Celle qui criait dans les ténèbres

5 mins

“La vie est une chose hideuse, et à l’arrière-plan, derrière ce que nous savons, apparaissent les lueurs d’une vérité démoniaque qui nous la rendent mille fois plus hideuse.”

H.P. Lovecraft

 Ce jour là tout a changé. Il ne m’est plus permis depuis de jeter sur le monde le même regard, naïf et plein d’espoir, que j’avais auparavant. Plus permis non plus de partager la placide ignorance dont le commun des mortels chérit le confort. Ce que nous appelons réalité côtoie l’indicible à la manière de deux droites parallèles, censées ne jamais se croiser. Pourtant, à la faveur de circonstances improbables, quand l’art de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment guide nos pas, une fenêtre peut s’ouvrir sur une réalité propre à faire éclater nos convictions les plus solides. Alors nos faibles esprits n’ont plus qu’à se dissoudre au profit de la démence, ou de cette forme singulière de lucidité qui vous ferait passer pour fou aux yeux de la plupart des braves gens.

  Comment est-ce arrivé ? Je ne saurais le dire avec exactitude, même après les heures de thérapie passées au sein de cet hôpital psychiatrique, à ressasser l’effroyable expérience qui m’a conduite ici. Je ne me rappelle pas grand-chose de cette soirée de beuverie qui succéda à l’obtention de nos diplômes. Seulement que ce fut une de ces orgies grandiloquentes dont les étudiants de médecine ont le secret, où tous les excès sont permis et même encouragés : sexe, drogue et alcool, tous les ingrédients étaient réunis. Ça et les gages, tous plus débiles, dégradants et dangereux les uns que les autres. Autant de rites de passage nécessaires si vous aspirez à une quelconque vie sociale sur le campus. Dire que ce sont ces types là qui auront un jour la responsabilité de vous sauver la vie… Que m’est-il vraiment arrivé, que sais-je ? Coma éthylique ? Catalepsie ? Qu’importe? La véritable horreur n’a commencé que quand j’ai rouvert les yeux.  

     Rien que le noir total, lourd et épais. J’étais complètement groggy ; ma tête en proie à une vive migraine. Je restais là, un moment. Sans bouger et à demi consciente, à tenter de calmer la douleur. En vain. Puis, très lentement, j’essayais de bouger. Un doigt, une main, puis le bras ; mais mes mouvements maladroits étaient rapidement entravés par l’espace exigu que j’occupais. Ne comprenant pas de quoi il en était, je fis toute une série de mouvements désordonnés. C’était inutile et il fallait me rendre à l’évidence de l’incongruité de ma situation : j’étais enfermée dans un sac ! Un vulgaire sac en plastique. A quelle blague idiote mes camarades de promotion m’avaient-ils soumise ? N’étais-je qu’un déchet pour être ainsi enfermée dans un sac poubelle? Au moins avais-je encore mes vêtements. D’autres n’avaient pas eu autant de chance, lors de précédents petits jeu de fin de soirée que la décence m’interdit de décrire. Et depuis combien de temps suis-je ainsi prisonnière ?
J’ignorais si autour de moi, hors du sac, il y avait quelque lueur que ce soit mais à l’intérieur il ne régnait qu’une pesante et moite obscurité. 

 J’essayai d’appeler mais je ne pu produire qu’un son désarticulé, n’ayant pas encore totalement repris conscience. Je tentai de percer le sac mais ce dernier était trop solide, dans une matière semblable au tissu synthétique de tente quechua. J’attendis encore, essayant de me concentrer sur mon environnement. Privée de la vue, je mobilisais toute mon attention sur mon ouïe. Mais autour de moi ne régnaient que silence et ténèbres. J’essayais de me dégager de ce maudit sac mais cela s’avérait rapidement impossible, il était fermé de l’extérieur. J’attendis, anxieuse, dans le noir.

    Je ne suis, ou plutôt je n’étais, pas claustrophobe, mais la sensation d’être ainsi saucissonnée dans cette étroite et obscure prison était proprement traumatisante ! Renforcée par la peur de manquer d’air et de m’étouffer lentement. J’essayais de rassembler mes souvenirs épars de cette nuit d’excès, tentant de trouver un sens à cette stupide plaisanterie, mais rien qui ne fit sens ne me vint à l’esprit. Après tout, mes compagnons de beuverie ne s’encombraient généralement pas à donner du sens à leur jeu, hormis le besoin de ridiculiser tout en se rinçant l’œil au passage. J’essayais de me calmer, refusant de leur offrir la satisfaction de me voir paniquer. Au bout d’un long moment, j’appelai à nouveau, calmement, comme une mère patiente et désabusée face aux pitreries de son enfant, puis j’écoutais.

Toujours rien.

Le silence. Lourd. Pesant. 

Puis je perçus un son, léger.

Puis un autre. Et un autre.  

Et encore un autre.

 Distinctement, je sentais plusieurs présences autour de moi. Je leur parlais mais personne ne me répondait. C’est alors que je sentis un contact, le contact d’une main contre le tissu synthétique du sac. Je me suis dit qu’on allait enfin mettre fin à mon calvaire, d’autant que l’air commençait à me manquer. Mais non. Je ne faisais l’objet que de tâtonnements pénibles. Petit à petit, ces gestes se faisaient plus brusques et plus rapprochés. Puis ce fut une véritable agitation. J’étais secouée, tripotée, pincée, parfois même en mes endroits intimes ! Le tout dans un désordre chaotique. Je sentais bien que mes camarades de beuverie (qui d’autre cela pouvait-il être ?) essayaient de m’attraper mais leurs gestes étaient étrangement désordonnés et maladroits.. Mais pourquoi ne disaient-ils rien ? Seulement quelques râles grotesques qui en disaient long sur leur état d’ébriété. Il y avait dans leurs gestes maladroits un je-ne-sais-quoi de malsain. Si c’était une plaisanterie elle était d’autant moins drôle qu’elle était incompréhensible. Mais où voulait-ils en venir ? Je protestais, leur demandais de me relâcher pour finir par les traiter de tous les noms, au risque d’épuiser le peu d’air qu’il restait dans le sac. Rien n’y fit. Ils semblaient trop bourrés pour comprendre quel risque ils me faisaient courir. Une sale blague de plus qui finissait mal. Un Darwin Awards propre à faire secouer la tête d’exaspération à ceux qui en liront le récit dans leur quotidien, une distraction en prenant son café avant de partir au boulot. Quelle dérision. Quelle triste façon d’en finir. Mais pourquoi ne disaient-ils donc rien ? C’était de la démence.

 Tout à coup, je sentis une vive douleur au niveau de mon bras gauche : un de ces dégénérés m’avait mordu ! Cette fois ils avaient réussi : je paniquais sévèrement ! Il fallait que j’attire l’attention d’un passant ou de tout autre personne qui pourrait me venir en aide et mettre fin. Rassemblant tout l’air que j’avais encore en moi. Je poussais un long cri, le plus fort possible, à m’en décoller les poumons. Le cri du désespoir. Un hurlement animal qui déchirât les ténèbres dont j’étais prisonnière et figeât mes ‘‘tortionnaires’’. Le cri résonnait encore dans mes oreilles quand je les sentis s’éloigner, mettant enfin un terme à ces attouchements insupportables. Il y eu alors comme une effervescence, et je compris aux sons que ces sinistres blagueurs tentaient maladroitement de regagner les cachettes qu’ils occupaient avant de m’avoir assaillie. Ivrognes ! Et lâches en plus de ça! J’appelais encore, à me casser la voix.  

 J’entendis alors le bruit caractéristique d’un trousseau de clés que l’on agite, puis celui d’une clé qu’on tourne dans une serrure. Je m’agitais, terrifiée à l’idée d’avoir dépensé par mes hurlements tout l’oxygène dont je disposais. On entra dans la pièce. J’entendis le tintement de néons qu’on allume suivi d’un tonitruant « nom de dieu ! ». On allait enfin me délivrer. Enfin, un bruit de fermeture éclair et ce fut le salut :  regagnant l’air libre, je me dressai et pris une profonde inspiration. A coté de moi j’entendis mon sauveur dire :

-Mon dieu, c’est une erreur ; ils ont fait une épouvantable erreur !

Je me tournai et me trouvai alors en face d’un jeune interne en blouse blanche. Toujours en colère je regardai autour de moi pour démasquer les plaisantins qui m’avaient tripotée et même mordue. Ils étaient forcément encore là vu que la porte de la pièce où je me trouvais était fermée à clef, je l’avais entendu. Je balayais donc du regard ceux qui m’entouraient.

C’est à cet instant là que tout a changé. Cet instant là, où j’ai compris. Cet instant là, où j’ai perdu à tout jamais ce que les hommes de bien nomment raison.

Car il n’y avait autour de nous qu’une demi douzaine de cadavres allongés sur les froides tables d’autopsie de la morgue, attendant le scalpel du médecin légiste.

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2 Commentaires
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Équipe WikiPen
Administrateur
4 années il y a

Bonjour Ludwig,
Votre Pen est bien ajouté au concours, très bonne journée !

Marie Mahé
4 années il y a

Surprenant…
J’aime bien.
A suivre !!!

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