Molly Sanderson, Voyage entre le Crépuscule et l’Aube.

6 mins

   Un pas après l’autre. Elle avance malgré le froid qui lui mord le bout des doigts. Janvier emporte avec lui le climat de décembre. Elle déambule dans la nuit, au cœur de la ville lumière. Bien décidée à ne pas rentrer avant l’aube.

   La nuit on découvre un autre Paris. Parce que le sommeil ne vient jamais bercer les entrelacs de ses rues. Plus que jamais la lumière s’impose. C’est pour cela qu’elle l’aime tant, la plus belle ville du monde. Parce que la visiter est d’autant plus captivant à la lueur des lampadaires et des néons.

   Cela fait plusieurs heures qu’elle est dehors maintenant. Elle succombe à ce vice qui l’étreint. La nuit s’étend comme un chat et elle se pavane. Sous couvert de l’insomnie, elle cherche le jour au plus profond de la nuit.

   Elle cherche à l’exacerber ce jour, elle l’épie partout. Où qu’il passe, elle se fraye un passage avec lui, au cœur des ténèbres. Tant que la lumière ne sera perdue, elle pourra continuer de consommer chaque bouffée de vie. C’est pour cela qu’elle le cherche si désespérément, de peur de glisser vers l’apogée de l’éclipse.

   Quelques heures plus tôt, elle est sortie de chez elle pour se rendre sur les Champs-Élysées. Dans le métro la fraîcheur de son visage et l’énergie digne d’une jeune enfant que projetait son regard, contrastaient avec l’épuisement général qui assommait les rares travailleurs qui finissaient leur semaine. Au sortir de la bouche souterraine se dressait devant elle la place de la Concorde. Des hiéroglyphes ornent l’obélisque surmonté d’un pyramidon et, l’édifice sert de gnomon au cadran solaire tracé sur le sol à son pied. Deux fontaines en fonte agrémentées de fioritures dorées complètent l’agencement.

   En cette fin d’année, seuls les touristes avaient semblé assez courageux pour affronter le froid de décembre. Celui qui faisait rougir les joues et frissonner les corps, quand les âmes se mobilisent pour offrir un peu de chaleur à ceux qui en auraient besoin. Tous se préparaient au passage à la nouvelle année.

   Là, sur l’avenue illuminée, elle s’est vite laissé porter par la foule qui rejoignait le marché de Noël. Profitant de la chaleur des braseros et des corps qui l’arpentaient, elle y revivait. Les guirlandes colorées et les effluves épicées nourrissaient son âme, elle vagabondait d’un chalet à l’autre, sans trop jamais s’y attarder.

   Il était là, il était partout autour d’elle, dans le scintillement des décorations qui ornaient les tilleuls comme des sapins. Il éclairait les visages et révélait les festons qui gravaient le bois des chalets. Il se révélait sous de multiples apparences et elle se faufilait entre les badauds jusqu’à lui. Il l’avait guidée devant le chalet d’un sculpteur. Les petits personnages lui rappelaient les vitrines des galeries Lafayette, qu’elle avait parcourues quelques soirs plus tôt avec d’autres flâneurs nocturnes.

   Elle a fini par se décider à le quitter, bien trop vite à son goût, mais non loin allait se dérouler un spectacle éphémère. Un spectacle qui ne l’attendrait pas, et sur lequel elle ne pourrait revenir une nouvelle fois. Elle avait ainsi remonté encore un peu l’avenue, jusqu’à se retrouver mêlée à la foule des Parisiens et des touristes, entre le Fouquet’s et le Lido. Elle était venue comme les autres admirer les projections sur l’arc de Triomphe qui précéderaient le décompte et enfin, le feu d’artifice qui ferait régner sa lumière rassurante sur le début de la nouvelle année.

   Elle en était là de son observation, la lumière qui régnait quelques secondes plus tôt s’était légèrement évanouie après avoir resplendie. Minuit passé, les couples s’embrassent et les effusions de joies retentissent encore. Elle, elle s’est éloignée.

   Elle emprunte l’Avenue George V, laissant derrière elle les illuminations de la plus belle Avenue du monde. Bientôt cependant elle rejoint le pont de l’Alma qui donne vue sur la Tour Eiffel qui scintille de mille feux. Elle relève le nez vers la dame de fer qui a revêtu, encore ce soir, son habit de lumières. Un sourire narquois naît sur ses lèvres alors qu’elle songe aux touristes déçus qui ont attendu, depuis le champ de Mars, un souvenir. Voilà plus de quinze ans maintenant que le feu d’artifice n’y est plus tiré.

   Elle quitte un instant les klaxons incessants et emprunte les quais en direction du pont des Arts. Derrière elle, le Zouave a les pieds au sec. Là, le silence l’a légèrement troublée. Elle double alors les bateaux-mouches et passe sous différents ponts, Alexandre III, le Carrousel… Elle prend son temps, elle a toute la nuit pour le suivre. Il l’emmènera partout avec lui, il connaît Paris comme sa poche et sa fille en a fait sa capitale.

   Il y a quelques années, le pont des Amours était ironiquement noyé sous les cadenas qui l’enchaînaient à un sentiment pur. Aujourd’hui, quelques énamourés récalcitrants y dénichent encore une place pour le leur. Clope au bec, bonnet sur la tête, emmitouflée dans un long manteau, elle essaye de se réchauffer. Elle observe les passants et repère quelques âmes esseulées à la recherche de leur sœur.

   Il est plus de trois heures du matin quand elle quitte son point d’observation. De là, elle ne met qu’une dizaine de minutes à rejoindre la pyramide illuminée du Louvre. Elle se réfugie sous les grandes arches pour se protéger un peu du vent et de la neige qui s’est remise à tomber. L’Égyptienne, elle, s’enveloppe d’une lueur chaude, mordorée, que se charge de refléter l’eau à ses pieds, miroir lumineux agrandi par la neige qui ne souhaite pas s’attarder. Elle serait bien restée là longtemps à l’attendre, jusqu’au bout de la nuit peut-être.

   Elle doit pourtant s’en aller car elle s’est bien trop attardée. Alors, elle se remet en marche en direction des grandes avenues et des grands boulevards, pour ne pas perdre sa trace, dans la pénombre des rues. Elle frissonne et remonte légèrement son écharpe sur son nez avant de fourrer précipitamment ses mains dans ses poches. Elle sait qu’elle ne peut se permettre d’attraper froid. La maladie serait dangereuse et c’est pourquoi elle ne devrait pas être là. Le retrouver est cependant plus important.

   Sur le trottoir d’en face des néons clignotent et de la musique s’échappe de ce qui semble être un café. Elle saisit l’occasion d’aller se réchauffer après bientôt sept heures passées dehors. Elle commande et va s’asseoir dans le coin le plus éclairé qu’elle trouve. Sur la télé passe une émission qui n’intéresse personne. Elle préfère cette ambiance à la cacophonie des boîtes, au dandinement ridicule de ceux qui s’improvisent danseurs et à leurs effluves alcoolisés.

   Dans cette ambiance rétro elle fait sans doute tache. Les lumières colorées des néons clignotants en alternance donnent une âme festive et joyeuse au petit établissement. Alors qu’elle est tout de noir vêtue, les cheveux ébène, les prunelles d’obsidienne, et des cernes noirâtres lui mangeant les yeux en s’étalant à la manière de vignes violacées sur ses paupières inférieures.

   S’ils avaient été seuls elle n’aurait dansé qu’avec lui, mais il était encore trop tôt pour qu’il soit éveillé. Ils vivent à contre-courant et elle passe sa nuit à chercher les indices qu’il lui a laissés tout au long de la journée. C’est grâce à eux qu’au petit matin ils pourront se croiser.

   C’est sur un dernier air de Jacques Dutronc que le café décide de fermer ses portes. Le froid la saisi alors qu’elle remonte l’avenue de l’Opéra. Si le froid qui transit les Hommes les a convaincus de rentrer, Paris, elle, jamais ne s’endort.

   Assise sur les marches du Palais Garnier, elle se permet encore d’allumer une cigarette. Les volutes de fumée s’échappent et tourbillonnent autour d’elle. Elle l’observe se consumer plus qu’elle n’en tire de bouffées. C’est un peu la métaphore de sa vie. À chaque bouffée elle meurt un peu plus. Les flocons dansent dans les phares des voitures et finissent par rejoindre la neige à ses pieds.

   Elle écrase son mégot et se décide enfin à rentrer. Ce matin-là, elle prendra le premier métro. Dans la rame quasiment déserte, la fatigue la saisit soudain et, elle soupçonne la température rendue plus agréable par l’absence de vent de ne pas y être pour rien.

   Quand elle met enfin les pieds dans son appartement, elle n’a qu’une idée en tête, se réchauffer. Elle respire mal et elle espère que la vapeur de la douche l’aidera. Au sortir de celle-ci, elle prend à peine le temps de manger. Sa boisson chaude à la main, elle rejoint l’alcôve, où elle s’installe. Une bougie y brille, sa mèche se consume lentement. Elle regarde ainsi le soleil se lever.

   Aujourd’hui encore, ils ne feront que se croiser. En contrebas la vie a repris son cours, les voitures défilent et les oiseaux qui sont restés s’agitent. La lumière s’impose entre la danse des flocons, et lui étend ses bras sur son monde. Elle lui sourit tendrement et souffle la bougie avant de le quitter.

   Il est encore tôt. Trop tôt pour elle, trop tôt pour partir, trop tôt dans sa convalescence. Comme elle les aime ces nuits blanches ! Mais il est tard. Trop tard pour les âmes noctambules, tard pour l’œuvre de la nuit.

   Il est tôt le matin, mais il a toujours été trop tard pour elle. Le temps se défile et, sous le couvert de l’insomnie, elle tente de freiner sa course. Elle prend encore une bouffée de vie et elle respire mieux tout à coup.

   Elle se couche alors qu’un filet de soleil écarte ses rideaux et se faufile en un trait de lumière jusqu’au bord de son lit. Elle l’observe une dernière fois d’un œil indiscret, remonte jusqu’à l’encart qui l’a laissé apparaître. Puis, elle ferme les yeux et se laisse bercer par la clarté qui enrobe sa chambre, par le sommeil vicieux qui s’est décidément fermement insinué dans son corps. Elle s’endort, la lumière encore ancrée en paillettes sous les paupières.

   Vous pensiez qu’elle en aurait terminé ? Désolé de vous décevoir. Aujourd’hui, ce matin, c’est encore une nuit blanche mais, cette fois, c’est lui qui la passe à la regarder.

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2 Commentaires
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Mathieu Jaye
4 années il y a

Le texte est très joli !

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