Le Conte de la Sorcière des Bois 2. Entretien avec un vampire

12 mins

Nuit et silence.

Jilam n’avait pas senti la mort frapper.

Battement d’ailes égaré. Hululement strident. Qui se mue en cri vibrant.

Jilam ouvrit les yeux. Une cascade blanche déferla sur son corps étendu. L’au-delà n’était donc pas qu’obscurité.

─ Ose encore le toucher !

La colère de l’ange.

Un rire cruel secoua les ténèbres. Non loin, perché sur un rocher noir, la silhouette fantomatique du démon.

─ La voilà qui se montre enfin !

Jilam ne pouvait percevoir le visage derrière la marée de cheveux argentés, mais il sentait la fureur de l’ange. Une fureur qui devint rage, une rage qui se mua en ire vengeresse. Si ardente qu’elle embrasa l’air autour d’elle. Un air qui glissa dans ses poumons, le brûla. La mort était définitivement très étrange. En fait, elle avait le goût de la vie passée au brasero.

─ Approche que je t’arrache les dents !

Le rire cruel retentit de nouveau. La cascade blanche s’effaça, réapparut quelques mètres plus loin, sur le rocher où un battement de cœur plus tôt se tenait la silhouette maléfique.

─ Allons, ne t’irrite pas. Je t’en trouverai un autre de jouet. Quelque chose de plus intéressant que cette pauvre seiche pathétique.

Les mots tranchants, prononcés dans un calme prophétique, avaient fusé depuis la nuée d’arbres bordant la falaise noire.

Les mèches de soie fouettèrent l’air et une figure à la volée.

Nellis.

Jilam voulut l’appeler.

Nellis.

Encore et encore. Mais il avait avalé sa propre voix.

Il tendit la main, voulut saisir la sienne, fermée en un poing noir jurant ravage. Son bras retomba. Immobile sur un lit de feuilles. Il s’était évanoui.

Nellis marqua un temps d’arrêt. Son regard se porta sur son époux, inanimé, étendu à quelques pas d’elle. Si loin. Une ombre émergea juste au-dessus de sa silhouette figée. Elle réagit en une fraction de battement. L’ombre s’effaça, emportant avec elle la main griffue pointée vers la gorge nue. La sorcière fusa ses propres griffes, mais n’arracha que des lambeaux de vide. L’engeance avait regagné le couvert de la canopée. La scène n’avait duré qu’une poignée de souffles courts, et seule la balafre pourpre au cou violacé de Jilam prouvait qu’elle s’était déroulée.

Nellis se positionna en rempart entre l’orée obscure du bois et son époux étendu, son aura démesurée défiant le monstre niché parmi les vastes ténèbres.

Interlude muet. Atrocement long. Le vent siffla, tourbillonna dans le cratère dessiné par la falaise. De toute part, des ombres surgirent, par dizaines, formes sombres dansantes, bondissantes. Par chance, Nellis pouvait compter sur son troisième œil, judicieusement posté au sommet du défilé tel un phare éclairant la nuit malicieuse. Les ombres assaillantes n’étaient que des leurres, destinés à dissiper son attention, saper sa garde.

 Seule, la sorcière n’aurait jamais craint le moindre danger. Mais là, son ennemie connaissait son point faible.

Inspiration. Profonde. Mesurée. Nellis planta ses griffes dans le terreau de feuilles mortes. Expiration. Souffle puissant. Ardent. En aspira la vie enfouie. Des millions d’étoiles s’éteignirent toutes en même temps. Infimes et dérisoires. L’univers tout entier. Déchiré.

La vampire saisit l’instant de confusion et bondit, ses sabres aux doigts avides de chair à déchiqueter. Au lieu de viande, les pointes de nacre se plantèrent dans une barrière invisible, tissée de lumière, les lueurs éteintes et rallumées en un ultime assaut de vie. Des millions d’astres vaporisés pour en sauver un seul. Une langue du bois arrachée, disparue à jamais au service de l’orgueil et du désir amoureux.

Une puissante décharge électrique illumina le cratère, la falaise noire, couverte de mousse, et les arbres de mauvais augure déracinés de leur sommeil.

Un éclair frappa, son éclat fugitif traçant une figure de cauchemar. Beauté corrompue par l’avarice. Tant de désirs que l’univers et ses constellations ne sauraient les contenter. Fierté à la couronne de nuit, deux anneaux de sang gravitant autour d’un abîme là où autrefois il existait une source. Folie, rage, noyées toutes deux par la volonté. Une volonté plus épaisse que l’écorce du monde, plus tenace que les neiges éternelles, plus mauvaise que l’horreur faite chair. Un feu nourri de mort. La mort abreuvant la vie. Mort figée dans un éternel instant. Mort et vie. Prisonnières d’un tourment sans fin.

L’oiseau de malheur, défait, avait regagné son perchoir.

─ Nous n’allons pas y passer la nuit !

Des perles de sueur roulaient sur le front et les joues de Nellis. Ses cheveux soyeux, transformés en cocon de nœuds, dévalaient sur un regard dévorant de détermination malgré la fatigue qui le cernait. Il était en ce monde peu d’êtres capables de se mesurer à une sorcière sans craindre de terminer en confettis de cendres.

Tôt ou tard, Nellis le savait parfaitement, l’une ou l’autre commettrait une erreur fatale qui lui coûterait la vie. Elle ne pouvait abandonner Jilam ni s’enfuir avec lui. Son ennemie la pourchasserait jusqu’aux confins du bois. Elle n’avait rien à défendre sinon sa vie, contrairement à la sorcière.

Elle jeta un œil furtif du côté du dormeur plongé dans le pays des rêves. De ce simple coup d’œil naquit un puissant désir. Le désir qu’il vive, coûte que coûte, quitte à y laisser son dernier cœur. Elle en avait un troisième qui battait, juste là, près d’elle.

Son troisième œil perché sur la falaise s’affola. Elle le ferma. Ce qu’elle s’apprêtait à entreprendre appelait une concentration sans défaut. Puisant dans ses ultimes réserves d’énergie, elle entama son incantation. La sensation de s’arracher tous les organes à coups de griffes. Seul comptait son cœur unique, tambourinant, gorgé de magma. Elle sentit ses côtes se fendre, ses muscles se déchirer, son cerveau fondre. Le doute ? Balayé d’une pichenette. Sa volonté, fruit d’un millier d’arbres, amassée au sein d’une unique racine. Une racine qui s’éleva en un tronc gigantesque, son écorce nourrie de l’essence des étoiles absorbées.

Pour la première fois depuis le début du duel, l’angoisse paralysa la figure fantomatique de la vampire. La nuée sombre couvant le bois s’agitait. Les nuages, comme attirés par un noyau de gravité, se condensèrent jusqu’à dessiner une sphère gigantesque ; qui, soudain, s’embrasa en un nouveau soleil naissant, sans aube pour le guider. L’étoile naine, vibrante de colère, engloutit les ténèbres et les légions d’ombres sous les huées sifflantes.

 ─ Toujours aussi capricieuse à ce que je vois.

La voix aiguë avait percé le vacarme assourdissant comme un couteau tranche le beurre.

─ Grand bien te fasse. Garde donc ton fétiche en toc si cela te chante. Ce n’est que partie remise. Nous aurons d’autres occasions de jouer.

─ Un conseil, l’interpela la sorcière, silhouette divine sous le maelström. Quitte sur le champ ces bois si tu ne veux pas apprendre le sens du mot fin.

─ Nous verrons bien. Moi je l’ai déjà vue.

La silhouette perchée se déforma. Deux grandes ailes de chauve-souris se déployèrent sous un parapluie tissé d’obscurité et disparurent par-delà le rideau d’étincelles. La falaise s’éroda, le bois chancela. Les arbres, un à un tels des dominos, poussèrent de puissants craquements d’agonie tandis que leurs troncs se scindaient en deux et que leur écorce s’élimait en nuée de charbon. Libérée de ses entraves de racines, la terre se mit à gronder, puis s’ouvrit en une gueule béante sous le pauvre Jilam ; que des serres attrapèrent au vol juste avant qu’il ne soit gobé.

La sombre gueule expira un souffle glacial, puis aspira la jeune étoile dont les feux étouffèrent la brèche. La nuit s’abattit de nouveau, enveloppée d’un silence de mort. Là où se dressait la falaise ne restait qu’un chaos de roches étendu sous un linceul de cendres, vestige de la vie qui autrefois florissait en ce lieu.

*

La nuit n’en avait pas fini. Rires et ivresse dansant. Jilam en était à sa cinquième chope ; à moins que ce ne fut la sixième. Deux lutins chahutaient, debout sur la table tapissée de bière. L’air humait un parfum de houblon à vous dépoiler les nasaux. Edgar apparut de nulle part pour l’enlacer. Jilam l’accueillit par un hoquet.

─ Comment tu t’sens, p’tit frangin ?

Son haleine empestait un relent de charcuterie moulinée dans la cervoise.

─ Ça te dirait de rentrer chez nous ?

Mal à l’aise, Jilam tenta de s’extraire de l’étreinte, mais face à son grand frère qui pesait deux fois son poids, moitié muscles, moitié ventre-à-bière, il n’en menait pas large.

─ Rends-le nous ! siffla une voix qui n’était pas celle d’Ed.

La bouche de celui-ci s’étira en un sourire cruel décoré d’un double collier de dents pointus aux canines démesurées.

─ Allez viens, ne fais pas ton… Aïe !

Ed lâcha prise. Quelque chose l’avait mordu avant d’aller se jucher sur l’épaule de Jilam. Une boule de mousse brune lui chatouilla la joue.

Un appel lointain :

─ Jilam !… Jilam, réveille-toi !

Nellis secouait son époux de toutes ses forces tandis que Mousse-qui-pique léchouillait sa joue avec conviction. Le jeune homme bondit de sa couche, les yeux révulsés. Il palpa son cou.

─ Tout va bien mon amour, le rassura la sorcière d’une voix douce. Tu es chez nous. Tu es en sécurité.

Les soubresauts passés, Jilam plongea dans un calme catatonique. La sorcière le confia à Mousse-qui-pique pendant qu’elle achevait sa cuisine. Elle revint avec un bol fumant. Le visage de Jilam se défigura en grimace. Il n’eut pas le temps de protester que sa femme lui pinçait le nez et enfournait dans sa bouche grande ouverte le contenu du récipient.

─ Ceci pour l’inflammation.

Jilam dut lutter de tous ses efforts pour ne pas régurgiter l’affreuse mixture. Nellis réapparut bientôt armée d’un autre bol fumant à l’odeur encore plus pestilentielle, s’il était possible, que le précédent.

─ Ceci pour la douleur, dit-elle en obligeant son époux à le vider jusqu’à la dernière goutte.

Lorsqu’elle retourna au chevet du blessé, un troisième contenant entre les mains, le jeune homme l’implora du regard. Il ouvrit la bouche pour parler et manqua d’avaler la cuillère qu’on lui fourrait dans le gosier.

─ Et ceci pour le ventre. Mâche bien et avale en douceur au lieu de vouloir de causer. Ton larynx est endommagé. Il faudra attendre deux ou trois jours avant que tu puisses recommencer à piailler comme avant.

Jilam, vexé, accepta que son épouse lise ses pensées afin que tous deux communiquent sans entraves.

─ Il est minuit passé. Tu as dormi toute une journée, petit loir. Hein ? Qu’est-ce que tu as ?

Le jeune homme s’agitait, comme si un vent de folie venait de souffler sa raison.

─ Calme, calme. Elle ne peut rien te faire ici. Tu es avec moi. Tu ne crains rien. Repose-toi.

La veillée s’éternisa tandis que l’esprit du sommeil était tenu à l’écart de la cabane de Niu. Nellis, qui n’avait pas dormi depuis deux jours, et malgré la fatigue, ne baissa pas sa garde une seule fois, attentive à la moindre fluctuation des marées de pensées du bois. Elle conservait un contact constant avec Mú qui, niché au sommet des frênes amants, de ses yeux perçants de félin mustélidé, fendait les ténèbres poisseuses, aux constants aguets, en quête d’un mouvement suspect chez les ombres immobiles.

La nuit s’écoula, au sein de la cabane, dans un calme sépulcral. Jilam, bien qu’apaisé par la présence de Nellis, s’évertuait à guetter, oreilles tendues au moindre bruit suspect. Pour son esprit, dérivant sous l’effet des potions, chaque crépitement de flammes annonçait l’arrivée d’une horde de vampires en furie assoiffés et la plus petite braise volante le faisait sursauter. La sorcière, à la vue de cette créature enroulée dans sa fourrure, songeait à un léporursidé recroquevillé de terreur dans son terrier, et cela lui brisa le cœur.

Jilam s’obstinait à retenir son souffle, pas tant à cause de la douleur infligée par le simple fait de respirer, mais de crainte que cela n’attire le Mal tapi au dehors.

Nellis s’avouait à déjouer son effroi irraisonné. Elle connaissait plusieurs recettes pour regonfler le moral et nourrir le courage, mais aucune ne fonctionnait, elle les avait pourtant toutes essayées. Le pouvoir de l’ennemie étouffait le sien.

Jilam tenait un miroir et contemplait d’un air effacé l’image qu’il lui renvoyait. Ses doigts passaient et repassaient le long de l’affreux collier mauve décorant son cou. Nellis, qui tout en sirotant sa tisane le scrutait, remarqua les tremblements. Son époux frissonnait de tout le corps, ce malgré l’ardeur du foyer. Engoncée par le silence, qu’elle appréciait pourtant d’ordinaire, elle se décida à le rompre.

─ D’habitude, après avoir frôlé la mort, tu es plus bavard qu’un lutin ivre.

Sa plaisanterie tomba dans l’oreille d’un sourd. Enfilant un masque sérieux, et sur un soupir, elle s’employa à dérider le front, d’une blancheur livide en dépit de l’étouffante chaleur régnant dans la pièce.

─ Laisse-moi te raconter une histoire. C’était il y a quinze ans. C’est l’un de mes plus anciens souvenirs.

Jilam cilla, remua légèrement la tête. Son regard s’alluma. Il abandonna le miroir et dirigea son attention sur son épouse, laquelle recalait une mèche de cheveux derrière son oreille.

Voilà que le mur s’effrite. Tu as beau mourir de trouille, tu es toujours plus curieux qu’une fouine.

Elle but une gorgée sucrée à sa timbale afin d’atténuer la saveur amère des souvenirs qui affluaient des entrailles de sa mémoire.

─ Il y a quinze ans, alors que je traversais des steppes froides et désolées très loin à l’est d’ici, mon chemin a croisé celui d’une autre sorcière. C’est la première que je rencontrais. Enfin, d’aussi loin que remonte ma mémoire. Jusqu’alors, j’étais persuadée d’être la seule. La sorcière s’appelait Nazukahi, et c’était une vampire.

Jilam sursauta, happé par le récit à peine entamé.

─ Elle hantait les steppes depuis des lustres, et son savoir dépassait tout ce que j’avais vu jusqu’ici. Elle connaissait tant et plus de choses, sur notre monde et sur celui des esprits. Elle m’a appris énormément sur les sorcières. J’étais émerveillée par ses connaissances. Elle semblait tout savoir sur tout et que rien ne lui échappait.

Son ton s’alourdit tandis que l’âtre cracha une volée de braises.

─ Pour Nazukahi, tout le savoir du monde était sien. Elle le désirait plus que toute autre chose, qu’importait le prix ou les sacrifices à payer pour l’obtenir. Jamais elle n’était contentée. Toute l’eau des océans. Toute la lumière des étoiles. Son désir sans limite lui avait fait perdre la raison, mais je ne l’ai pas vu tout de suite, aveuglée que j’étais par les trésors qu’elle m’offrait de partager. Elle possédait une incroyable collection d’objets anciens, des artefacts magiques d’une grande rareté, uniques pour certains, qui valaient de loin tout l’or et les joyaux du monde. Des objets très puissants… très dangereux. Elle avait hérité ce trésor de sa maîtresse, une sorcière très âgée qui comme elle désirait tout le savoir du monde. Elle lui avait légué ses biens à sa mort. C’est ce que m’a dit Nazukahi.

 » Parmi tous ces trésors s’en trouvait un que Nazukahi chérissait plus que tout sa collection réunie. C’était un masque. Bien taillé et de simple apparence, un masque comme on peut en voir des centaines. Sauf qu’il avait été conçu par la maîtresse de Nazukahi. C’était une sorcière au pouvoir sans pareil. Â côté d’elle, j’aurais eu l’air d’une magicienne fantoche, et mes dons de simples tours de passe-passe. Ses talents lui ont permis de percer le voile de l’avenir, grâce au masque. C’est avec ce masque que Nazukahi savait tant de choses.

La sorcière s’interrompit pour porter sa timbale à ses lèvres, puis la reposa après avoir constaté qu’elle était vide. Le regard plongé dans le ballet des flammes, elle semblait suivre la danse de ses souvenirs ressuscités. Sa mémoire, Jilam le savait, était un tombeau, immense, composé d’une infinité de sépultures vides, et des spectres hantaient celles qui ne l’étaient pas.

─ À l’époque, je me fichais bien de fréquenter les monstres tant que j’en retirais un bénéfice qui en valait la chandelle. Avec Nazukahi, c’était différent. Toutes les sorcières portent en elles de lourds secrets. Mais ce que j’ai découvert… – Un frisson la parcourut. – C’est la première fois, je crois, que j’ai ressenti de l’horreur.

Jilam ne pouvait imaginer ce qui avait pu provoquer pareil sentiment chez son épouse que rien ou presque ne saurait choquer. Nellis, elle, affichait de plus en plus de signes d’hésitation. Confronter les souvenirs était une chose, les narrer en était une autre. Elle se décida finalement à cracher le morceau.

─ J’en ai rencontré des monstres au cours de ces années. Tous font pâle figure devant Nazukahi. Sous son apparence de jeune beauté centenaire et sage, elle n’est rien d’autre qu’une enfant qui n’aime rien de mieux que d’arracher les ailes des papillons, et toutes les vies, sauf la sienne évidemment, valent autant que celle d’un insecte. Je n’étais pas stupide. Je savais qu’elle était une vampire et qu’elle chassait pour se nourrir. Ses proies étaient pour moi des étrangers, et cerf ou humain, ça ne faisait aucune différence à mes yeux. Jusqu’au jour où j’ai découvert que, certaines de ses proies, elle les gardait. Comme une enfant avec sa collection de jouets. Et elle menait sur eux des… expériences.

Préférant taire leur contenu, jugeant ce détail inutile à son récit, elle enchaîna sans d’attarder :

─ L’admiration que j’avais éprouvé pour elle s’était brutalement transformée en haine. Quand elle a compris que j’avais découvert son secret, elle m’a proposé de l’aider dans ce qu’elle appelait « ses recherches ». J’étais dégoûtée, écœurée. Aucun mot ne saurait bien décrire ce que je ressentais sur le moment… ce que je ressens encore à y repenser. Tout ce que je voyais c’était le grand sourire dénué de la moindre trace d’âme qu’elle me tendait. Je la revois là, toute fière, une enfant qui attend qu’on la félicite.

Nellis sentit soudain un serpent se glisser le long de son échine, ses froides écailles mordre sa peau, ses anneaux de givre l’entourer. Jilam s’approcha d’elle et apposa une main glaciale sur les siennes jointes sur ses genoux. Le serpent se déroba.

─ Il m’a suffi de forcer un peu pour apprendre toute la vérité. La maîtresse de Nazukahi était une sorcière très puissante mais aussi vraiment très sage. Elle avait compris qu’elle s’était fourvoyée avec sa création, qu’elle était allée trop loin dans sa quête de savoir. Elle a voulu détruire le masque. Nazukahi a tenté de s’y opposer, et devant son refus, l’a tuée dans son sommeil. Elle l’a vidée de son sang en même temps que de son pouvoir et s’est emparée de toutes ses possessions. Le masque était le joyau de son trésor. Elle s’en était servie tant et tant de fois que son visage a fini par s’imprimer à la place de celui de sa maîtresse. Le futur n’avait plus aucun secret pour elle. Elle savait tout avant même que ce savoir ne soit ne serait-ce qu’une vague idée dans l’esprit d’un autre. Je ne pouvais rien contre elle, alors je suis partie. En pleine nuit, pendant que Nazukahi chassait. Et j’ai pris le masque avec moi.

Pourquoi ? l’interrogeaient les yeux de Jilam.

─ Tu n’as pas connu celle que j’étais à l’époque. Si tu me trouves égoïste maintenant, ce n’est rien comparé à avant. Je me fichais que ce masque soit dangereux. Je ne voyais que son pouvoir et ce qu’il pouvait m’apporter. Mais j’ai très vite compris le danger qu’il représentait. Nazukahi l’avait porté tant et tant de fois qu’il avait été imprégné, non seulement de son visage, mais aussi de sa folie. Je ne pouvais plus reculer, ni le jeter. Quiconque le ramasserait tomberait sous son emprise. – L’époux déglutit. – Je l’ai donc gardé, mais je ne l’ai jamais essayé. Pas une seule fois.

Et comme d’habitude, il a fallu que je vienne tout gâcher, songea Jilam.

─ N’importe qui aurait succombé à la tentation.

Toi non.

─ Je ne suis pas n’importe qui.

La conversation s’acheva. Chacun des deux esprits embrumés se plongea dans ses tracas.

Mousse-qui-pique se hissa alors sans un bruit sur les genoux de Jilam qui l’accueillit par des chatouilles sur le museau.

Le jeune homme se tourna vers son épouse, qui se tenait immobile, aussi muette que lui, les mots épuisés par le récit de ses souvenirs.

Elle va revenir, hein ?

La sorcière ne répondit ni en parole, ni en pensée. La réponse était évidente.

Jilam soupira. Le collier mauve autour de son cou luisait à la lueur dansante du feu.

J’ai vu des choses. Quand j’ai porté le masque. Je ne me souviens de rien. Hormis d’une sensation. Une certitude.

Nellis fixa son époux depuis l’ombre arquée de ses drus sourcils blancs.

Quelqu’un va mourir.

Au plus sombre de la nuit, un souffle glacial balaya le Cœur-du-Bois, une ombre se glissant dans son sillage.

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