Chapitre 2


Franck Moulai

Publié le 22/05/2020 14:16
Mis à jour le 22/05/2020 14:22

15 mins de lecture

Chapitre 1




La cité souterraine, 30 ans auparavant...

Enfermés sous des dizaines de mètres de pierres et de gravats, quelque part en France, une jeune femme brune avec un léger embonpoint escalade les bras chargés de provisions sèches un escalier métallique branlant, soutenu par des chaînes grinçantes et virevoltantes. Ses cheveux, bien qu'attachés en chignon approximatif, retiennent les perles de sueur au niveau des rares mèches plaquées sur son large front auréolé de grains de beauté. Alors qu'elle peine à arriver sur le promontoire donnant accès aux habitations de fortune, un homme chétif entre deux âges lui tend une main hésitante.

— Donne-moi ça chérie, dit-il sans se hasarder trop loin sur l'estrade grillagée en acier. Je t'avais pourtant dit de m'appeler quand tu serais en bas. Je n'ai pas confiance en ces installations.

L'homme chétif porte une chemise qui, autrefois, avait dû être d'un blanc éclatant, ainsi qu'un pantalon coupé aux genoux pour mieux supporter la chaleur humide régnant dans ces bas-fonds. Par la force de son bras droit, il hisse sa femme jusqu'à lui et lui libère les bras chargés avant de lui déposer un baiser sur le coin des lèvres.

— J'ai ramené quelques racines, des pommes de terre et des haricots. Cham a insisté pour me faire un prix mais...

— On sait ce qu'il désire celui-là ! l'interrompt l'homme en faisant volte-face et en tendant un panier garni au jeune garçon qui était resté tout ce temps en retrait. Tiens, lui dit-il sèchement, rends-toi un peu utile au lieu de nous regarder faire. Va mettre ça à côté du feu et attends-nous.

Le garçon, âgé tout au plus de 12 ans, opine du chef et s'empare du panier comme s'il n'était pas plus lourd qu'une poule. Il disparaît sans piper mot derrière un rideau de tissus couleur chocolat. L'homme pose le reste des provisions sur le sol et commence à déballer les marchandises sous le regard attentif de sa femme qui reprend péniblement son souffle.

Au loin, les claquements des pas sur la terre ferrique résonne. Le bruit semble se répercuter dans la grotte comme une bille de flipper, si bien qu'il est difficile de cerner la distance de sa provenance. Seule la femme y montre un intérêt en regardant les alentours. Une demi-douzaine d'autres personnes, vêtues en haillons et s'échinant au travail – au puits et à la forge – accentuent leurs efforts. Des fourmis terrées sous terre en activité non-stop.

— Tu comptes lui donner quoi ? demande-t-elle sans le regarder, accaparée à suivre un homme portant lui aussi de lourdes charges lors de son ascension vers l'étage supérieure.

— La dernière fois, tu t'étais montrée un peu trop généreuse avec lui. Cette fois, c'est moi qui gère le partage.

— Mais si ça ne lui convient pas, chéri, tu sais très bien qu'il ne va pas...

— Stop ! Je ne veux rien entendre. Cet homme est dangereux et si tu lui donnes trop de provisions, il en demandera encore davantage les fois suivantes et ainsi de suite. Je n'ai pas envie de me tuer pour le nourrir, tu comprends ça ?

La femme porte le regard sur les provisions à même le sol. Ses yeux ont l'air d'analyser le contenu et de distinguer la partie à offrir. Mais son époux n'en a cure et met dans un panier vide trois pommes de terre, une botte de radis, un poisson et une conserve de maïs. Il lui tend le panier pendant qu'il range la nourriture qu'il compte se garder pour eux.

— Tu crois qu'avec ça, tu auras sa clémence ? lui demande sa femme avec un haussement de sourcils condescendant. C'est une blague j'espère.

— Tu trouves que j'ai l'air de blaguer ? Il nous manipule depuis qu'on est ici, il s'est proclamé chef et personne ne dit rien. En plus, il faut que ses brebis lui fournissent à manger. Non mais oh, pour qui il se prend ce pacha ?! Je vais lui apporter le panier moi-même et si monsieur n'est pas content, je lui dirai ma façon de penser, crois-moi.

— Hum, oui, comme la dernière fois...

— Qu'est-ce que tu veux dire ? dit-il d'un ton froid en se relevant. Tu insinues quoi là exactement ? Que je me suis dégonflé, c'est ça ?

— Juste que tu avais dit à peu près la même chose et que tu lui avais servi du « oui monsieur » et « très bien monsieur, ça ne reproduira plus ». Pourquoi ça changerait aujourd'hui ?

Sans un mot, le mari détourne le regard et se dirige vers l'autre sortie de la plate-forme, laissant sa femme coite. Ulrig s'avance d'un pas décidé et descend non sans mal la pente glissante qui mène au cœur des allées. Il emprunte la seconde à droite, sorte de plaques en tôle couvrant des buttes de terres sèches, aux parois incurvées et dangereuses. Tout autour, des survivants au regard curieux jugent l'avancée d'Ulrig tenant fière-ment son panier. Tous ceux qui constatent sa démarche savent ce qu'il compte faire et où il a l'intention de se rendre avec ces quelques maigres provisions. D'ordinaire, se présenter devant celui se faisant appeler le Fossoyeur représente toujours un risque. Le chef au surnom très avenant est tout autant capable de vous trancher la tête sur une simple déduction ou contrariété comme il peut vous inviter à dîner en s'esclaffant devant la bêtise des uns et l'ignorance des autres, incapable de reconnaître et de savourer un cru bordelais. Les citoyens de la cité souterraine s'affairent à leurs activités et se hâtent de s'enfermer dans leurs huttes de fortune, au confort spartiate.

Ulrig s'y était installé avec Roxa, sa femme alors qu'elle allait accoucher de Venis, leur fille, cadette du jeune Béric. À cette époque, plusieurs familles tentaient de fuir la surface. La chaleur y était trop étouffante de jour comme de nuit, des insectes gros comme des gants de boxe harcelaient tout le monde sans faire de favoritisme et les maladies qui en suivaient tuaient les plus fragiles, ancêtres et jeunes enfants. Sans parler des risques infectieux avec le virus qui n'avait pas disparu contrairement aux différentes rumeurs qui circulaient ici et là. Ulrig avait fait le choix de se choisir une femme et de fonder une famille malgré la situation cataclysmique et ses yeux s'étaient arrêtés devant Roxa, la fille d'un pêcheur de leur communauté, alors qu'elle n'avait que quinze ans. Malgré ses vingt-cinq ans, il n'eut cure des préjugés et remontrances et avait séduit la jeune fille en quelques jours, convaincant même son père du bien-fondé de ses sentiments et des promesses tenues concernant la sécurité et la protection de sa fille. Quand Roxa était tombée enceinte de Béric, Ulrig peinait à nourrir sa femme et lui-même avait perdu plusieurs kilos, lui donnant un aspect malade, affaibli. Malgré l'idée plus qu'hasardeuse de faire un enfant dans ce contexte où les soins restaient précaires voire dis-parus, ils étaient tous les deux convaincus que leurs enfants vivraient plus heureux et qu'ils apporteraient à la communauté, leur garantissant alors une main d'œuvre appréciable. Mais pour l'heure, Béric n'était encore qu'un gamin. Un simple regard suffit pour reconnaître qu'il n'a pas l'étoffe d'un homme. Quant à Venis, elle est encore trop jeune pour travailler et trouver un futur mari. Leur famille vivait, à cet instant, sur une fine pellicule de glace menaçant de céder à tout moment. Et en ayant l'intention de refourguer un panier presque vide au Fossoyeur, l'homme qui les avait sauvés du monde extérieur en leur offrant gite et couverts dans ces profondeurs obscures, Ulrig se demande s'il n'est pas en train de briser la glace. Tant pis, il faut le faire. Au pire, je serai seul à me noyer là-dessous. Il s'égare dans ses pensées en se concentrant sur le bruit provoqué par la semelle en bois de ses chaussures sur la tôle granuleuse de la passerelle. Au loin, une lucarne d'où émane une lumière jaunâtre avec des aspérités et des mouvements dansants, comme les éclats d'une bougie vacillants au gré des souffles.

Ulrig prend un bol d'air et s'arrête devant la porte de l'habitation du Fossoyeur, faite à même la roche avec des trous creusés pour les porte et fenêtres, des planches de bois et autres rideaux extraits de coutures diverses. Il se dégage de cet endroit une odeur de fumée et toujours cette même impression de malaise, comme si les conséquences de franchir cette porte étaient fatales. Il cogne trois coups et attend sans détourner le regard. À l'intérieur, une voix de jeune homme marmonne des mots inintelligibles avant qu'une voix gutturale ne le coupe par un rire gras et festif.

— Qu'est-ce que c'est ? braille l'homme à la voix de stentor. J'espère que tu as une bonne raison d'interrompre une si belle soirée.

— C'est Ulrig, monsieur. J'apporte ma contribution hebdomadaire de mes récoltes.

— Pourquoi ce n'est pas ta charmante épouse qui me dépose le panier cette fois ? Elle a une paire de mamelles à m'en faire gicler les yeux des orbites, tu es au courant Ulrig ?

Ulrig se mord l'intérieur des joues, ses phalanges craquent sous la pression de son poing serrant le panier. Puis, il déglutit, ferme les yeux et répond avec la voix calme de celui qui n'est nullement touché par les propos provocateurs.

— Elle est occupée avec nos enfants et j'ai décidé d'alléger son fardeau, monsieur. Je peux entrer ?

— Ça pour un fardeau, quel putain de fardeau les gosses ! Bah oui, entre abruti, je vais pas te prendre ta récolte à travers la porte, peste le Fossoyeur d'une voix qui sent bon le postillon. Hariet, va ouvrir cette foutue porte à machin, tu veux.

Dans un grincement de bois sec, la porte s'ouvre vers l'intérieur, dé-voilant une jeune serveuse aux seins nus en forme de poire, coiffée par deux tresses croisées, le regard perdu de l'adolescente qui n'a sans doute pas encore eu ses premières règles. Elle cache d'une main la naissance d'une toison sur son pubis.

La pièce carrée abrite un lit de coussins qui semble aussi mou que le ventre du Fossoyeur, avachi dessus en slip. Il porte une épaisse barbe broussailleuse ressemblant à une barbe à papa aux fils argentés. Entre ses doigts boudinés, un cigare vaporise la pièce de son parfum nacré, donnant un air de narcotrafiquant au chef de la cité souterraine. Les murs sont gravés de messages taillés au couteau dans la roche et Ulrig peut y lire des alertes comme « si vous avez femme ou enfants, fuyez ».

— Tu vas rester planté là comme un arbre ou quoi ? Putain, mais c'est pas vrai… J'étais de bonne humeur et tu fous ma soirée en l'air pour un panier de merde, grogne-t-il en levant sa lourde carcasse graisseuse. Fais voir ce que t'apporte.

La très jeune servante vient s'asseoir sur le lit de coussins et garde le visage baissé alors que les mains du Fossoyeur fouillent le panier avec une fébrilité sans pareille.

— Attends, tu te fous de la gueule de qui là en ramenant ça ici ? dit-il froidement en vidant le contenu du panier sur le lit, forçant la jeune servante à s'écarter pour ne pas prendre le panier sur le museau. C'est ÇA ma récolte de la semaine ?!

— Je sais que c'est léger monsieur mais quand ma femme remplit le panier, nous n'avons pas de quoi finir la semaine et avec les enfants, nous ne pouvons...

— C'est ma faute alors ?

— Comment ça ?

— C'est moi qui t'ait murmuré à l'oreille d'engrosser cette salope ?

— Non, répond Ulrig en serrant les dents.

— Ah, c'est bien ce que je pensais. Donc tu te mets en tête l'idée de lui faire des chiards qui bouffent comme des adultes et après tu me reproches à moi qui t'ai sorti de la merde de la surface de te voler ta bouffe ? Je résume vulgairement là mais c'est l'idée hein ? C'est pas la faute de tes deux putains de marmots alors, c'est juste la mienne, on est d'accord ?

— Non mais je...

— Ferme ta gueule tu veux, ferme ta putain de gueule, tu m'as mis sur les nerfs. J'y crois pas, je sauve les gens et c'est comme ça qu'on me remercie. J’demande pas grand-chose moi, un peu d'attention et de compagnie. Ici, tout le monde peut vivre heureux, à l'abri des rayons X qui te transforment en méchoui. Mais non, y en a toujours un pour te les briser parce qu'il a pas assez à becqueter. Pauvre canard va, si tu manques, t'as qu'à donner un coup de main à ta pute plutôt que de l'attendre sans rien foutre !

D'un mouvement brusque de la main, il envoie valdinguer coussins, provisions et servante à l'autre bout de la pièce, faisant sursauter Ulrig qui ne parvient pas à exprimer le fond de sa pensée. Malgré tout, son regard le trahit et le Fossoyeur se rapproche de lui. Il n'a plus du tout son sourire jovial et sa voix festive. Désormais, sa voix est rauque et son regard transpire la colère.

— T'as un truc à me dire ?

— Hein ? Comment je…

— Arrête de bégayer et crache ce que t'as à me dire avant que je perde patience.

— C'est juste que… Que… Euh…

— Que, que, que, que, que, que, que quoi ?

— C'est… Non, laissez tomber monsieur, j'ai fait une erreur, ça ne se reproduira plus, annonce Ulrig en baissant la tête.

— Dingue. T'étais déjà venu une fois et tu m'as sorti le même refrain. Tu sais, je commence à croire que ta femme a plus de couilles que toi. Je dis des choses pour te pousser à la faute et toi tu te dégonfles. Même pas capable de me dire de la boucler pour parler d'homme à homme. Tu me dégoûtes. Et tu vois, j'aurai pu être conciliant avec ta famille si t'avais eu des burnes mais maintenant que je t'ai percé à jour, j'ai toutes les raisons du monde de m'acharner sur toi. Mais pas directement. Alors tu vas rentrer chez toi, rapporter le panier vide à ta femme en lui disant que j'apprécie votre don mais que ce qui me ferait plaisir c'est la petite Venis. Tu vas me l'apporter en personne ce soir. Considère ça comme le don. La récolte. Tu ne reprendras jamais ce que tu me cèdes et tu me diras dans les yeux "tiens, voilà ma fille, je te l'offre, fais-en ce que tu veux". Et tu sais quoi, je vous inviterai ta femme et toi ici-même pour que vous m'observiez violer votre gamine. Tout ça par ta faute. Et si ça ne s'arrange pas, je m'occuperai du froussard qui te fait office de fils. Est-ce que tu as bien compris tout ce que je t'ai dit Ulrig ? Parce que je n'ai pas en-vie de me répéter. Dis-moi juste oui ou non.

Ulrig déglutit avec peine et tente de camoufler les larmes qui veulent prendre ses joues à l'abordage.

— C'est d'accord monsieur.

— Très bien. Je t'attends avec mon cadeau alors. Fous le camp.

Ulrig hoche la tête, récupère le panier renversé sur la terre couleur feu et ouvre la porte avant de s'enfuir. Cette fois, ses pas de bois sur la tôle semblent ne faire plus aucun bruit. En quelques minutes, il sait qu'il a perdu toute dignité et sans doute l'amour de sa femme. Il rentre chez lui d'un pas traînant, lent et mou. Épaules voûtées, le regard perdu au sol, Ulrig glisse vers sa hutte tel un ver de terre.






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