Le Conte de la Sorcière des Bois 32. La Voie Silencieuse

14 mins

Au matin, la neige les cueillit. Le givre peignait les montagnes de ses blanches fleurs ; ses pétales cristallins scintillaient à la lueur vibrante du soleil nu. Les pics bleutés, moirés par l’astre d’ambre, remuaient sous la bise, se dandinant dans leurs délicates robes de buée, leurs longues drapées immaculées cascadant en ondées vaporeuses sur les panses massives et abreuvant les bosquets de sapins gris. Les dentelles d’avalanches s’égrenaient en vagues joyeuses sous le rythme d’une musique plaintive. Vierge silence, pureté ébahie, baignée d’une clarté intemporelle. Soupçon d’irréel.

Les geais de givre s’égayèrent, leur chant mélancolique accompagnant le sifflement glacial.

Parvenus devant les eaux déchaînées d’une rivière au cours large et profond semé de rochers, les voyageurs durent s’arrêter pour construire un radeau. Quand Reyn sous-entendit auprès de Nellis que cette dernière pourrait réaliser l’ouvrage d’un claquement de griffes, la sorcière rétorqua : « Je ne vais quand même pas tout faire moi-même. »

Ce à quoi Jilam ajouta : « Ça aidera à souder l’esprit d’équipe.

Face-de-gnome, tiens, le tança l’elfe rousse dont les boucles en feu dépassaient de sa toque.

Allons, allons, intervint Quo, notre sorcière nous offre l’occasion de marquer de notre empreinte cette aventure. Du nerf que diable, camarades ! »

Et Tête-de-Pie, souffletant comme un dragon, de lui renvoyer : « La trace de mes fesses dans la neige me suffit comme empreinte. »

L’impitoyable courant les narguait. « Jamais vous ne me ferez taire. Votre stupide morceau de bois flotté, je vais t’en faire du bois coulé. » La méchante rivière filait droit comme une lame à travers la solide pinède, broyant les rochers sous son fouet, sa gueule s’égarant dans les montagnes azuréennes.

Durant la construction du radeau, Jilam interrogea son épouse : « Pourquoi donc lui rajouter des patins ? » Nellis ne dit rien.

Une fois l’ouvrage achevé, elle saisit une poignée de neige qu’elle souffla du creux de sa paume ouverte. Une puissante bourrasque siffla dans l’air brumeux agité par les spasmes de la rivière qui gela instantanément. La brume se dissipa, chassée de son nid. Le dôme céleste resplendissait d’un bleu cristallin. Un rire mutin s’égaya sous une couronne de sourcils triomphants. « Qui a parlé d’un radeau ? »

Et Tête-de-Pie de jurer : « Nom d’un boyau de crapaud ! »

Nos aventuriers traversèrent le cours d’eau réduit au silence sur leur radeau-luge, tirés par une meute de chiens de traîneau invisibles. La bise leur fouettait les cheveux et hurlait à leurs tympans. Le corps alourdi par leur déambulation souterraine et l’esprit pétri d’angoisse après leur plongeon d’avant-goût dans l’obscurité du trépas, chacun profitait de l’occasion pour cracher le poison en lui et se soulager de sa fatigue. Fugace moment de joie, douceur égarée, poussée au firmament, l’envol d’un profond soulagement, la caresse des ondes et des ondées, avec pour cadre l’horizon : ses monts crénelés, ses bois de sapins frêles et timides, l’astre blanc drapé de sa toge d’azur. Cris de bonheur, aboiements, sifflements aigus, tout était bon pour cracher sa bile.

Quo sauta brusquement du radeau-luge et décolla. L’éclat miroitant du soleil sur la surface gelée de la rivière et les couleurs décomposées par la glace lui dessinaient des ailes. La démone ne fut rapidement plus qu’un trait sombre happé par le ciel bleu. Elle resta ainsi en suspens, à planer, l’espace de quelques battements, tandis qu’en bas ses compagnons filaient comme le vent. Puis la démone fondit en piqué et atterrit avec souplesse sur le radeau-luge sans lui arracher le moindre soubresaut. Tout le monde applaudit la prestation, y compris Nellis.

« Un instant, j’ai cru voir une démonifée », affirma Reyn lorsqu’ils eurent atteint la rive. L’elfe conservait un calme limpide quand d’ordinaire elle aurait ronchonné devant tant de frivolité. Ses compagnons s’étonnaient de ce brusque changement chez ce caractère belliqueux et revêche, et se doutaient que ses errances solitaires dans les Catacombes cachaient ses secrets. Les plus curieux d’entre eux se juraient de lui tirer les vers du nez le moment venu.

Ils abandonnèrent leur radeau-luge sans un certain pincement au cœur et renfilèrent leurs semelles. Ils traversaient des étendues sans fin de neige givrée, de pentes acérées et de champs de rochers dévorés par les chardons de glace. La bise, qui taillait en biseau les silhouettes des montagnes, les flagellaient sans jamais se lasser. Emmitouflés dans leurs chauds lainages, drapés de leurs fourrures, nos héros ressemblaient à des monstres de glace, gros cloportes blancs, rampant sur les congères.

Ils traversèrent un val, puis un autre, et encore un. Ces vallons formaient des nids dissimulés par les ronces des montagnes, cocons invisibles aux yeux des bêtes qui marchent comme de celles qui volent, car le brouillard craché par les sommets s’accumulait dans ces vallons comme l’eau dans une crevasse. Les pics vertigineux barbotaient sans ces flaques brumeuses et il était impossible pour un oiseau de distinguer ce qui se trouvait en-dessous.

Ces cachettes perdues, oubliées au milieu du repos des dragons, constituaient des lieux de refuge providentiels. Certains vallons étaient habités, du moins selon Quo. La démone affirmait que des clans de lutins vivaient sur ces terrains désolés malgré l’hostilité de leur environnement. Toujours selon Quo, ces créatures misanthropes et brutales, très différentes des lutins de Cornevalë, perduraient depuis des lustres et des lustres malgré les rudes conditions de leur triste existence. Ils se nourrissaient des petits rongeurs pullulants, des racines et des pommes de pin, s’habillaient d’aiguilles et de brindilles tressées, et trouvaient leur chaleur dans de profonds terriers creusés à force de bras dans la terre gelée. Les voyageurs ne virent aucun de ces lutins ermites dans aucun des vallons qu’ils arpentèrent. Seulement, ils sentaient parfois des regards posés sur eux, une odeur de sève de pin dans l’air, l’écho rugueux de pensées sauvages.

Une nuit, ils campèrent dans les entrailles profondes d’un ravin, cicatrice d’une blessure infligée par le froid à la terre et qui les protégeait de la bise carnassière. Les voyageurs montèrent la grande tente en cuir de roicerf et feutre de toison d’or, ouvrage sublime des golems, car Nellis était trop épuisée pour faire usage de ses sorts. Une fois au chaud sous l’abri et au chevet d’un feu crépitant, ils comptèrent, comme chaque soir, leurs ampoules et les confrontèrent au nombre de leurs engelures. Un masque de peau vive, écorchée par la bise, recouvrait le visage de Jilam qui se retenait de l’arracher. Les pointes des oreilles de ces dames du bois rougissaient autant qu’un tison ardent. Une bonne venaison décongelée sur l’âtre ranima les cœurs givrés. On se passa la gourde de gnôle de troll, ce qui acheva de redonner vie à ces corps engourdis par les baisers de la Reine d’Hiver.

« Là maintenant, nos deux trolls doivent sûrement se remplir la panse tout en taillant le bout de gras. » Tête-de-Pie s’exprimait sur le ton de la jalousie, les joues empourprées, non plus de froid mais d’ivresse.  « Hmm, ce ragoût de ratacouard était un délice. Que la cuisine de Karaba me manque. Pourquoi a-t-il fallu qu’on aille traîner nos couennes jusque dans ce trou paumé ?

Tu étais tout à fait libre de rester, la gronda Nellis. Chacun de vous aviez le choix. Je n’ai obligé personne à me suivre. » La gnôle de troll, au lieu de dénouer ses pensées, les emberlificotaient davantage et accentuait sa mauvaise humeur.

« Allons, Nellis, Tête-de-Pie ne fait que plaisanter. » Serein, Jilam glissa ses doigts entre ceux de son épouse. La sorcière se tut. Personne n’ajouta quoi que ce soit.

Cette nuit-là, malgré la fatigue, on veilla assez tard. Les esprits avaient autant besoin de distraction que les muscles de nourriture et de repos. Pendant que Nellis dormait et que Silène méditait, Quo, Tête-de-Pie et Jilam, Mousse-qui-pique entre les cuisses, passèrent un long moment à tenter d’arracher des aveux à Reyn. L’elfe n’avait pas bronché une seule fois face aux facéties de Tête-de-Pie à son endroit, ni la moindre taquinerie envers Nellis. Pour tout dire, elle n’avait émis aucune plainte depuis leurs retrouvailles, pas un grommellement, tout juste deux ou trois soupirs répartis sur plusieurs jours. La rate chevelue à la langue de gnome observait une discrétion particulièrement intrigante pour ses compagnons, et en particulier pour Tête-de-Pie qui la connaissait depuis longtemps et prétendait pouvoir décortiquer sa cheffe de clan comme on décortique une noix ; sans pour autant rien savoir de son passé avant les Rats Chevelus. Reyn était pour chacun un mystère. Elle et Nellis partageaient ce trait commun. Elle parlait sans arrêt, jamais d’elle. Et son nouveau mutisme n’arrangeait rien. Les bourreaux ne purent rien soutirer de leur victime, impassible devant leurs questions, sous-entendus et sujets détournés ; ils se heurtèrent à un tronc indécelable, et le trio finit par s’endormir sous les coups de la lassitude.

Nellis, étendue sous ses fourrures avec Mú, écoutait en silence. Ce fut pour elle une énième nuit blanche. Quand Jilam s’enquit de sa triste mine au matin, elle lui répondit d’un ton bourru, rouillé par l’insomnie :« J’ai mal au ventre. »

Son mari lui offrit une infusion d’herbes et de racines, trop longtemps infusée dans l’eau bouillie. Nellis vida son godet. Elle avait toujours mal au ventre. La douleur, en vérité, ne disparaissait jamais. Elle nichait partout et changeait son corps en plomb. Un pas équivalait à dix. Lorsqu’elle levait le bras, elle avait l’impression d’avoir une pierre attachée au poignet.

L’inquiétude de Mú était la sienne comme l’inverse était vrai. La sorcière se pencha vers le furet-léopard et entreprit de lui flatter les moustaches tout en puisant un soupçon de réconfort dans son regard orageux de fauve aux accents de rapace. Il n’a pas à savoir.

Les voyageurs, restaurés, lavés de neige fraîche, plièrent la tente que Quo chargea sur son dos. La démone portait trois fois le fardeau de chacun ; Jilam la moitié.

Depuis les hauteurs d’une plateforme naturelle érigée par les perpétuels glissements de terrains et les incessantes fontes des neiges, ils analysèrent le chemin qui leur restait à parcourir. L’horizon s’était éclairci. La brume n’était pas assez dense pour boucher la vue. Quo pointa une longue griffe vernie, car la démone prenait soin d’entretenir ses mains chaque matin. Elle désignait le titan lointain, à la mine effilé et au ventre pansu, qui les défiait de sa majesté inébranlable. Le géant montagneux parmi les géants dominait ses congénères et les couvait de l’ombre des deux pics flanquant son sommet. L’ensemble dessinait un trident.

« Le Mausolée du Roi. C’est ici que le seigneur des géants rendit son dernier souffle après avoir infligé une blessure mortelle au Fléau Suprême d’Antan. Les géants l’ensevelirent et édifièrent sa sépulture. C’est cette montagne. Je reconnais le paysage. La Voie du Démon embrasse le foie du roi. La rate abrite le Col aux Écailles, plus connu sous le nom de Voie Silencieuse. Sa sinistre réputation éloigne même mes congénères.

Qui y a-t-il là-bas qui soit si dangereux au point d’effrayer un démon ? demanda Silène.

Eh bien, ma chère, on trouve d’abord les nuées de crève-yeux. Ils ressemblent aux freux du bois mais pèsent deux fois leur poids et leurs ailes ont une envergure deux fois plus large. Ce sont d’affreux volatiles. Contrairement aux freux, ils n’attendent pas que leur proie trépasse pour lui gober les globes. Ce sont des créatures vicieuses. Les femelles comptent pour neuf contre un mâle. Elles se battent entre elles pour conquérir le meilleur partenaire et tuent leurs rivales au besoin. On les appelle aussi « oiseaux de mort » chez les démons. Notre race les craint et les vénère en tant que messagers des enfers noirs. Comble de l’ironie, les crève-yeux sont aveugles, comme tout ce qui habite la Voie Silencieuse. Le froid est si intense à l’ombre du Mausolée du Roi que le givre grignote les rétines de ses résidents et le vent impitoyable efface les odeurs. Aussi, les autochtones usent de leur ouïe. La faune de la Voie Silencieuse, crève-yeux, lièvres cornus et mammours, possèdent une ouïe sans commune mesure chez les autres créatures.

Qu’est-ce qu’un mammours ? interrogea Jilam, soudain perplexe.

J’allais y venir. Les mammours sont les rois de la montagne là où d’ordinaire règne la chimère. Ils sont l’ombre de la Voie Silencieuse, son âme pour ainsi dire. Leur taille dépasse l’entendement dans ces régions pourtant hostiles à la vie. Les crève-yeux n’osent pas s’approcher d’eux. Ils se déplacent en troupeau d’une petite dizaine d’individus en moyenne. Il est rare de trouver en leur sein des solitaires. Ceux-ci sont en général de vieux mâles, si gras qu’ils passent presque tout leur temps à hiberner. La taille d’un mammours équivaut plus ou moins à celle du hériphant. Par contre, leur corps est surtout constitué de fourrure laineuse et de graisse ; ils sont extrêmement légers comparés à leurs dimensions. Leur fourrure est brune et se repère à des lieues dans le paysage dégagé, mais qu’importe que vous le voyiez, car lui vous entend. Leurs énormes pattes ne laissent aucune trace dans la neige et leurs mouvements ne produisent aucun bruit, pas le moindre son, et ils ne rugissent pas. Vous pouvez vous promener, tous vos sens aux aguets, sans que votre instinct ne s’éveille, un mammours à deux pas derrière vous, vous ne l’entendrez pas, et vous ne comprendrez pas pourquoi votre tête roule dans la neige. Quand on arpente la Voie Silencieuse, le plus infime son que vous produisez, le moindre soupir égaré peut vous condamner. Une fois pénétré le col, « silence »devient le maître mot. L’ouïe des crève-yeux et des mammours surpasse l’entendement au même titre que le flair d’un démon. Sans compter que les défenses des mammours ne servent pas seulement à empaler leurs victimes ou à se défier entre mâles, leur extrême sensibilité détecte la moindre vibration du sol.

À ce moment, Tête-de-Pie l’interrompit : « Bon, je crois qu’on a compris le principe, merci Quiproquo. Tête-de-Pie, tu la boucles où on te coupe le bec. C’est pas sorcière. »

Et Jilam d’éternuer d’un rire avorté.

« Elle ne plaisante pas », les gronda tous deux Nellis.

La fée-lutin vint lui tapoter l’épaule. « Te tord pas la racine, vieille branche. Je manque pas d’air à défaut d’ailes, mais je sais me retenir de respirer quand je traîne avec Bagon. Allons faire des mamours aux mammours. On va pas en crever. Le doigt dans l’œil. » Et elle s’écarquilla la paupière du doigt tout en tirant la langue à l’intention de l’épouse de Jilam.

Le Seigneur du Zénith rayonnait d’ardeur alors qu’ils contemplaient, muets, la Voie Silencieuse. Le lieu portait bien son nom, même la bise s’était tue. Le col ressemblait au tracé d’une longue galerie de ver sinuant par-delà l’horizon et dont le plafond se serait jadis effondré, offrant aux bosquets d’épineux et massifs de conifères le loisir de s’épanouir sous l’œil pénétrant de la montagne. Le Mausolée du Roi piétinait de son aura céleste les silhouettes faméliques des voyageurs.

« La légende prétend que le Col aux Écailles correspond à l’un des sillons laissé par le Fléau Suprême d’Antan, et ces rochers, vous voyez, qui luisent au soleil, seraient ses écailles fossilisées. » Sous son détachement habituel, la démone affichait une hésitation inhabituelle. La voir ainsi tendue, Jilam sentit l’angoisse l’assaillir. Il aurait aimé rebrousser chemin, mais Quo ajouta : « À moins d’emprunter la Voie du Démon, il n’existe aucune autre alternative. Nous touchons aux régions qui me sont connues et retrouvons le périple que je nous avais fixé. Le raccourci de Garlik nous a fait gagner un temps considérable et épargné maintes ornières, mais j’ai bien peur que nous ne pouvions couper court à ce qui nous attend. Avancer ou abandonner, ce sont là les seules alternatives qui nous sont offertes. »

Reyn se posta alors au-devant du groupe et, d’un regard empreint de noirceur, prit Quo à partie : « Garde tes grands airs, démone. À qui tu crois causer ? »

Et Tête-de-Pie de couper court à son orgueil vexé :

Nous papillons nous rêvons

Éphémères nous dansons dans l’éternel

Sur les mers nous dormons

Nénuphars aux fleurs de sel

L’attention générale se porta sur la fée-lutin. « Maman adorait cette chanson. Elle et Papa me la chantaient souvent. Quitte à me taire, je préfère terminer sur une chanson. » Personne ne songea à la contredire.

Ce furent les derniers mots qu’ils échangèrent. Après ça, chacun fut forcé d’avaler sa langue.

La neige fraîche formait un charmant duvet molletonné et n’émettait aucun son quand on la piétinait. La couche givrée en-dessous servait de parquet sous le tapis.

Nellis, à leur entrée dans le col, prononça un sortilège les plongeant dans une bulle insonorisante ; au détail près que les sons pouvaient entrer mais pas sortir. Néanmoins, d’aucun se gardait d’ouvrir la bouche ou de respirer trop fort. Pressé d’atteindre l’autre extrémité du col, et tandis que les poitrines puisaient leur courage dans l’atmosphère glaciale, on n’en traînait pas moins les pieds, car la bulle ne bloquait que les vibrations aériennes et non celles de la matière. Le silence répondait à l’absence apparente de vie. Le long corps sinueux du serpent de neige scintillait sous le manteau de midi, voire flamboyait en certains endroits.

La Voie Silencieuse évoquait davantage un sentier étroit du bois, enserrée entre les piémonts des deux sommets qui la flanquait sur ses deux remblais au dénivelé sauvage, moucheté de bosquets de pins malingres et quasi-nus aux robes d’aiguilles violettes pailletées de fruits noirs. Taillé par les colères du ciel et les grondements souterrains, le défilé s’enflait pour dessiner un maillon de boursouflures. Des pics rocheux sortaient du ventre de la montagne tels des épines ou des poignards, de part et d’autre du boyau neigeux.

En d’autres termes, il n’était qu’une entrée, qu’une sortie, et entre deux, un unique chemin serpentin. Aucune chance de s’égarer ; tout l’opposé des Catacombes. Le brouillard, timide, se tenait à l’écart du sentier. Pas un brin de vent. Pas un chant d’oiseau. Pas un grondement issu des entrailles terrestres. Tout n’était que silence. Silence et angoisse.

Les esprits se maintenaient aux aguets, sans fléchir, attentifs au moindre symptôme de vie dans leur champ de vision, un effluve suspect dans l’air. À l’arrière de la troupe, Reyn passait plus de temps à compter les traces de bottes laissées par Jilam qu’à regarder où elle mettait les siennes. Quo et Nellis menaient l’ascension. Chacun au sein du groupe s’échinait à poser le pied avec la plus extrême douceur comme s’il visitait la tanière de loups de fumée. Bien entendu, Jilam, en bon novice du bois qu’il était, produisait un boucan d’enfer en dépit de ses efforts acharnés. Il avait beau se tordre de souplesse, il ne s’écoulait pas une heure sans que Nellis ou Quo se retournent, ou bien que Silène lui tapote l’épaule, un doigt aux lèvres. Aux oreilles sensibles des enfants du bois, les lourds panards du jeune homme martelaient le sol avec autant de subtilité qu’un hériphant sur le point de charger. Jilam serrait les dents pour ne pas lâcher un juron, les nerfs à vif, agacé des doigts sur la bouche et des interpellations intempestives, insensibles à ses efforts pour rentrer dans la peau de son ombre. Il constatait les creux profonds qu’il semait dans la neige et les comparait, empli de désespoir, aux traces discrètes voire invisibles de ses camarades. On aurait dit qu’il parcourait seul la montagne, avec pour compagnons les spectres engendrés par son esprit esseulé.

Soudain, une nuée sombre traversa le ciel gris parsemé d’ecchymoses blancs. Nellis les repéra grâce à sa vue acérée, juste avant que son esprit ne soit submergé par un flot de pensées prédatrices. La nuée s’approchait d’eux à grande vitesse, aspirant les frêles pins violets dans son ombre ogresse. Les noirs volatiles, le double de la taille d’un corbeau, se comptaient par milliers ; un véritable essaim, fondant sur les aventuriers à découvert.

Reyn tira la manche de Tête-de-Pie, qui tira celle de Silène, ainsi de suite jusqu’à Nellis. La sorcière vit l’elfe aux cheveux rouges qui agitait les bras tout en désignant une butte proche couronnée de buissons noirs et rabougris. Elle cligna des paupières afin d’affûter ses yeux. La crevasse se discernait à peine. Elle lacérait le  monticule. La troupe se garda de s’y précipiter et accéléra le pas sans se départir de son allure lente et mesurée, allant ainsi à l’encontre de tous les instincts les plus primaires.

La nuée volante se rapprochait à une allure effarante. Elle plongea brusquement vers le sol qu’elle frôla au ras, à l’endroit même où s’étaient trouvés nos aventuriers un instant auparavant. Ceux-ci se tenaient désormais recroquevillés dans l’étroite fêlure, affalés contre la terre givrée. Chacun observait, pétri d’effroi, le ballet de la nuée. Les volatiles offraient un aspect mêlant terreur et abjection digne des tréfonds infernaux. Ces abominations arboraient des corps difformes ; certaines possédaient trois ailes, d’autres quatre, des plaies monstrueuses à des endroits où le plumage avait été arraché, des écorchures à la place des orbites, des becs difformes, pas de bec parfois, de longues pattes tordues ornées d’imposantes serres noires allant de deux jusqu’à six. Abominations. Impossible de les décrire autrement. Énormes, difformes, et pourtant vifs comme le vent, et aussi silencieux que l’abîme. Pas un croassement, pas un battement d’ailes, aucun son qui puisse trahir leur présence. Les yeux peinent à croire ce que les oreilles ne peuvent entendre.

Cela évoquait à Jilam la scène d’une pièce muette, comme celle à laquelle il avait assisté petit en compagnie de Tante Hortia. Les acteurs sur scène portaient des masques qui l’avaient terrifié durant toute la représentation, au point de l’empêcher de fermer l’œil la nuit suivante, qu’il avait passé dans le lit d’Hortensia. Le souvenir des masques de théâtre lui paraissait bien puéril comparé à l’horreur nourrie par l’aspect des monstres ailés qui voltigeaient aujourd’hui sous ses yeux ; essaim silencieux, volée muette, nuée macabre et néanmoins immuable.

Le jeune homme serrait contre lui Mousse-qui-pique et tous les deux se rassuraient l’un l’autre. Mú s’était blotti contre le ventre de la sorcière. Reyn et Tête-de-Pie se tenaient la main, Quo consolait une Silène tétanisée.

La colonie des enfers passa, puis reprit la forme de la sombre nuée du début avant de disparaître derrière le talon massif du Mausolée du Roi. Les voyageurs émergèrent de leur cachette. Ils découvrirent que la prétendue butte qui les avait abrités et sauvés était en réalité une large pierre fendue. La roche émettait un scintillement cristallin. Aucun ne prononça mot mais chacun s’émerveillait. Si les légendes disaient vrai, ils s’étaient tapis à l’intérieur d’une écaille fossilisée appartenant jadis au Grand Écailleux, le Fléau Suprême d’Antan, source de tous les maux présents.

Chacun au sein du groupe trépignait de vider son sac histoire de taire l’angoisse. Entendre une voix, la sienne ou celle d’autrui, rappelle à l’individu qu’il ne marche pas seul en ce bas-monde. On se contenta à la place de regards complices et de gestes d’encouragement avant de se remettre en route.

Selon Quo, la traversée du col devait leur prendre tout au plus deux jours. À une allure normale, cela ne leur en prélèverait qu’un sur leur périple, encore moins s’ils pressaient l’allure, mais il était impératif qu’ils conservent le même rythme lent et mesuré. En d’autres termes, leur survie dépendait de leur paresse. Ils marchaient donc en se traînassant, avec la lenteur compulsive d’un vieil hériphant en route vers le cimetière, conscients de chaque foulée, attentifs au moindre pas.

La Fée Chance leur souriait car la nuée de crève-yeux n’avait pas reparu. Du moins pas encore. La fatigue commençait toutefois sérieusement à poindre par-dessus la lassitude. Sans se concerter, les esprits avaient commencé à scruter les environs en quête d’un lieu propice pour passer la nuit.

La troupe s’arrêta brusquement sur un signe de Nellis.

Cette dernière venait de détecter une horde de pensées étrangères au-devant du sentier. Les yeux perçants de rapace ne tardèrent pas à repérer la tâche sombre posée sur l’horizon, en amont du col bosselé. Aucun doute possible, il s’agissait d’un troupeau de mammours. Nellis dénombra au juger de sa télépathie neuf spécimens dont deux petits.

D’un hochement du chef, la sorcière et la démone s’accordèrent pour rebrousser chemin. Les autres leur obéirent sans rechigner. Conservant son calme, chacun veillait au rythme de ses foulées et à la position de ses pieds ; c’était une question de vie ou de mort autant que de fuir les mâchoires des prédateurs. Il leur fallait se dénicher un abri le temps que le troupeau passe sa route. Cependant, là où ils se situaient sur la Voie Silencieuse, une falaise bordait une chaussée et sur l’autre un précipice vertigineux servait de fossé. Ne leur restait plus qu’à faire demi-tour en quête d’un trou moelleux ou d’un sympathique bosquet où se coucher.

Mais à peine avaient-ils entrepris leur retraite qu’ils s’arrêtèrent de nouveau. L’esprit de Nellis venait de se heurter à un autre flot de pensées… en aval cette fois-ci.

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