Espoir dans le noir – 3 – mars 1813

3 mins

Lettre de Basile à Eugénie  2 mars 1813


Ma douce et tendre Eugénie

Hier matin j’ai eu le cœur déchirant en te quittant mais je sais que j’ai fait le bon choix, le seul choix pour un jour prétendre à être accepté par ton père. Heureusement notre emploi du temps ne nous laisse pas une seconde pour réfléchir ou nous apitoyer sur notre sort.

Hier nous avons parcouru cinquante-deux kilomètres avant de rejoindre notre premier hébergement. Toute la journée nous avons traversé des champs, des villages où nous étions acclamés. Nous n’avons encore rien fait qui mérite un tel enthousiasme. Je crois que les paysans que nous croisons veulent juste nous donner du courage pour la suite. Tous doivent penser à leurs propres enfants. Il est vrai que dans mon régiment il n’y a que de jeunes soldats d’à peine vingt ans. Je pense faire partie des plus jeunes avec mes tout juste seize ans, d’autres ont dix-sept ans mais la plupart ont entre vingt et vingt-quatre ans.

Certains villageois nous donnent parfois à boire ou à manger. Tous sont très généreux et même si les temps sont durs. Tout au long de nos déplacements nous avons croisé d’immenses cimetières dans lesquels sont enterrés les braves soldats de l’empire qui ont perdu la vie ces dernières années et notamment après la campagne de Russie. Pas un seul village de France si petit soit-il n’a pas un cimetière avec des centaines de tombes encore chaudes. J’en ai froid dans le dos. Parfois toutes les générations d’une même famille reposent ainsi dans un même caveau. Il est vrai que nous sommes le plus souvent accueillis par des maîtresses de maison qui ont dû trouver des solutions pour subvenir aux besoins de leurs enfants orphelins de père.

Ce soir je réside chez la femme du maire d’un petit village au nord de Toulouse. Elle a perdu son fils de trente ans qui laisse lui-même une femme et deux enfants dans la détresse. Tout ce petit monde vit désormais chez le maire. Je les ai rencontrés au dîner. Ils m’ont posé des questions auxquelles je n’ai pas pu répondre, j’en avais presque honte mais comment leur expliquer que ma démarche n’est en fait qu’égoïste quand ils ont perdu un fils, un frère, un mari, un père dans une guerre pour sauver la France. Je n’ai pu dire la vérité, j’ai menti expliquant que je voulais défendre mon pays.

Je souhaite ma tendre bien-aimée qu’à mon retour je ne te ferai pas honte.

Il est bientôt huit heures, tous mes membres me font souffrir, le pire ce sont mes pieds. Mes nouveaux godillots m’ont fait des ampoules à tous les orteils. Demain je mettrai deux paires de chaussettes pour atténuer le frottement, c’est la maîtresse des lieux qui me l’a suggéré, son fils lui-même avait expérimenté cette option avec beaucoup de réussite.

Je suis désolé de te quitter si vite, mes yeux se ferment tout seul.

Tu es dans toutes mes pensées et me donne le courage d’avancer.

Ton Basile bien-aimé.


Lettre d’Eugénie à Basile 6 mars 1813


Mon très cher et tendre Basile

Que le temps m’a paru long sans toi. Je n’ai pas eu la patience d’attendre ta lettre. J’espère qu’elle te parviendra au plus vite.

Il me tarde presque de rentrer chez les Ursulines pour occuper mon esprit ailleurs qu’au château où tout me rappelle toi.

Tous les après-midis je suis seule avec Monsieur Dutilleul et malgré cela, j’ai l’impression de ne rien apprendre. Plus rien ne rentre dans ma tête, mathématiques, histoire et même philosophie m’ennuient. Ma tête est pleine de toi mon bien-aimé Basile. Il me tarde de recevoir tes lettres pour me sentir vivante.

Père est très soucieux des événements et depuis votre départ après dîner il nous lit à mère et moi les nouvelles du front. Certaines nous font peur d’autres nous réjouissent. Pour ma part je n’ai pas le cœur à m’enthousiasmer pour une victoire quand cette guerre nous oblige à nous séparer. Je connais les raisons de ton départ cependant je le regrette presque. Je prie chaque jour pour que tu reviennes que vous reveniez Gustave et toi sains et saufs.

Ne joue pas les héros même si tu n’attends que cela pour obtenir les honneurs que mon père saura reconnaître.

Pour ma part tu es déjà mon héros.

Je suis impatiente de te lire.

Prends soin de toi et tâche de veiller aussi sur mon inconscient de frère.

Ta fidèle Eugénie.


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2 Commentaires
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Lucile Cajart
5 années il y a

Deux très belles lettres !
Juste une toute petite coquille dans le 2 ème paragraphe de la seconde lettre : « …pour occuper on esprit… »

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