Hors du temps – 1ère partie – 3 La rencontre

4 mins

La rencontre – Sonia et Margaux – année 1982

Je n’étais pas la seule à être obligée de faire ce travail, d’autres beaucoup moins dures que moi s’étaient retrouvés dans la même situation avec tout ce qui s’était passé ces dernières semaines dans les cités. Nous étions tous assez jeunes et les juges avaient compris que nous n’avions pas réellement le choix si nous voulions survivre. Ce n’était pas le cas de Margaux, elle avait choisi cette corvée qui visiblement n’en n’était pas une pour elle. La première fois que je l’avais vue, en juillet 1982, elle était cachée derrière un énorme appareil photo. Je me demandais ce qu’elle pouvait trouver d’intéressant dans cet hôpital où il n’y avait que des enfants malades certains très gravement atteints. Un étage était quasiment réservé à des cancéreux. Il y avait là de tout jeunes bébés, c’était très injuste car non seulement ils n’avaient pas demandé à naître mais, en plus, ils étaient venus au monde avec un cancer. Je trouvais ça « dégueulasse »…

Un après-midi, Margaux avait eu besoin d’une personne qui l’aide, avec le bol que j’avais, c’était tombé sur moi. Rien qu’à voir ses fringues, on devinait qu’elle n’était pas à plaindre. J’avais tout d’abord pensé qu’elle devait être puante et hautaine mais pas du tout ; au contraire, elle avait été plutôt sympa malgré mon look. Elle avait proposé à l’hôpital de faire un reportage sur le service pour le journal de son collège et très vite, les parents l’avaient sollicitée pour faire des photos de leurs enfants. Je devais avouer qu’elle arrivait, dans ce lieu pourri et dans les conditions où se trouvaient ces enfants, à faire des photos magnifiques. Elle avait un don pour capter un sourire, une expression qui rendaient la photo spéciale.

Étonnamment dès le premier jour, elle avait été cool avec moi et m’avait inspirée confiance. Je ne savais pas pourquoi, sans doute parce qu’elle n’était pas comme toutes les filles qui lui ressemblaient au collège. Ceci dit, dans mon collège du quartier de la Duchère, il n’y en avait pas réellement beaucoup. La plupart des filles était complètement déjantée, dans leur look mais également dans leurs manières ou plus exactement dans leur manque de manière. Tous ceux qui venaient dans ce collège faisaient partie de cette cité plutôt pourrie. Moi, ça ne me gênait pas, j’avais l’habitude.

Plus tard lorsque nous sommes véritablement devenues amies et qu’elle venait parfois là où j’habitais, je craignais qu’elle dénote, qu’elle ait peur ou qu’elle observe tout ce qui se passait autour d’elle avec son regard insistant, concentré, que j’avais pu lui voir à l’hôpital cherchant le bon angle de prise de vue. Au contraire, elle restait à chacune de ses venues très discrète. Margaux ne jugeait personne, les gens, jeunes ou moins jeunes, la passionnaient. Elle aurait aimé venir avec son appareil pour prendre des photos, je le lui avais déconseillé pour deux raisons : la première était que personne dans la cité ne voulait être pris en photo – normal, certains étaient en situation irrégulière, d’autres étaient recherchés par la police enfin tous avaient plus ou moins quelque chose à cacher – et la seconde était qu’elle ne manquerait pas de se faire braquer par certains qui pouvaient espérer tirer un peu d’argent de son matériel photo. C’est pourquoi, je préférais que l’on se retrouve en terrain neutre. On allait à la grande bibliothèque à mi-chemin entre son collège et le mien.

Je crois que je n’ai jamais passé autant de temps dans une bibliothèque sauf peut-être à l’époque où je retrouvais Karim. Souvent on parlait mais la plupart du temps on se retrouvait pour travailler ; et, si j’avais réussi à passer en 3ème, c’était grâce à Margaux. Elle était persuadée que le milieu social ne faisait pas tout et elle s’était mise dans la tête que je devais réussir mes études. On avait ensemble étudié tous les métiers qui étaient susceptibles de m’intéresser puis on avait fait le tri. Il est vrai que puisqu’elle m’avait assuré que tout était possible, j’avais fait fort dans leur choix. Au moins cela avait eu le mérite de la faire beaucoup rire. On avait pris à la bibliothèque un registre qui s’intitulait : « Tous les métiers de A à Z ».

Nous nous étions donnés un mois pour trouver celui qui me correspondrait le mieux. Elle avait réussi à me faire passer des tests par l’intermédiaire de la conseillère d’orientation de mon collège. Les tests avaient soulevé la possibilité que je pourrais trouver ma voie dans le milieu médico-social. C’était plutôt étonnant car je détestais tout ce qui touchait de près ou de loin à la maladie. Pourtant quelques métiers avaient été mis en avant, médecin, pédiatre, kinésithérapeute, psychologue, assistante sociale, infirmière ou si je préférais entrer plus rapidement dans la vie active, je pouvais devenir aide-soignante ou secrétaire médicale.

Margaux trouvait que ce serait du gâchis si j’arrêtais mes études, j’avais selon elle des capacités pour les poursuivre. Il était certain que même si j’allais jusqu’au bac, je ne voulais pas faire dix ans d’études. C’était la raison qui m’avait fait écarter médecin, pédiatre, kinésithérapeute ; Margaux avait mise de côté dans la foulée aide-soignante et secrétaire médicale. Elle m’avait affirmé qu’il serait toujours temps de revenir vers ces deux derniers métiers si je n’arrivais pas dans la voie que j’allais choisir.

Et parmi les quatre ou cinq qui restaient en liste, il n’avait fallu les trier par ordre de préférence. J’avais mis en premier assistante sociale puis psychologue, enfin infirmière. Et contre toutes attentes, j’avais opté pour le métier d’infirmière ou de puéricultrice. Tous ces mois passés aux côtés de Margaux m’avait permis de revenir sur mes idées préconçues sur les hôpitaux et leurs utilités. Ma mère était certes morte dans un hôpital mais Margaux m’avait fait réaliser que la grande majorité des gens qui y entraient, en ressortaient guéries. Ma mère n’avait pas eu de chance et puis elle n’avait rien fait pour avoir cette chance, elle fumait, se droguait et parfois se prostituait, rien n’était vraiment réuni pour qu’elle ait une chance de s’en sortir.

J’avais compris pourquoi à l’époque ma famille d’accueil avait insisté pour que j’aille lui rendre visite, sans doute espérait-elle qu’en me voyant elle ait un peu plus de courage pour se laisser soigner. Je devais supposer qu’elle n’avait pas suffisamment envie de vivre surtout dans les conditions dans lesquelles nous vivions à l’époque, rien ne lui aurait donner le courage de faire des efforts, et moi pas plus qu’une autre. Parfois je me demandais pourquoi elle avait eu un enfant si elle ne voulait pas s’en occuper. J’aimais ma mère mais j’avais du mal à croire qu’elle m’aimait ou si elle m’avait aimée un jour.

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