Le Club de l’Apocalypse – 3

4 mins

– Mon dieu regarde le chien, qu’est-ce qu’il a ?!
– Réddit ?! Réddit !
– Pourquoi il tremble comme ça pourquoi il … Oh mon dieu il …
– REDDIT !
 – FAIS QUELQUE CHOSE !
– REDDIT !
– FAIS QUELQUE CHOSE JE PEUX PAS …
– NE LE TOUCHE PAS !
– On peut pas le laisser comme ça, c’est horrible il faut …
– Ne le touche pas Alice ! Ne le touche surtout pas.
– Mais il souffre trop !
– Alice …
– Pourquoi il ne meurt pas ? Dis-moi pourquoi cela n’en finit pas ?
– Alice …
– Réddit …
– Ça y est il est mort. Réddit est mort Alice. Je crois.

Au début, la maladie toucha les singes. En l’espace de trois mois, il n’y eut plus aucun singe sur la planète. Un comique célèbre en fit un sketch qu’il présenta à la radio et la télévision. Les gens riaient. Les médias étaient heureux. Rien de mieux que des blagues entre deux nouvelles alarmantes pour vendre de la pub ou générer des clics. Oui, pour eux les médias et les politiques, ce fut une bonne période. Ensuite ce fut au tour des chiens. La maladie mettait plus de temps à les tuer, certains maîtres purent les placer un peu à l’abri, éviter les sorties, faire attention, tout ça … Les chiens transmirent la maladie à d’autres animaux, comme les porcs. Par la faute aux conditions d’élevages intensives, les porcs, comme ensuite les sangliers et toutes les espèces porcines, suivirent les singes sur la voie de l’extinction globale. Le célèbre comique continua ses blagues à la radio, et à la télévision, les gens riaient. Ils étaient réceptifs. Le public se tenait les côtes à s’en rouler par terre lorsque les ânes disparurent à leur tour, le comique prétendit qu’il en restait un d’âne, ou plutôt une ânesse : une célèbre participante de télé-réalité moquée pour son expression orale catastrophique. Mais la célébrité en question ne tarda pas à rejoindre les singes, les chiens, les ânes et les porcs, comme près d’un million d’autres personnes quand la maladie toucha les Hommes. A cet instant, le comique n’avait plus de vanne, et les politiques se trouvèrent à court de plan de com. Globalement, les gens ne riaient plus trop.

Le lendemain de Réddit, quelqu’un frappa à la porte.
Un jour…
 Il s’agissait d’un jour, oui, je m’en souviens.

Même si nous vivions volets fermés depuis près de deux mois, les rayons du soleil passaient aux travers, alors, nous savions qu’il faisait beau, et qu’il était tôt dans l’après-midi, enfin, relativement.
Plus tard, quand notre vue se mit à décliner, il fut moins évident de savoir à quel moment nous étions de la journée. Vers la fin nous vivions dans des ténèbres constantes.
Nous étions arrivés à ce stade précis où nous ne nourrissions plus d’espoirs, à propos d’une hypothétique prise en charge à l’hôpital. La maladie avait progressé suffisamment pour nous laisser aucun doute sur le dénouement. Plus l’espoir est grand, plus l’enjeu est élevé, et plus ressentir cet espoir est fatiguant. L’avantage, nous le savions désormais, nous étions foutus. Cela avait un aspect rassurant.

Mais un jour, un après-midi, le lendemain de Réddit exactement, il y eut des coups énergiques frappés contre la porte. Assise sur le canapé elle m’observa me lever et prendre la batte de baseball qui attendait debout dans le couloir. Je jetai un coup d’œil craintif à travers le judas. Je répondis en chuchotant à son regard rond, qui me questionnait en silence.
– Je ne sais pas qui c’est … Il porte un masque.

Je forçai une voix assurée d’un timbre plus grave, et demandai à la porte qui était là. Une voix d’homme, un prénom, il s’agissait de son frère, je reposai la batte. Elle se leva du canapé. J’annonçai au visiteur qu’elle « s’habillait », et sur l’instant je me demandai si j’aurais dû le spécifier : non, sa sœur n’était pas nue. Quoi qu’elle en aurait eu le droit, en tant que couple légitime et identifié auprès de sa famille, d’être nue chez nous, mais … Depuis que la maladie avait vaincu nos anticorps et s’exprimait plus librement sur nos chairs, nous évitions tous deux d’imposer la vision de ses outrages à l’autre, mais … Cela ne regardait pas son frère. Non, si j’avais eu envie de préciser mon propos, c’est parce qu’une nudité d’Alice aurait signifié, peut-être, une certaine désinvolture de sa part, incompréhensible dans notre situation. Je laissais tomber. Son frère avait dû comprendre ce que je voulais dire, lui aussi s’était “habillé” pour l’occasion. Je jetai un nouveau coup d’œil au judas. Les traits de notre visiteur se trouvaient dissimulés par un volumineux masque à gaz, deux grosses optiques aux yeux d’insecte.
Elle finit de s’enturbanner la tête à la façon d’une nomade du désert, elle enfila un sweet à capuche rabaissée malgré la chaleur, et des gants. Je dégageai l’entrée et me repliai dans la chambre. Elle entrouvrit la porte, s’ensuivit un échange précipité.
Lui :
– Tu ne réponds plus au téléphone …
– Nous avons perdu Réddit hier …
– Quoi ?
– Réddit est mort. Nous savions pas quoi faire de son corps, alors on l’a emballé dans des sacs poubelles, et nous l’avons laissé dans la rue, dehors.

Elle se mit à pleurer. Il lui intima de ne pas perdre espoir, il lui dit que tout le monde appelait les hôpitaux, qu’ils ne lâcheraient pas. Elle lui répondit que cela faisait des mois que nous étions sur liste d’attente… Elle lui dit qu’il savait comment cela se passait, aussi bien qu’elle. Les places étaient comptées, et nous n’étions pas assez … Importants. Il lui demanda si nous avions besoin de quoi que ce soit, si nous avions à manger, elle lui dit qu’il n’aurait pas dû venir, qu’il n’avait pas le droit d’être là. Elle lui intima de faire attention, elle insista sur le fait qu’il devrait brûler ses vêtements, TOUS ses vêtements. Il lui répondit qu’il savait, qu’il avait prévu du change, dans le coffre de sa voiture.

« En partant tu devras éviter les grands axes, il y a des flics partout, et des barrages de l’armée, tu n’as pas le droit de venir ici … »

Il demanda à la toucher.
Je vis un gros gant épais de plastique noir pénétrer notre domicile, et venir lentement se poser sur le la joue d’Alice …

Lorsqu’il partit, je restai un moment dans la chambre à écouter Alice pleurer assise dans le couloir appuyée dos contre la porte. Je laissai s’écouler dix minutes, puis envoyai un texto à son frère, je lui écrivis :

« Nous allons mourir, c’est évident. Ta sœur le sait. J’espère que tu le sais également. Nous nous y préparons. S’il te plaît, ne viens plus nous voir, et ne téléphonez plus. Car pour elle ensuite, c’est plus dur. »

J’hésitai à signer, ou exprimer des adieux comme « content de t’avoir connu », mais je n’ajoutai rien et l’envoyai comme ça.

C’était la dernière fois.
C’est la dernière fois où nous vîmes quelqu’un de vivant.

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