Écriture dangereuse tome 1 chap.11

5 mins

Au volant de sa voiture, Arturo réfléchissait. Revoir son père après autant d’années avait été difficile. Le vieil homme n’avait pas eu l’air fâché mais son père avait toujours su cacher ses émotions et Arturo se demandait ce qu’il mijotait. Il savait de toute façon qu’il n’avait pas le choix. Maintenant que sa famille l’avait retrouvé, il n’avait pas d’autre solution que de les affronter et en subir les conséquences. C’est sur cette pensée qu’il arriva à l’entrée de la fête foraine. Il sortit de la voiture et serra brièvement la croix qu’il portait autour de son coup, adressa une courte prière de protection et se dirigea vers son destin. 

La tente de madame Irma était fermée au public. Néanmoins, son frère l’attendait devant. Sans un mot, il lui fit signe de le suivre et Arturo pénétra dans la tente. Son père, ainsi que quelques autres anciens de la famille étaient installés autour d’une grande table et buvaient du vin. Quand le vieil homme vit Arturo, il sourit et lui dit : Entre donc, dino. Pillav schumuni? (Tu veux boire un verre ?) – Owa pisslamolle, Cacou (oui, du vin, papa) répondit Arturo. Son père lui fit signe de s’asseoir et cria à l’une des femmes assises à l’extérieur de servir Arturo. La jeune gitane lui donna le verre et sorti en le regardant avec des yeux sombres. Tout en sirotant son vin, Arturo observait les personnes présentes. Il en reconnaissait quelques-uns mais certains lui étaient étrangers, sûrement nouveaux dans la famille par le mariage. Son père attendit que tout le monde ait fini son verre et se tourna ensuite vers son fils. Il commença à parler : – Il y a de cela vingt ans, tu as disparu sans aucunes explications. Ton frère ici présent nous a raconté que tu t’étais entiché d’une cacri (poule, femme) qui t’avait influencé par ses charmes et que tu avais trahi ton sang en nous reniant et que quand il a voulu te ramener à la raison, tu l’avais frappé, ce qui a conduit à son exclusion de l’académie. Maintenant que je t’ai sous la main, j’aimerais entendre ce que tu as à dire. Peux-tu me dire ce qui t’a pris ce jour-là. Tu as toujours été un latcho chabé (gentil garçon), alors je voudrais comprendre. Comment as-tu pu trahir ainsi ton propre sang ? Arturo regarda son frère avec colère et se retourna vers son père. Il commença donc son récit, racontant le chantage de Beniccio qui n’était pas à la hauteur lors de leurs études, de sa demande de tricher en intervertissant leur rôle et sa réaction devant le refus d’Arturo. Il avoua que oui, il avait craint la réaction de ses parents s’ils avaient appris pour Evelyne et l’annonce de Beniccio lui disant que sa famille l’avait banni… Il était donc parti pour sauver l’honneur de sa famille, mais aussi par amour pour sa femme. Il lui apprit également qu’il était grand-père et que même s’il ne s’attendait pas à être compris, ni pardonné, tout ce qu’il demandait c’est qu’on laissa sa famille tranquille. Le vieux gitan écouta attentivement son fils, puis se levant, alla se poster devant Beniccio. -Est-ce vrai ? As-tu vraiment fait cela ? Tu nous as fait croire que ton frère était un traître à son sang, qu’il nous avait renié, est-ce vrai, sale gou djarro (menteur) ? Beniccio ne disait rien. Il se contentait de regarder son frère d’un œil noir. Puis il dit : -Donc, tu préfères croire ce yalo, ce traître plutôt que moi qui ne t’ai jamais trahi ? Tu as pu constater de tes yeux qu’il était parti sans même venir nous affronter, sans honneur, comme un chien. Et toi, tu voudrais le défendre ? N’ai-je pas prouvé ma loyauté à la famille ? N’ai-je pas toujours respecté nos lois, nos traditions ? 

Le vieux gitan le regarda droit dans les yeux, semblant scruter son âme. Beniccio ne bougeait pas, mais après un moment, il baissa les yeux et parla à son père : – Je lui avais seulement demandé de l’aide. Ne s’aide-t-on pas entre gitan ? N’était-on pas une famille ? Le père lui répondit sur un ton coléreux : Pas au prix de l’honneur, gadgo, pas au prix de l’honneur et du respect envers nos familles. Tu as déshonoré nos traditions ancestrales, notre clan, notre famille. Honte à toi. A ce moment, Arturo s’adressa à son père : -Je ne t’ai pas encore dit le plus grave, Cacou. Beniccio a lancé une malédiction sur ma tête, me maudissant moi mais aussi ma descendance. A-t-il fait cela à ta demande ? En entendant ces paroles, le vieil homme blêmit. Il se retourna sur son autre fils et lui hurla dessus.

-Comment as-tu osé lancer le schpuc (mauvais œil) sur ton propre frère ? Et cela sans mon consentement ? Nous, gitans, restons soudés. Un gitan ne maudit pas un autre gitan. Qu’est-ce qui t’as permis de croire qu’un tel rituel t’était permis ? 

Le vieux gitan se retourna sur ses compadres et leur ordonna d’enfermer Beniccio dans son mobil-home et de surveiller les portes et fenêtres du véhicule. – Je m’occuperais de toi plus tard ,kashitarac. Beniccio devint blême mais ne résista pas quand quatre des hommes présents l’emmenèrent vers son mobil-home. Le vieil homme semblait assommé. Il s’assit un instant, puis, reprenant son souffle, il se retourna vers Arturo. Arturo attendit que son père parle, car par sa parole, son destin sera fixé. Le vieil homme s’approcha des autres anciens et parlèrent entre eux pendant un moment, ignorant Arturo, toujours assis sur son siège, serrant son verre de vin encore plein. Après quelques minutes de palabres, les anciens se réinstallèrent à leur place et le père d’Arturo prit la parole. – Mon fils, il est avoué maintenant que Beniccio a en parti menti sur les raisons de ton départ. Cependant, tu nous as quand même abandonné, nous, ta famille, pour une cacri. Tu as renié ton clan, tes traditions, notre peuple. Tu t’es enfui comme un voleur, et cela ne peut être pardonné que dans le sang, et tu le sais très bien. Je vais tout de même te faire une faveur, par égard pour ta famille. Je te laisse jusqu’à demain pour leur dire aurevoir. Un gitan n’épouse qu’une gitane. Et toi tu as déshonoré notre sang. De plus, tu as eu un enfant. Mais cette chabé n’est ni de votre monde, ni du nôtre. Elle devra subir une cérémonie pour la libérer du sort que lui a infligé son oncle, mais elle devra choisir son camp ; vivre comme une gadgo ou vivre comme une gitane. Sur ces mots, le vieux gitan, ainsi que les anciens quittèrent la tente, laissant Arturo, figé, apeuré, et ne sachant pas quoi faire. Il sorti de la tente et vit sa mère. Madame Irma le regarda et lui fit signe. -J’ai tout entendu, mon fils. Je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu aider d’avantage ta fille. J’ai essayé, je le jure. Mais Beniccio t’a reconnu en elle, et il t’en veut toujours autant. S’il refuse de retirer le maléfice, personne ne le pourra, du moins pas sans y laisser sa vie. – C’est donc toi que Marie a rencontré à la foire ? Et la vieille femme dans ses rêves ? La gitane le regarda les yeux tristes. 

– Moi aussi, je t’ai reconnu dans cette enfant. J’ai essayé de la joindre par la pensée et quand j’ai vu que cela fonctionnait, ça a confirmé qu’elle était bien ma petite-fille. Tu sais comment se transmettent nos pouvoirs. Mais je ne pense pas que ce que j’ai fait suffira. Ce soir, tu devras laver l’honneur de la famille par ta conduite passée. Mais je te promets que j’essayerais de sauver la petite. Bien qu’elle soit en partie gitane, tu connais nos règles. Un gitan n’attaque pas un autre gitan. J’essayerais de parler à ton père. Peut-être m’écoutera-t-il ? Prie Barodével pour qu’il te protège. Arturo serra sa mère dans ses bras et lui dit : -Tu m’as tellement manqué, Mami, mais je n’ai pas eu le choix. -Je sais, lui répondit sa mère, je sais, mais maintenant sauve-toi. Va voir ta femme et ta fille et je verrais ce que je peux faire. Latchira (à bientôt) mon fils. Sur ce, elle se dirigea vers son mobil-home. Arturo se dépêcha de regagner sa voiture, juste au cas où son père aurait changé d’avis, et fonça vers chez lui sans se préoccuper des limitations de vitesse. Si ce soir était le dernier avec lequel il pouvait être avec sa famille, il voulait profiter de chaque minute. Quand il arriva devant chez lui, il vit sa femme et sa fille le scruter par la fenêtre, le visage empreint de soulagement.

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