Infidèle

9 mins

Le temps était orageux.
Une chaleur étouffante pesait comme un couvercle de cocotte minute prête à exploser.
Stores à demi baissés, fenêtres entrouvertes, ventilateurs à la puissance maximum, rien ne suffisait à rafraîchir l’atmosphère.
En transpiration, vêtements collés à la peau, le personnel de la clinique Opti’care, une vingtaine d’employés, avançait péniblement dans leur travail.
Toute la journée, le téléphone n’avait pas arrêté de sonner dans le bureau de Joëlle, secrétaire de direction.
Quelques minutes avant la fermeture, une fois encore son timbre résonna. Énervée, elle décrocha. Une voix d’homme, grave, autoritaire, demanda :
– Mademoiselle, auriez-vous l’obligeance de me passer Monsieur Franck Duhamel ?
– Je regrette, Monsieur le Directeur est en salle d’opération, il est très occupé et il ne peut répondre à votre appel. Il sera là demain à compter de neuf heures. Dois-je vous inscrire pour un rendez-vous ?
– C’est inutile ! Dites-lui que c’est son ami, Fabien Ontirax, qui désire lui parler. J’attends…
Joëlle s’exécuta, elle appuya sur l’interphone et informa son directeur de la demande expresse de ce soi-disant ami au téléphone.
– Monsieur Duhamel, votre ami, Monsieur Ontirax, vous demande, je lui ai dit que vous étiez occupé, mais il a insisté…
– Ah ! Oui… Fabien ! Installez-le dans mon bureau et dites-lui de patienter. J’en ai pour dix minutes et j’arrive.
Retrouvailles
Brusquement, la porte s’ouvrit sur le directeur.
Ce furent des exclamations de joie de part et d’autre.
– Salut Fabien ! mon ami ! s’écria Franck, depuis si longtemps sans nouvelles de toi, j’avais imaginé le pire.
– Enfoiré ! Alors, tu pensais pas me revoir ? C’est vrai qu’avec ton métier tu te crois visionnaire, dit Fabien en lui donnant l’accolade.
– Revenons aux choses sérieuses. Tu es arrivé depuis quand ?
– Une petite heure, le temps de vous voir toi et Katy, ensuite, j’irais me reposer au soleil.
– Taratata ! Tu vas venir t’installer à la maison ! Ici, à Monaco, ce n’est pas le soleil qui manque. De plus, Katou serait furieuse si tu refusais notre invitation.
– D’accord, juste un apéro, pour saluer Katy. J’ai horreur de m’imposer…
– Arrête de déconner ! Tu patientes quelques minutes, le temps de donner quelques ordres, et je t’emmène. Nous passerons prendre tes bagages à l’aéroport.
– Je n’ai qu’une petite valise que j’ai laissée à l’accueil. Je n’allais pas m’embarrasser de superflu. Va prendre tes dispositions, je t’attends en bas.
Arrivé dans ce quartier luxueux où la villa de Franck se fait remarquer parmi les plus belles, le portail s’ouvre automatiquement sur un jardin magnifique qui précède la majestueuse habitation sûrement conçue par un grand architecte.
– Entre, Fabien ! Viens te mettre au frais, dit Franck en le débarrassant de sa valise.
À les voir l’un à côté de l’autre, on aurait pu les prendre pour des frères. Même taille, frisant les 1,90 m, bruns, sveltes, souriants, la seule différence était dans leur tenue.
Franck, élégant dans son costume beige clair en tissu de lin léger et, à l’opposé, Fabien, vêtu en baroudeur, tee-shirt en coton et pantacourt, laissant apparaître jambes et bras musclés et bronzés, tout comme son visage bruni par les intempéries.
Ses cheveux étaient retenus en catogan par un ruban noir, alors que Franck affichait une coupe moderne.
– Assieds-toi, Fabien, je vais nous préparer deux whiskys, comme au bon vieux temps. Tu te souviens ce qu’on a pu rigoler ?
– C’est vrai ! J’y ai souvent pensé, qu’est-ce qu’on est con quand on est jeune ! au fait, pour le whisky, tu me le sert léger, avec les interdits dans notre boulot, j’en ai perdu l’habitude.
Franck déposa sur une table les verres avec les glaçons et un plateau d’amuse-gueules. Puis il appuya sur l’interphone et annonça la nouvelle à Katy.
– Ma chérie ! Descends au salon, une grande surprise t’attend ! En même temps, avertis Louise de préparer la chambre d’amis.
Katy
Deux minutes plus tard, Katy entrait dans le salon.
C’était une jolie blonde aux longs cheveux retombant sur ses épaules, corps élancé, souple, mis en valeur par un pantalon corsaire noir et un chemisier de soie bleu, couleur de ses yeux ; son visage, d’une extrême finesse, faisait penser à une madone.
À son apparition, Fabien se retourna : coup de théâtre !
En le voyant, Katy devint pâle, fit un pas en avant et sans prévenir, s’affaissa sur le sol. Étant le plus proche, il se précipita pour intervenir.
Avec l’aide de Franck, ils l’allongèrent sur le canapé. Franck monta rapidement à l’étage pour chercher une serviette humide et de l’eau de Cologne.
Lorsqu’il se fut éloigné, Fabien se pencha sur Katy qui avait rouvert les yeux et lui murmura à l’oreille :
– Ma chérie, mon amour, enfin je te retrouve, je n’ai jamais pu t’oublier…
– Va-t’en ! Je t’en prie ! Il ne faut pas qu’il sache…
– Il ne connaîtra jamais notre secret. Je te le promets, je te le jure !
– J’arrive ! cria Franck en dévalant les escaliers, accompagné de Louise en pleurs.
– Mon amour ! Quelle peur tu m’as faite… avoua Franck. Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
– Certainement un coup de chaleur. Je m’étais endormie sur la terrasse sans me rendre compte que le soleil avait tourné.
– Tu devrais prendre une douche bien froide et boire un jus de fruits glacé.
– Le repas sera servi d’ici une demi-heure, annonça Louise.
Bien installés à l’abri de la canicule, Franck et Fabien se livraient au récit de leur parcours professionnel.
– Je suis heureux de voir ta réussite, dit Fabien, quand je t’ai quitté, il y a quatre ans, tu venais d’acheter un petit cabinet et je te retrouve à la tête d’une grande clinique. Tu as un secret ? Remarque, ça me regarde pas.
– Je ne vais pas en faire un mystère, rétorqua Franck, si j’ai prospéré, c’est que j’ai créé une clinique où j’opère les maladies des yeux. Depuis quelque temps, je me penche sur la recherche. Si mes calculs sont exacts, je pense être en mesure d’en dévoiler les résultats… prochainement. Ce qui me pose problème, c’est de trouver un sujet acceptant de se soumettre à cette expérience tout en sachant garder le secret.
– Si ce n’est pas douloureux, je peux être ton cobaye et t’assurer de la plus grande discrétion, à condition que tu m’en dises un peu plus.
– Ah !… Merci de tout cœur. Tu es un véritable ami. Après le repas, je t’expliquerai tout à l’heure en quoi consiste cette invention. Nous irons dans mon bureau, je ne désire pas mettre Katy dans la confidence de ton accord.
On frappa à la porte.
Louise entra annonçant que le repas allait être servi dans quelques minutes. Katy les attendait patiemment.
Le dîner fut un vrai régal de plats raffinés accompagnés de vins de grandes cuvées. Ensuite, ils passèrent dans la véranda dont la vue dominait la mer à l’infini.
Fabien
– Alors, Fabien, raconte-nous ton escapade de plusieurs années, tout de même : où tu étais et qu’est-ce que tu faisais ? demanda Franck. Tu nous as quittés si brutalement sans aucune explication. Moi j’ai pensé que ça devait concerner une histoire d’amour et, tel que je te connais, s’il s’agissait d’u…
– N’épilogue pas ! De toute façon, je ne veux pas remuer les souvenirs tragiques qui m’ont amené à fuir le plus loin possible. En fait, je me suis expatrié au nord du cercle polaire, entre la mer de Norvège et le Vestjord, au large de Bodø, où se trouvent les îles Lofoten.
– Seigneur !… Qu’est-ce que tu es allé faire dans ce pays de glace ?
– Je voulais mettre la plus grande distance avec la France. Pour ce faire, je me suis engagé sur une plate-forme de forage offshore. Étant ingénieur, je n’ai pas eu du mal à me faire embaucher. J’ai réussi à tenir quatre ans dans cette galère. Et puis un jour, la nostalgie a été si forte que j’ai eu envie de revoir mes amis, mon pays. Ça a été facile, je n’ai pas renouvelé mon contrat… Et me voici !
– Tu sais, si tu as des besoins sur le plan financier, tu n’as qu’à demander, je suis là.
– Bien loin de là… j’avais un salaire de 19 500 euros par mois. J’étais nourri, même si l’alimentation était ordinaire, toute boisson alcoolisée était interdite, et logé dans une cabine un peu exiguë de 4 m2. Confiné sur la plate-forme, je n’avais aucun loisir pour dépenser le moindre euro, ce qui fait que j’ai pu économiser un max. C’était une vie spartiate, disons monacale, même la simple intention sexuelle était passible d’un renvoi immédiat. Le seul avantage en plus d’un bon salaire était les congés : pour un mois de travail, il y avait un mois de repos.
Il continua à leur raconter les risques, les vicissitudes subies, et quelques anecdotes vécues dans ce monde coupé de la vie réelle.
– Déjà minuit ! s’exclama Katy, je vous prie de m’excuser, je vais me coucher, à demain, dit-elle en les embrassant.
– Nous n’allons pas tarder, le temps de s’en griller un, précisa Franck, en offrant à Fabien un cigare Cohiba provenant directement de Cuba.
– Maintenant que nous sommes seuls, tu peux me parler de ta découverte, puisque je suis censé être ton sujet d’expérimentation.
– OK ! Je comprends. Alors, écoute, et si c’est trop obscur, je t’expliquerais.
L’invention
Voici la conclusion de mes recherches. Tu sais que lorsque l’on regarde, l’image se forme sur la rétine. Mais j’ai découvert qu’une image qui est très chargée émotionnellement : accident, crime, scène passionnelle, laisse une impression dessus, un peu comme un film qui serait insolé. L’image va s’estomper dans le cerveau, mais avec ma machine, je pourrais observer le « fantôme » de ce cliché sur la rétine, même plusieurs années après la vision de cette scène très forte. J’en suis aux derniers réglages et nous pourrons commencer dès que tu voudras. Comme cette invention est révolutionnaire, j’ai besoin de quelqu’un de discret, qui sache garder le secret.
À ce récit, Fabien avait rougi, puis pâli, il se sentait dépassé devant ce projet.
Si son innovation fonctionnait, alors ce serait la cata, un vrai drame, la fin d’une amitié avec lui et des représailles envers Katy et peut-être même une séparation définitive.
Les yeux fixés dans le vague, Fabien n’avait pas donné son accord.
Les souvenirs affluaient dans sa mémoire, cet amour fou qui l’avait uni à Katy.
Ils étaient devenus amants, il aurait désiré l’épouser, mais aucune discussion n’avait été possible avec les parents de Katy, qui était encore mineure. Ils l’avaient mariée d’office à Franck qui, lui, avait un avenir prometteur.
Ce que tous ignoraient, c’est que Katy se trouvait enceinte de plusieurs mois.
Un mois après son mariage, elle annonça à Franck sa grossesse. Mais cet enfant que Franck croyait sien était en réalité celui de Fabien !
Après de nombreuses tentatives, elle réussit enfin à avorter. Ce fut un fœtus de quatre mois qui, déjà bien formé, fut confié à Fabien afin de le faire disparaître.
En ce moment, il revivait toute l’horreur de cet acte qu’il avait dû accomplir, se voyant dans la peau d’un criminel. Dans un état de désespérance extrême, il s’était enfui loin, très loin, jusqu’en Norvège où il s’était fait embaucher sur cette plate-forme en pleine mer, à mille lieues de toute civilisation, appelé à côtoyer la mort à la moindre erreur.
Il avait fallu que Franck avec son invention ait fait ressurgir cet épisode si douloureux qui encore à ce jour pourrissait sa vie.
Il reposa son cigare à demi fumé, et se décida à lui offrir ses félicitations.
– Tu sais Franck, tu es un vrai génie ! Je crois à ton talent. Ça va marcher. Mais pour ma coopération, il te faudra patienter un peu, je dois régler une affaire pressante.
– Rien d’urgent, prends tout ton temps, mon ami. En attendant, allons nous coucher. Ils se séparèrent en se souhaitant une bonne nuit.
La fuite
La nuit était douce, le chant des cigales s’était tu, aussitôt remplacé par la stridulation des grillons. Un rossignol, blotti dans les branches, sifflait une romance à sa belle.
Le lendemain matin, Fabien fit la grasse matinée.
Il était vers les dix heures lorsqu’il rejoignit Katy qui l’attendait sur la terrasse.
– Bonjour ! annonça Katy, elle s’avança pour l’embrasser tendrement.
– Bonjour à toi aussi, rétorqua Fabien en la serrant amoureusement entre ses bras en cherchant ses lèvres.
Katy se dégagea vivement en repoussant ses avances.
– Serais-tu devenu fou ? Imagine que Franck t’ait vu, qu’est-ce que tu lui aurais dit ?
– Que je t’aime et que je suis revenu pour t’enlever à lui. Nous allons nous enfuir. Faut-il que je te le redise : je t’aime comme un fou. Je n’ai jamais pu t’oublier. Va te préparer, nous partons !
– Impossible, mon chéri ! Moi aussi je t’aime, mais c’est du passé. En ce moment, je me trouve enceinte de Franck. Je ne veux pas le quitter, lui aussi m’aime.
Fabien se détourna essayant de cacher son désespoir.
– Pardonne-moi, chérie, l’absence m’a fait rêver à des choses irréalisables.
Il remonta dans sa chambre.
Lorsque Franck arriva pour le repas de midi, il demanda à Katy où était Fabien, étonné de ne pas le voir.
– Je suppose qu’il doit se trouver encore dans sa chambre. Il est descendu prendre son petit déjeuner, puis je ne l’ai plus vu de toute la matinée.
Franck demanda à Louise d’aller lui annoncer que le repas était servi.
Louise revint affolée en disant que la chambre était vide et qu’il y avait une enveloppe posée sur la table de nuit.
 Franck bondit jusqu’à la chambre. Il découvrit, à côté de l’enveloppe, un CD de Jean-François Valence* intitulé, « Puisqu’il faut se dire adieu ». Il ouvrit le message laissé par celui qu’il considérait comme un frère et lut ce qui suit à Katy, qui l’avait suivi :
« Mes très chers amis. Excusez la façon cavalière de vous quitter. Vous faire mes adieux me serait trop pénible. Je viens de recevoir le SMS d’un ami me demandant une aide immédiate. Je repars en Norvège, je ne peux refuser. Dès que je pourrais me libérer, je reviendrais passer quelques jours près de vous. Je vous embrasse et vous serre très fort dans mes bras. À plus ».
– Quel lâcheur ! proclama Franck en éclatant de rire. Je serais prêt à parier que le fait de falloir se prêter à mon expérience lui a fichu les chocottes !
– Tu exagères ! dit Katy, tu mises trop sur l’amitié.
Elle prit le CD, le mit dans le lecteur et l’écouta en se détournant pour que Franck ne voie pas son désarroi.
Elle essuya ses larmes et se retourna en disant :
– Levons nos verres et souhaitons-lui « Bonne Chance », et elle ajouta : « C’est au fond de la coupe que le breuvage le plus doux dépose son amertume, et la dernière goutte du calice est toujours la plus amère ! »
Fin


* https://www.dailymotion.com/video/xb4m8a

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