Si nos âmes se trouvaient dans la prunelle de nos yeux chapitre 2

10 mins

Chapitre 2

En route pour Le laboratoire C81

Je me levai une heure avant l’aube. Lovéa dormait encore, mais, je pense qu’elle n’allait pas tarder à se réveiller. J’étais dans la cuisine, préparai le pain au chocolat et les croissants, notre petit-déjeuner préféré. Après avoir débarrassé la table, de tout laver, de tout rincer et ranger dans les placards, je tirai de ma poche un objet que j’ai gardé depuis longtemps. C’était une amulette protecteur qui avait appartenu à ma grand-mère, puis à ma mère, maintenant à moi. J’y tenais beaucoup. Lovéa venait de se réveiller et s’installa à une table et nous bûmes notre café ensemble. Nous mangeâmes les pains aux chocolat et les croissants.

« Maman, je veux que tu le portes cette amulette autour de ton cou. Je ne peux pas accepter de le garder parce que tu en as plus besoin que moi, déclara-t-elle. Cette amulette pourrait être utile au C81. Et reviens nous voir bientôt ! Le fait de quitter la maison ne t’interdit pas de nous rendre visite. Tu le sais maman ?

– c’est l’heure, chérie ! Je dois partir! Coupai-je en la serrant encore une fois dans mes bras.

– d’accord maman ! Ne le fait pas attendre, ton ami ! »

Nous n’aimions pas trop les adieux, dans la famille. On s’était déjà dit au revoir, aussi je sortis seule dans le jardin. J’aperçu, un homme de l’autre côté du portail, haute silhouette mince dans la lumière du jour. La capuche de son blouson noir rabattu sur la tête, il était là, immobile avec sa sacoche sur l’épaule et un grand sac de cuir, les mains dans la poche de son pantalon cargo. Je marchai vers lui, balançant mon sac à dos. Je me sentais fort nerveuse. Je fus surprise de le voir pousser la grille et d’avancer vers moi. Je savais que c’est une autre personne qui viendrait me chercher. J’avais vu juste !

« allons-y, madame ! Dit-il. Prenons tout de suite le chemin qui sera le nôtre. Et ne faisons pas attendre notre chef !

– euh, à qui ai-je l’honneur ? Et c’est qui votre chef ? Pardonnez-moi, mais, on ne s’est même pas présenté ! 

– oh, toutes mes excuses ! Je m’appelle Matthew, prononcez comme vous  le sentez ! 

– ok Matthew ! 

– et pour répondre à votre question, notre chef est à la fois notre directeur du laboratoire C81. Dorénavant ne posez plus de questions, est-ce que nous pouvons nous tutoyer maintenant ? c’est d’accord ! 

– très bien, euh…d’accord ! J’ai bien compris ! » répondis-je. Et, pourquoi ne pas prendre la voiture au lieu de contourner la maison à pied et se diriger tout droit vers la forêt. Tu as vu la distance qui nous sépare ? 

– oui, j’ai bien vu ! mais, nous devons prendre le chemin qui mène à la montagne noire à pied ! 

Bientôt nous traversâmes les derniers villages, puis les pâturages et mon cœur se met à cogner fort. Matthew franchit la clôture avec agilité ; moi, je me figeais sur place. Mes mains tremblantes sur la planche de la barrière, j’écoutais la plainte des branches ployant sous mon sinistre charge. 

« Qu’y a-t-il… ? 

– Neary, appelle-moi Neary. 

– d’accord, qu’y a-t-il Neary ? Demanda-t-il en se retournant. Si, à peine sortie de chez toi, tu te laisses dissiper par ces plaintes, tu ne nous seras d’aucune aide. 

– tu as vu la pente ? tu as oublié que nous devons grimper cette pente ? Protestai-je. 

– je sais ! 

– c’est tout ce que tu sais dire ? Je sais ! 

– oui ! Et arrête de te plaindre ! » répondit-il fermement. 

Sans dire, un mot, j’inspirai profondément et escaladai la clôture. Nous commençâmes à grimper, et l’obscurité masqua la lumière du jour sous les feuillages. 

Plus nous montions, plus il faisait froid, et plus je grelottai. C’était un froid anormal, un froid à vous faire dresser les cheveux sur la tête, un froid annonciateur d’un phénomène paranormal. Il m’était arrivé de le sentir à l’approche de quelque chose qui n’appartenait pas à notre monde. Quand nous eûmes atteint le sommet de la montagne noire, je me retournai. 

Alors, je les vis, autour de moi. Ils étaient aux moins une centaine ou même plus d’une centaine. Beaucoup d’âmes errent en ce lieu. Certains étaient complètement amochés avec des hématomes sur la tête, des mâchoires éclatées. Ils avaient des uniformes datant de la première guerre mondiale. Ce soldat tenait une arme, de lourdes bottes, les tripes à l’air, il essayait de les maintenir avec ses mains. 

D’autres étaient des gens ordinaires de notre époque qui ont quitté notre monde récemment. Le vent me fouetta au visage un souffle si glacé, si mauvais, que, de toute évidence, il ne pouvait être naturel. Les arbres se penchèrent, les feuilles devinrent en cendres et tombèrent d’un coup. En un instant, les branches se désagrégèrent et se trouvèrent en poussière. Quand le vent se fut calmé, Matthew s’immobilisa et observa le phénomène. Il avança vers moi et posa la mains sur mon épaule et me força à avancer. Nous nous arrêtâmes face à l’un des soldats.

« Bon, écoute ! Tu vois la même chose que moi ? Me questionna-t-il. 

– oui, un soldat blessé avec les tripes à l’air et il est mort ! Répondis-je d’une voix tremblante. 

– alors, regarde-le-bien ! Et à ton avis quel âge peut-il avoir ? 

– Je n’en sais rien ! Vingt ans ou plus ! 

– oui, c’est exacte ! Il avait vingt ans ! Maintenant, as-tu peur ? 

– oui, j’ai un peu peur ! Je n’aime pas quand il tourne autour de moi, il est trop près, là ! Fait quelque chose ! 

– pourquoi ? Tu n’as aucune raison d’avoir peur. Il n’y a rien ici qui puisse te faire du mal, je suis là, moi. Concentre-toi sur lui, ne pense à rien d’autre. Et maintenant, dis-moi, qu’a-t-il éprouvé ? Quelle a été sa plus grande souffrance ? »

Je tentai de me mettre à la place du soldat et d’imaginer son agonie. La douleur, la torture, la lutte pour la survie avaient du être terribles. Mais il y avait eu pire…

« Euh…il a compris qu’il n’y avait plus d’espoir, qu’il allait mourir, et qu’il ne rentrerait jamais chez lui, qu’il ne reverrait jamais sa famille et ni sa fiancée », murmurai-je.

Comme je prononçai ces mots, une vague de tristesse me submergea. Au même moment, les soldats et d’autres gens ordinaires commencèrent à s’effacer lentement, jusqu’à ce que nous soyons seul, dans la forêt, et que les arbres aient retrouvé leurs feuilles.

« Comment te sens-tu, maintenant ? As-tu encore peur ? »

Je secouai la tête.

– non, plus, maintenant, mais, je suis seulement triste pour lui.

– très bien. Tu apprends vite. Maintenant, je vais te révéler ce que nous sommes réellement et ce que nous faisons. Il existe des gens comme toi et moi, et nous avons le don de voir ce que les autres ne voient pas. Ce don est parfois pénible, une malédiction si tu préfères ! Si nous avons peur, ces esprits se nourriront de notre peur, car elle les rend plus forts. Le seul moyen de les affronter, c’est de nous concentrer sur ce que nous voyons et de cesser de penser à autre chose. C’est toujours efficace. Nous sommes les passeurs d’âmes et chassons les ombres et d’autres créatures qui existent sur cette terre. Nous devons ouvrir nos esprits.

Matthew continua…

« Ce que tu venais de voir était horrible, mais ce n’était qu’une vision du passé, des êtres invisibles venus d’une autre dimension, si tu préfères d’un autre temps. On ne peut rien pour eux, sinon les laisser s’en aller. Nous pouvons les aider à passer de l’autre côté, mais les âmes sont trop nombreuses. D’ici là, d’autres gens comme nous les aideront à quitter ce monde. Il n’en restera sans doute rien. »

J’eus envie de lui raconter ce que j’ai obtenu d’eux, un soir. Mais je me tus, craignant de le contrarier. Ça n’aurait pas été bonne pour ma réputation et débuter ainsi. 

« Lorsqu’il s’agit de fantômes, d’un esprit, reprit-il, c’est différent. Il est possible de parler avec eux et de leur faire entendre raison. Les aider à prendre conscience qu’ils sont morts est un acte de bien-veillance. C’est une étape importante pour les encourager à passer dans l’autre monde, de s’en aller en paix, que leur place n’est plus ici. Un fantôme est le plus souvent perturbé, retenu dans notre monde sans qu’il ait compris pourquoi, il est encore avec les vivants. Il est tourmenté. Cependant, certains sont ici dans un but bien précis. Ils peuvent avoir des secrets à nous révéler. Quant aux âmes ou ombres, elles ne sont que les traces de notre vie passée. Et ces âmes partent vers un monde meilleurs. C’est ce que tu as vu, n’est-ce pas ? Des ombres. En principe, ce sont des esprits, si tu te comportes bravement, ils ne t’embêteront pas, et ils ne ressentent rien. 

– as-tu remarqué que les arbres s’étaient transformés ?

– Oui. Les feuilles deviennent comme des cendres, comme désagrégées. Ensuite, elles s’effacèrent  puis devinrent  poussières.

– puis les feuilles sont revenues. Cette vision appartenait au passé. Une âme, une ombre, c’est comme un reflet dans le miroir, une partie de toi non physique dans la mémoire. Je ne sais pas comment t’expliquer, mais l’être dont est l’image n’est plus là depuis longtemps. Tu comprends ?

Je hochai la tête…

– bien ! C’était ta première leçon. Nous aurons affaire aux morts de temps à autre et aux démons aussi, autant t’y habituer de suite. Allons-y ! Il nous reste encore du chemin à parcourir. Et, à partir de maintenant, tu porteras ceci ! D’accord ? »

Matthew me tendit son gros sac de cuir et sans se retourner, il continua…plus loin entre les arbres, on distinguait un marquage de peinture rouge sur les troncs, ceci pour indiquer le repère sans doute ou alors, c’est pour abattre l’arbre atteint d’une maladie…

« Tu as déjà fait de la randonnée, Neary ? Lança-t-il par-dessus son épaule. Tu connais un peu la ville et ces montagnes ? 

– d’accord, Matthew ! Peux-tu m’expliquer pourquoi, je dois porter ton sac ? C’est quoi ? C’est un bizutage que tu me fais ? Tu sais j’ai passé l’âge de faire ces bizutages. Mais, je peux t’aider à porter s’il le faut. 

– d’accord, Neary ! Oui, c’est vrai ! Je te fais marcher ! Répondit-il en plaisantant.

– euh, nous pouvons arrêter un instant ? 

– non pas question, on est presque arrivé ! Continue, Matthew en souriant.

– bon, très bien ! On continue ! » dis-je.

Même avec la plaisanterie de Matthew, je finis par lui expliquer que je n’avais pas parcouru plus de quatre kilomètres autour de Mazamet, ma plus longue distance m’ayant atteint au marché local. Il grommela quelque chose… j’en déduis qu’il n’était pas du tout content de ma réponse.

« Eh bien, ta vie de randonneuse commence ici et aujourd’hui, dit-il. Nous nous rendons dans un village appelé hautpoul. C’est à une quinzaine de kilomètres en voiture. Il nous faut y être avant la nuit. 

– et, pourquoi on ne prend pas la voiture ? Damandai-je.

– parce qu’on ne peut pas accéder en voiture et on débute ainsi, Neary ! » répondit-il.

On avait entendu parler de ce village. C’était un village médiévale. D’après l’agent d’escale de Mazamet. Le village d’hautpoul était accroché à un rocher. Il domine la ville de Mazamet de plus de 300 m, celui-ci se trouve à l’entrée de la montagne noire et de ses vastes forêts.

Selon l’histoire locale, hautpoul aurait été fondé en 413 par un roi wisigoth. Hautpoul était autrefois le théâtre sanglants de guerres de religion. Donc, (croisade contre le catharisme, querelles entre catholiques et protestants). Au fil du temps, hautpoul se vide de ses habitants qui vont s’installer dans la vallée de l’Arnette et fondent ensuite la ville de Mazamet. 

De nos jours, le village connaît des jours heureux : quelques vieilles maisons accueillent des artisans et leurs ateliers, l’Association de la Rocque d’Hautpoul a fait revivre l’époque médiévale grâce à un petit musée sur les arts et pratiques du moyen-âge et des animations. Et c’est pendant la période estivale. Des panoramas exceptionnels sur la vallée de l’Arnette et la ville de Mazamet s’offrent aux promeneurs une vue incroyable depuis le rocher de la Vierge ou les terrasses du vieux château. Je me demandai pourquoi avait-il choisi ce métier si dangereux ? Il marchait à grandes enjambées, sans ralentir le pas. J’eus vite du mal à le suivre. En plus de son sac à dos, j’étais à présent chargée du mien, qui me semblait plus lourd à chaque instant. Puis, comme pour rendre notre progression encore plus pénible, il se mit à pleuvoir. Soudain, environ une heure avant midi, Matthew s’arrêta. Il se retourna et me regarda avec fermeté. J’étais bien à quelques pas en arrière. Mes pieds me brûlaient, et j’avais un point de côté. La route n’était guère qu’un chemin dont la poussière se transformait en boue. En levant la tête vers Matthew, je trébuchais, glissais et faillis tomber. Il me réprimanda d’un…

« Hé ! Tu vas bien, Neary ? Tu as un étourdissement ? »

je fis non de la tête comme la poupée qui dit non…j’aurai voulu soulager un peu mon bras, mais poser mon sac dans la gadoue est une très mauvaise idée et puis je suis dans l’élan, autant continuer !

« À la bonne heure ! Lança-t-il en esquissant un sourire. La pluie dégoulinait de sa capuche et lui mouillait le visage.

– n’accorde aucune confiance à quelqu’un sujet aux étourdissements, reprit-il. C’est un conseil que je te donne. Tâches de t’en souvenir.

– je me sens très bien, déclarai-je.

Il me regarda, d’un air étonné…

– vraiment ? Alors, c’est la faute de tes chaussures. Elles ne sont pas accoutumées aux longues marches. Ne t’en fais pas pour ça. »

Ses chaussures étaient semblables à celle que portait les randonneurs, solide, pratique pour de longue distance. Mais, il fallait du temps pour s’y habituer. Une paire neuve me condamnait à quinze jours d’ampoules avant que mes pieds s’y sentent bien. Je regardai celle de Matthew. Elles étaient dans du cuir qui paraissait d’excellente qualité, et garni d’une semelle épaisse. Elles coûtaient sûrement une fortune, mais quelqu’un qui arpentait sans cesse les routes avait besoin d’être bien chaussé. Elles fléchissaient souplement à chaque pas, et devaient être confortables dès le premier moment où il les enfilait.

« De bonnes chaussures sont indispensables pour ta formation, poursuivit-il. Nous ne pouvons laisser aucune force obscure, humaine ou non, la moindre chance de nous rattraper, là où nous avons à intervenir. Compter sur ses jambes ne suffit pas. Si je décide de te garder, je te fournirai une paire de chaussure comme les miennes. »

À midi, nous fûmes une courte pause dans une bâtisse abandonnée. Matthew tira un paquet de sa sacoche, déballant la cellophane qui l’enveloppait, je découvris un sandwich au jambon-fromage avec quelques crudités. Il me tendit et prit un autre sandwiches beaucoup plus consistant. J’étais si affamée que j’engloutis en trois bouchées. Matthew n’en mangea qu’une bouchée avant de remballer le tout et de le remettre dans sa sacoche. Il avait enlevé sa capuche, et je pus le dévisager vraiment pour la première fois. En dehors de son visage et de ses yeux bruns, ce qu’il y avait de plus remarquable était ses cheveux. Mais, au fait, il n’avait pas de cheveux. Il était chauve ! Au premier regard en l’observant discrètement, je repérais qu’il n’était pas si mal sans les cheveux. Plus tard, j’ai appris que cela dépendait de la personnalité. Autrefois, on prétendait que beaucoup d’hommes soignaient leur physique pour camoufler leurs imperfections. Ors celui de Matthew, bien que soigné, laissait deviner une parfaite morphologie. Je constatai qu’il évoquait une personnalité envoûtante, et pas seulement son physique. Il était une sorte de séducteur. Son régime alimentaire devait le tenir en bonne condition physique. Si je terminais ma formation, un jour, je serais une professionnelle.

« Tu as encore faim, Neary ? » me demanda-t-il, d’un regard brun plongés dans les miens avec une telle intensité qu’ils me donnaient le vertige. J’étais trempée comme une soupe, j’avais mal aux pieds et, plus que tout, mon estomac criait famine. J’opinai, espérant qu’il allait m’offrir une barre de Kinder Bueno. Il se contenta de secouer la tête en grommelant, on ne sait quoi. Puis il me lança de nouveau un regard aigu…

« Tu t’habitueras à souffrir de la faim. Nous ne mangeons guère quand nous travaillons. Et, si la tâche est vraiment ardue, nous ne prenons aucune nourriture avant de l’avoir terminée. Le jeûne est indispensable dans notre métier, il nous rend plus forts, moins vulnérables dans l’obscurité. Autant t’y habituer dès aujourd’hui, car au laboratoire, je te soumettrai à un test. Tu passeras la nuit dans une ruine de l’église saint-sauveur. Seule. Je saurais ainsi de quoi es-tu capable… »


À suivre…

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