Baïkal

7 mins

Il faisait beau et presque chaud en ce mercredi de la mi-juillet. Sam décida d’aller faire une randonnée sur les flancs des collines derrière le village. « Il n’y a pas à dire, j’adore cet endroit » pensa-t-il. Cela faisait maintenant un an qu’il avait emménagé à Norobovisk, un petit village au bord du lac.  

Mais ce n’est pas ce lieu si particulier qui avait motivé ce déménagement pour lui, le journaliste de Londres, qui appréciait sa vie de citadin au cœur d’une des capitales les plus peuplées d’Europe. Il se rappelait son ancienne vie, souvent, et se demanda ce qu’il aurait fait si ce jour-là il avait encore habité la capitale anglaise. Il aurait sûrement pris un café au pub, le « Prospect of Whitby » situé au bord de la Tamise aurait été parfait pour commencer la journée, puis une balade le long du fleuve pour la tranquillité qu’il ressentait à regarder son cours lent et la lumière du soleil se refléter dans les soubresauts de l’eau. Inébranlable, il coulait. Puis un coup de fil à Math ou Sean, un curry à midi, puis un petit match de tennis, ou un après-midi à Hyde Park avec la bande d’amis qui se serait greffée à eux, suivi d’une soirée tranquille avec un bon bouquin, et Crispy, son chat, sur les genoux.

Un an, mais comme le temps avait filé ! Et cela faisait deux ans qu’il était venu à Irkoutsk, en Sibérie russe, pour couvrir un match de bandy, un sport sibérien proche du hockey, lui qui était journaliste sportif en devenir, il avait été choisi pour passer ce mois en plein milieu du pays le plus grand de la planète, sans parler un mot de russe. Et ce voyage avait changé sa vie. Alors qu’il était juste arrivé à l’hôtel dans lequel il allait passer un mois, il dût essayer d’expliquer pendant plus d’une demi-heure à l’hôtesse d’accueil de l’établissement qui il était et que ce n’était pas de sa faute si l’enregistrement avait été mal fait, quand une femme trébucha et le bouscula dans sa chute. Ils se retrouvèrent tous deux par terre. La jeune femme se releva vite, et demanda à Sam s’il allait bien en russe, ce que Sam ne comprit absolument pas mais il était beaucoup trop occupé à essayer d’ignorer la douleur qui envahissait sa tête qui avait cogné le comptoir du hall d’accueil. Puis la jeune femme lui répéta la question en anglais cette fois, ce qui stimula le cerveau du journaliste qui la regarda.

Il la regarda pendant deux secondes certainement, mais il eut l’impression de se perdre dans la noirceur de ses yeux. Leur forme en amande, le contour de son visage fin, ses pommettes saillantes, ses cheveux de jais, sa peau brune, ses petites oreilles… Elle était tombée sur lui, il était amoureux. Et après cet incident, ce fut réciproque. Ce mois les rapprocha, ils restèrent en contact et se revirent plusieurs fois, avant qu’il choisisse de lui demander sa main. « Précipité » dirent les gens autour de lui, mais pour lui c’était certain, il l’aimait, et elle accepta de devenir madame Khanda Thompson. Un dilemme : lequel devrait déménager pour rejoindre l’autre ? Sam, contrairement à sa femme n’avait pas de famille. Orphelin, il considérait ses amis comme sa famille, mais il choisit de quitter sa vie de journaliste au « British Herald » pour celle d’intervenant en anglais dans les quelques écoles primaires des villages entourant le Lac Baikal. Khanda, quant à elle, était la patronne d’une modeste entreprise de pêche, qu’elle devait reprendre à son père, trop vieux pour continuer.

Et aujourd’hui, il était là, à Norobovisk, petite bourgade d’une vingtaine de maisons sur le rivage du lac. Et après avoir bu son café, il décida de chausser ses chaussures de marche et de partir marcher sur pentes des collines et profiter de la vue qu’il aurait, là-haut, sur ce paysage incroyable présent partout autour de son village, véritable point de civilisation dans l’immensité sauvage de la taïga. Avant de partir, il alla embrasser Khanda qui était auprès de ses trois employés en pleine réunion de travail, ce qu’elle ne manqua pas de lui faire comprendre d’un regard désapprobateur. Il s’excusa, lui sourit tendrement, l’embrassa, puis souhaita bonne journée à Anatoly, Sergueï et Ivan avant de siffler Churchill, leur chien, qui allait l’accompagner dans sa sortie.

Après quelques minutes de marche, Sam se retourna pour la première fois vers le lac. A chaque fois, c’était la même sensation d’humilité face à la majesté du Baikal. Mais l’envie de le voir du haut de la colline était plus forte encore. Sam aimait la nature, cette nature. Depuis qu’il avait découvert, puis appris à aimer cet endroit, il savait que sa vie londonienne ne serait jamais plus pour lui. Le fourmillement des gens, la lumière artificielle, la pression sociale, l’air pollué… Tout ça ne valait plus rien pour lui. Seule sa Tamise pourrait lui manquer, mais il fallait admettre que la présence seule du Baikal faisait la différence. Des millions d’années au milieu de ces collines, de ces forêts, servant d’habitat à tellement d’espèces, servant de source de vie à tellement d’êtres vivants, dont les hommes, mais un des seuls lieux sur Terre où ces derniers avaient su rester à leur place. Ici, les gens savaient qu’il fallait respecter l’ours, qu’il fallait admirer le cerf, et apprendre du loup.

Il avançait, il progressait tranquillement sur ces pentes, Churchill à ses côtés aussi ravi que son maître de cette sortie estivale. A chaque pas, il ressentait cette sensation de grandissement, pour ne pas dire d’élévation. Il avançait en regardant de plus en plus le lac, jusqu’à avancer sans ne regarder rien d’autre que cette immense étendue d’eau qui grandissait aussi à mesure que Sam pouvait voir plus loin, sans en voir la fin. Il se sentait comme s’il était en train de se remplir. De calme, d’énergie, d’attachement pour cette contrée trop souvent oubliée, pour ces peuples sibériens tombés dans l’oubli des Hommes. Plus qu’une simple randonnée, c’était un cheminement presque spirituel qu’il était en train de gravir. Le vent dans les conifères, le bruit de ses pas sur l’herbe, ceux du trot de Churchill, l’air qui emplissait ses poumons… Tout ça avait pour effet de le situer dans le monde, dans l’univers. « Je suis là. On est là. Voilà notre place. Et ciel qu’elle est belle ! » se dit-il.

Il était à présent quasiment arrivé au sommet de la colline et, se retournant encore pour contempler le lac, il fut arraché à ses pensées par les aboiements de Churchill. Il tourna la tête vers l’avant et à sa surprise il découvrit un trou, d’un diamètre d’un bon mètre, mais s’en aperçut trop tard pour éviter la chute. Il dégringola à pic sur quelques mètres puis atterrit sur un tapis d’herbe dans un gros « Crack » qui lui signala la fracture de son avant-bras droit. Une énorme douleur enflamma son membre blessé et, jetant un regard autour de lui, il fut pris de panique. « Je suis tout seul ! Personne ne sait où je suis ! Comment je vais faire ? C’est quoi cet endroit ? » pensa-t-il. Il appela :

– Churchill !! Mon grand, va chercher maman !! Va chercher maman Churchill !!

Mais il entendait son chien aboyer juste au-dessus du trou dans lequel il était tombé. Après quelques minutes à retrouver ses esprits, il se rendit compte de la présence d’une petite arche sur sa droite. Il se leva, et s’aperçut que c’était, en fait, un petit couloir de roche. Il le prit en entendant Churchill aboyer encore plus fort depuis le flanc de la colline dans laquelle il se trouvait à présent. Il était court et amenait à une sorte de petite pièce. Le sol était jonché de carcasses de poissons, d’outils de marins ou de pêcheurs, d’ustensiles de chasse, ou de crânes de renards. Au fond de cette pièce qui devait faire un peu moins de 4 mètres carrés se trouvait un autel. Sur cet autel était sculpté dans la pierre un poisson, qui pouvait représenter un omoul, un poisson provenant uniquement du Baïkal. Une voix, qu’il pensa sortie des ténèbres, lui parla alors :

– Comment as-tu trouvé cet endroit ?

Il tourna la tête vers l’endroit d’où provenait la voix.

– Je n’ai pas fait exprès ! Je suis tombé par le trou, là-bas ! Qui est-ce ? Où suis-je ?

Un vieil homme aux traits asiatiques typiques du peuple bouriate apparut à gauche de l’autel.

– Je m’appelle Byambin. Je vis de l’autre côté de la colline. Je venais faire une offrande à Burkan, et voilà que je tombe sur un étranger ! Tu t’es fait mal ? pourquoi tiens-tu ton bras comme ça ?

– Oui, je suis tombé par le trou qui amène à la pièce de derrière… Je pense que je me suis cassé l’avant-bras…

– Oh !

Et il laissa tomber les quelques poissons qu’il avait amené dans cet étrange endroit par terre et se précipita vers Sam le visage inquiet.

– Laisse-moi voir… Oulla, oui, il y a quelque chose de moche là…

-Wouaf !

Churchill arriva de là d’où avait apparu Byambin en remuant la queue de joie de retrouver son maitre. Et Byambin reprit la parole d’un ton enthousiaste :

– Bon, allez, ne perdons pas de temps, je vais te raccompagner à Norobovisk !

Il le guida vers la sortie de la caverne et il ajouta :

-Qu’est-ce que tu faisais là, au milieu de… rien ?

-Je voulais voir le Baïkal du sommet de la colline… Je trouve ce lac superbe… Plus que superbe en fait…

Le visage de Byambin de fendit d’un large sourire d’émerveillement.

-Tu sais quoi ? On a encore un peu de temps avant que le soleil ne se noie dans le lac, on peut aller passer quelques minutes à le regarder ensemble, va !

Et ils grimpèrent les quelques mètres restants jusqu’au sommet. Le lac était extrêmement beau d’ici. Ils restèrent assis sur un rocher, silencieux à regarder le seigneur véritable de ces terres, immense, grandiose, scintillant de mille feux éclairé de cette façon par l’astre solaire. Sam rompit le silence :

– Tu parlais de Burkan, en bas… Mais c’est quoi Burkan ? C’est le poisson ?

Byambin se mit à rire.

– Non ! Burkan, c’est lui ! dit-il en montrant le lac Baïkal. C’est lui qui est le seul vrai Dieu pour les sibériens. Qu’on soit bouriate ou russe, on est juste sibériens. Ce lac nous unit. Il nous fait vivre, nous nourrit, nous travaillons grâce à lui. Il nous donne tellement… Sans lui, il n’y aurait rien ici.

– Je ne suis ni bouriate, ni russe, mais… Je ressens ce que tu décris. Je vis ici aujourd’hui et jamais je ne pourrai en partir.

– Peu importe d’où tu viennes mon ami. Tu es mon frère à présent, on s’en moque de ton origine. Tu as compris cette terre, tu as compris son peuple, tu l’as accepté comme le tien. Il t’accueille aujourd’hui avec le plus grand des bonheurs.

Les deux hommes échangèrent des sourires et décidèrent de se diriger vers Norobovisk. Sur le chemin ils discutèrent, firent connaissance, blaguèrent même ; et lorsqu’ils arrivèrent chez Sam, ce dernier insista pour que Byambin reste pour la nuit. Quand Byambin eût salué Khanda, il lui dit quelques mots en bouriate qui firent sourire la jeune femme en regardant son mari blessé. Assurément, elle avait compris le chemin qu’avait emprunté Sam, et se réjouissait qu’il ait adopté pleinement le Baikal en son cœur, afin d’envisager sa vie entière et heureuse sur ces rivages sauvages mais envoûtants.

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1 Commentaire
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Ludo Laucdar
4 années il y a

Un récit, aux descriptions si apaisantes, qu’il donne envie de faire ses valises…

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