5.2 Versus

6 mins

 Leszeck ne se releva pas de suite. Il resta prostré contre moi. La bonne nouvelle était qu’il ne m’écrasait plus de son poids. La mauvaise était que sa main entourait encore ma gorge et il entaillait petit à petit la peau fragile avec ses griffes. Cela ne sembla pas le perturber, au contraire il s’amusa à lécher les rigoles qui tombaient de son côté. Il m’avait mis sur le flanc en chien de fusil et s’était coulé contre mon dos. Cela faisait un petit moment que nous étions là. Je n’osais pas bouger, quand j’avais essayais de me dégager, il avait resserré ma gorge jusqu’à ce que le manque d’oxygène me force à me calmer. Je m’étais évanouie une minute ou deux. Il n’avait pas réagis quand je m’étais éveillée dans un sursaut. Mais je n’avais pas froid non plus à rester ainsi. Ce n’était pas tant la position qui me gênait, bien que ce fusse le cas, c’était plutôt le fait que me toucher ne lui faisait plus mal. Il avait une emprise sur moi et s’en servait pour me maintenir dans un rôle inoffensif. Je restais donc prostrée, il augmentait ma soumission en me léchant allègrement la nuque. C’était dégoûtant.

Je me sentais terriblement fragile face à sa puissance qu’il s’efforçait à déployer comme une aura et qu’il laissait peser sur moi. Cela me faisait haleter autant que son souffle dans le creux de mon oreille.

Puis je me tendis quand je le sentis murmurer. Pourtant sa respiration était régulière et mon oreille n’avait pas été effleurée par ses lèvres qui auraient dû bouger d’avoir prononcé ces mots.

— Nous allons te travailler, Chaton.

Je bloquais ma respiration quand sa voix résonna dans ma tête. Je me mis à trembler alors qu’il se relevait. Ce n’était pas que de froid. Il me surplomba de toute sa hauteur avec un sourire mauvais. Des loups surgirent du sous-bois, la tête basse et les babines retroussées. Certains se retransformèrent dont un des jeunes qui m’avait coursé. Celui qui avait été à une griffe de m’avoir et qui avait laissé une belle estafilade dans mon dos. Il me fixait avec colère, je baissais immédiatement les yeux après qu’il m’ait promis une mort douloureuse d’un simple signe.

L’Alpha invita ses loups à s’avancer et il commença à parler :

— Le spectacle organisé par l’Alpha Irvan débutera dans un mois. Il a expressément demandé à ce que mon chaton y participe. Or, elle n’est ni prête mentalement ni physiquement. C’est à Angus que je charge son entrainement psychique, et vous, vous êtes là pour lui apprendre à combattre. Ce n’est pas un louveteau, elle n’est pas encore capable de faire appel à ses crocs et ses griffes alors vous ne mordez pas trop. Je ne veux pas la voir devant la guérisseuse avec un membre en moins, elle perdrait de sa valeur.

— On ne va pas la chatouiller pour autant, Alpha, prévint le jeune.

— Je n’ai pas dit d’être doux, Elpidéphore, il faut faire ce qui est nécessaire afin qu’elle puisse tuer un loup.

Les membres de la meute grognèrent et rabattirent leurs oreilles sur le crâne. Un loup gris vint se frotter contre les jambes de l’Alpha en guise d’assentiment. Le jeune baissa le regard sur moi et sourit encore plus. Il ne me cacha pas son envie de sang qui débordait de tous les pores de sa peau.

— Je vous laisse vous en occuper. Je veux que vous soyez tous de retour ce soir. Bonne chance, Chaton.

Sans un mot les loups m’encerclèrent, ils semblaient communiquer entre eux. Le jeune fronça les sourcils à un moment avant de s’approcher rapidement de moi et de me retourner dans tous les sens pour coller son nez dans ma nuque. Il me repoussa et je tombais au sol. Brusquement une mâchoire de loup claqua juste devant mon nez. Le jeune s’était transformé et semblait plus que prêt à en découdre.

— Pour l’instant, tu évites, petite. Comme tu peux. Et ça ira de plus en plus vite. Celui qui déclare forfait le premier perd et se voit contraint de céder sa part de repas à l’autre, parla un homme plus proche de la quarantaine.

Il avait aussi l’air plus sage.

Dans la mesure où il ne me livrait pas à tous en même temps.

Le cercle autour de moi s’agrandit. Certains loups parièrent, et il ne me fut pas du tout étonnant que tous misaient sur le loup, seul deux d’entre eux prirent les paris sur moi. Par esprit de contradiction plus qu’autre chose. Ils avaient pariés sur le temps que je tiendrais et pour les plus prudents uniquement sur le victorieux de cet entrainement.

Je me mordis la lèvre en me disant que mon pari à moi serait de tenir au moins dix minutes. S’il pouvait mâchouiller…

Le loup marron montra les crocs et sembla se replier sur lui-même avant de me bondir dessus à grands coups de crocs. J’échappais de peu à une morsure au bras. Je poussais mes cheveux noirs en arrière alors que je me retournais pour observer le comportement du prédateur en face. Je ne le laisserais pas me bouffer sans m’être débattue. Le but était d’éviter, pas de rendre les coups. Je devais donc faire en sorte qu’il ne me touche pas. Je n’avais ni griffes ni crocs mais ce que j’avais bien pu retenir de ces quelques jours de captivité, c’est que j’avais un cerveau pour moi seule alors qu’eux semblaient en partager un pour dix loups.

Je courrais pour ma vie vers un tronc d’arbres aux branches assez basses. Je comptais y grimper et assommer le loup de coups de pieds dès qu’il tenterait de monter. Pas sûre que cela dure longtemps mais au moins j’aurais eu une vue d’ensemble. A peine eus-je le temps de tendre le bras pour m’accrocher à la première branche à ma portée que le loup planta ses crocs dans mon mollet et me tira avec force. Je hurlais alors que la déchirure s’agrandissait à mesure qu’il me trainait au sol.

Il me lâcha enfin et poussa un jappement fier. Les loups y répondirent avec joie. Les moqueries grasses me firent serrer les dents autant que le muscle qui saignait. Malgré que la douleur fut forte et que bouger la jambe me fut difficile, je m’échinais à me relever. Juste pour prouver aux êtres mi-loups mi-hommes que je ne me laisserais pas écraser sans montrer un peu de résistance. Il claqua plusieurs fois des mâchoires devant mon nez, le poil hérissé et grognant contre ma rébellion. Pour lui se n’était certainement pas qu’un simple entrainement, il le prenait comme un règlement de compte. Sauf que j’avais le sentiment que si je le laissais m’écraser, je serais immédiatement classée parmi les plus faibles et une force au fond de moi refusait de s’abaisser à un si bas niveau. Remonter après cela risquait d’être plus que difficile.

Je m’appuyais légèrement sur ma jambe valide pour me préparer à toute éventualité de fuite. Je sentis les frissons me parcourir le corps. Ils étaient de ceux qui éveillaient les sens.

De ceux qui faisaient vivre.

Le loup bondit. Il ne retomba que sur des épines de pins. J’étais déjà dans son dos. Je voyais différemment. Je n’étais pas seule. Il était dans ma tête et avait ouvert une porte que je m’étais échinée à garder fermée. Il avait raison, je devais accepter cette part de moi qu’ils avaient tous éveillé et vivre parmi eux. Comme eux. Quand il sembla percevoir mon changement de point de vue, je sentis Leszeck se retirer, tel un serpent se coulant en dehors de l’eau. Les ondes de son mouvement m’envoyèrent son avertissement.

Trop concentrée sur mon moi, le loup vint me percuter et tenta de mordre l’épaule qui avait déjà été blessée. Je me glissais avec rapidité sous lui et me relevais dans une position accroupie. Je ne contrôlais pas, je laissais l’instinct parler.

J’étais éveillée. Ils l’avaient voulu. J’allais m’en donner à cœur joie. Qu’ils aient confiance et qu’ils se fourvoient. Je les croquerais tous un par un et je me vengerais.

Leszeck pensait avoir du pouvoir sur la bête ? Peut-être bien. Pour l’instant il me montrait son utilité. Il allait m’apprendre à encaisser la douleur, il allait m’apprendre à me battre et il me donnera le droit de tuer. Quand ce sera fait, je vengerais les miens et je partirais.

Je regardais le ciel qui s’assombrissait. L’orage grondait. Le jeune loup poussa un hurlement de rage et m’envoya valser contre un arbre. Je n’eus plus de souffle et bientôt ses crocs se refermèrent sur la moitié gauche de mon visage. Il me lacéra la joue d’un claquement sec. Le sang qui coula dans ma bouche sembla me brûler la langue. Des larmes de souffrance dévalèrent mes joues alors qu’il se retransformait pour maintenir ma tête, la face déchiquetée vers lui. Il s’approcha et voulut lécher le sang qui coulait à flot. Je lui donnais un coup de pied dans les couilles pour l’éloigner. De rage, je tendis la main en arrière et le griffais de toutes mes forces. Quand je vis les égratignures sur son torse qui laissaient passer elles aussi de l’hémoglobine, je regardais mes doigts. Les ongles avaient disparus au profit de griffes acérées. Je regardais mon adversaire. Il sembla tout aussi choqué que moi. Le silence était complet. Uniquement fracassé par un rire fou. Le mien.

Dans un coin de ma tête une voix pleurait.

Je pleurais.

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