreille ! Je veux que mes chants passent de génération en génération, et que jamais, au grand jamais, ils ne tombent dans l’oubli.
Je veux qu’on se souvienne du timbre de mes lettres, du ton de mes syllabes, et de l’air que forment mes phrases toutes assemblées.

Alors que je vous écris, le soleil part pour l’autre bout du monde, laissant son rôle de gardien à la lune. J’aimerais tant suivre sa lueur, me baigner dans ses rayons, mais c’est comme si les étoiles ne me lâchent plus, qu’elles ne me laissent plus voir le jour. J’ai beau me réveiller à l’aurore, le soleil ne semble pas se lever. J’entonne une nouvelle journée tandis que lui depuis quelque temps commence à hiberner.

Il me tarde tant de pouvoir enfin sortir de cette cage, de vous retrouver, vous, les étoiles de mon ciel, celles qui me font me lever le matin.
Je ne suis pas idiot, plus les années passent, plus je sais que la porte s’éloigne.

Mais je garde espoir qu’un jour vous libériez les mots de mes lettres et qu’ainsi vous me libériez aussi.
Je vous embrasse fort les enfants.”

Chapitre 6

L’homme détache ses yeux du bout de papier, puis regarde le corps. L’auteur de ces lettres.

Il se lève, sans émotion perceptible sur son visage de pierre, puis ramasse une à une les lettres qu’il a laissées tomber sur le sol. Il les glisse toutes dans un carnet qui se trouve dans le même placard, puis s’apprête à quitter la pièce.

Il pousse légèrement le cadavre du pied, puis ouvre la porte. Il descend jusqu’à la cour du bâtiment, faisant une nouvelle fois vibrer les marches, puis jette le carnet dans le reste du fatras qu’ils avaient trouvé dans la chambre.

Demain, l’éboueur embarquera les lettres, et il emmènera avec lui le souvenir de 319.

L’homme part de nouveau se plonger à l’intérieur de ces murs gris, tout en poussant un soupir. Sa journée de travail est loin d’être terminée.



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5 Commentaires
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Thibaut Séverine
Thibaut Séverine
1 année il y a

Ooh non, c’est trop dur ! Mais tellement juste…

Roll Sisyphus
1 année il y a

Bonjour Mât de laine. Faisant suite à votre présentation“ ” vos mots ne sauraient finir ainsi le récit d’une vie. Merci !

Cora Line
1 année il y a

Un carnet, seul compagnon de ses jours sombres, le relie au monde extérieur…Des traces pour que ses enfants connaissent un peu de lui, l’occupant de la cellule 319…Poignant et magnifique d’humanité !

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