Maximus

3 mins

Pour la quatrième fois de la journée, la trappe se soulève dans un claquement sec, la lumière

m’assaille les yeux, le bruit de la foule m’emplit les oreilles. C’est le signal. Je bondis hors de

ma loge, déboule sur le sable et me lance à la poursuite d’un homme vêtu de rouge qui agite les

bras en criant. (Thierry.)

Je cours derrière lui quelques secondes, suivant cette même trajectoire elliptique que je connais

si bien. Je traverse l’arène, sous les rires et les applaudissements des quelques 7000 personnes

présentes aujourd’hui, puis je rejoins l’autre trappe qui s’est ouverte pour me laisser passer. Et

j’arrive directement dans mon autre loge.

C’était la dernière représentation de la journée. Et je suis fatigué. Quand c’est la haute saison,

comme ils disent, on double le nombre de spectacle. Le public est plus nombreux, plus bruyant.

Ses cris incessants me vrillent les oreilles. L’atmosphère des loges est étouffante. Et mes

compagnons sont agités.

Laissez-moi vous les présenter. Au fond de la pièce, affalé comme un dieu déchu, Spartacus.

Spartacus est le doyen d’entre nous. Crinière sombre, autrefois souveraine ayant perdu de sa

superbe. Il a les yeux couleurs de flamme, mais la flamme s’est éteinte. La moitié de son oreille

droite est arraché. Vestige d’un lointain combat au cœur de la savane. Oui, il se murmure que

Spartacus a connu la savane.

À ma gauche somnole Commode. Le mal nommé. Pelage d’or prestigieux tacheté de noir

brillant. Il en prend grand soin. Toujours à sa toilette. On ne l’entend que quand il ronfle ou

quand il n’est pas content. Ses crises de colère sifflantes nous agacent les tympans.

À ma droite, les inséparables Castor et Pollux. Ils viennent d’un cirque je crois. Ils sont frères.

J’ai encore du mal à les différencier : même rayures ternis par les ans, mêmes oreilles parées

d’un petit disque blanc duveteux. Ils dorment toujours lovés l’un contre l’autre. Je les envie en

secret.

Et puis, il y a moi. Je m’appelle Maximus. Que vous dire ? J’interviens toujours à la fin de la

représentation. Quand tous les autres ont fait leur show. Je clos le spectacle. Je suis celui qui

fait rire, jamais frémir. Oh je n’men plains pas. Mon rôle est simple et mon intervention rapide.

Je suis né dans ce monde clos, aux relents de paille et de viande froide. Aux éclats de lumière

soudains et intermittents. Dans les échos étouffés des vivats du public et des trappes en bois qui

coulissent. Dans le son mat et poussiéreux des pattes de mes compagnons qui vont et viennent

sur les planches de leurs cages autour de la mienne.

C’est dans cette savane à trois sous, dans les effluves fauves de cette meute de pacotille que

chaque soir Thierry vient me nourrir et passer du temps avec moi. Enfin, avec nous tous.

Thierry, c’est l’homme en rouge après lequel je cours quatre fois par jour dans ces arènes de

carton-pâte. Il a toujours une friandise pour moi. J’aime le contact de sa main douce sur mes

mâchoires tandis que je croque le petit-extra auquel moi seul j’ai droit. C’est un rituel immuable

que nous avons depuis toujours, lui et moi. D’aussi loin que je me souvienne, c’est Thierry qui

m’élevé.

À part lui et les quelques félins miteux qui me servent tant bien que mal de congénères, je suis

seul. Tandis que dans mes rêves, je me vois multitude, arpentant des savanes où je n’ai jamais

mis les pieds.

Il y a une façon d’habiter le monde mais je ne la connais pas. Et je me demande, dans mes nuits

tièdes et solitaires, la tête posée sur la paille dans ma cage aux barreaux d’acier, oui je me

demande, ce qu’il reste de la hyène en moi.

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4 Commentaires
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BlackBird
1 mois il y a

Luttons pour le bien être animal et rendons leurs la liberté à tous 😓🎪 🐆🌲🌳🏞️

Céline Patissier
1 mois il y a

Mettre une hyène en cage ! Il n’y a bien que les humains pour avoir des idées aussi stupides. Nous avons tous appris, il y a quelques jours la mort d’une orque de 25 ans, née en captivité, pour faire de l’argent dans le parc aquatique de Marineland, dans le sud de la France. Je suis comme toi, très attristée par ce que nous faisons aux animaux. Ta courte nouvelle est très bien écrite et exprime avec les justes mots l’injustice du sort des animaux exploités par les humains. Comme le dit aussi Blackbird, nous avons le devoir de lutter pour leur liberté. Merci d’avoir partager ce texte avec nous.

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