Cette fille – Chapitre III

3 mins

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Après les cours, elle alla à la BU pour retrouver Mahaut. Quel embarras. Se retrouver à devoir travailler avec une fille qu’elle connaissait à peine et qui était assez mal élevée pour dévisager les gens, comme ça, sans raison. On aurait dit qu’elle était contente de son coup lors de la répartition des groupes de travail, comme si elle avait réalisé une farce. En tout cas, si elle s’imaginait qu’elle n’aurait rien à faire durant les recherches, c’est qu’elle ne savait pas de quel bois se chauffait Clotilde.

Elle était à l’heure, et les deux s’installèrent au troisième étage, sur une table isolée, alors que la salle était quasiment vide. Il fallut alors délimiter le champ des recherches. Mahaut commença :

« Polyphonies, jazz, poésie. Ça t’évoque quoi ?

— Cela ne doit pas être bien sorcier. On devrait partir sur la question des sonorités, c’est le point commun entre la poésie et la musique.

— Comment ça ?

—  C’est fait pour être écouté. Ezra Pound parle de la melopoeia comme d’une écriture propre à la poésie, généralement intraduisible, et dont une grande partie de la valeur vient des sonorités. D’ailleurs, dans ses Cantos, il a tendance à mélanger les langues.

—  C’est qui ce gars ?

—  Un poète et critique littéraire américain. »

Clotilde n’osait pas parler des idées politiques particulièrement sulfureuses de cet équivalent américain de Céline, imposant par son héritage littéraire, mais controversé par ses prises de positions durant la seconde guerre mondiale. Mahaut reprit :

« Et en jazz, tu t’y connais ?

— Un peu, sans plus. Mon professeur de piano disait que c’était du romantisme sur des percus africaines, mais avec des instruments militaires. Si tu veux je le recontacterai pour en parler avec lui.

—  Quel est le putain de lien avec le cours ?

— L’océan atlantique.

—  Hein, quoi ?

—  Ben si, c’est simple. On est en littérature francophone. Si t’as écouté ce matin, ça parlait de négritude. On a des auteurs africains, genre Senghor, qui va à New-York, et des Antillais, comme Césaire. Césaire est un descendant d’esclave, un fils de Cham comme il dit, Senghor a fait ses études à Paris. Les jazzmen venaient tourner en Europe et faisaient tous une grosse escale à Saint-Germain-des-Prés où les existentialistes les acceuillaient en héros avant même leur premier concert en France. T’as par delà l’Atlantique la rencontre de l’Afrique et de l’Europe, dans le monde caribéen et en Amérique du nord. On doit pouvoir bidouiller un truc avec ça.

— Et tu fais comment le lien avec la poésie ?

— T’as un lien évident entre la poésie et la musique, je t’ai dit. C’est le son.

— Ptet, mais ça suffira pas.

— La beat generation. Des poètes qui essayent d’imiter le jazz.

— Tu parles de quoi là ?

— Tu connais pas la beat generation, Kerouac, Ginsberg, Burroughs ? C’est les années 50 américaines.

— T’es pas supposée être en lettres classiques toi ?

— Je suis curieuse. »

À ce moment là, Mahaut regarda très intensément Clotilde au fond des yeux, comme fascinée. Clotilde rougit un peu et détourna le regard avant de reprendre.

« Bon, il faut juste faire quelques recherches. Sur la naissance du jazz, sur les relations culturelles entre Afrique, Europe et Amérique, surtout dans les milieux francophones, et afo-descendants, et voir les poètes qui se sont penchés sur le jazz ou inversement. Tu peux faire des recherches de ton côté ?

—  Bien sûr. »

Et alors que Mahaut disait cela, elle fixait toujours Clotilde, et effleura délicatement du doigt sa main. Clotilde sursauta et bafouilla :

« Bon, on a quelques pistes de recherche. Je dois y aller.

—  Déjà ? Tu es sûre ?

—  Oui, oui, j’ai des versions grecques à rendre dans la semaine.

—  Ok, on se tient au jus alors. »

Clotilde ramassa ses affaires rapidement, les fourra dans son sac et se dirigea vers la sortie, quasiment en courant. Elle n’avait aucune version à faire. Mais elle ne savait pas quoi inventer d’autre. En passant la porte, elle se retourna, et vit que Mahaut souriait en coin. En sortant de la BU, elle vit le tramway approcher de la station. Elle se précipita alors pour ne pas le rater, et arriva à temps pour l’attrapper. Comme il était tard et que la plupart des cours étaient terminés, elle trouva facilement une place assise. Son cœur battait très vite. Elle mit ça sur le compte de la course qu’elle venait de faire. À moins que… À moins que quoi ? Elle n’aimait pas trop cette fille. Elle la mettait mal à l’aise. 

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Marie Mahé
4 années il y a

Lu, je poursuis…

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