LE CONTE DE LA SORCIÈRE DES BOIS 21. Quand le bois frémit, les loups aboient

9 mins

Troisième partie de l’arc narratif en cours. Bonne lecture !

*

Du noir. Pourquoi faut-il que ce soit toujours du noir ? Pourquoi pas un vert feuille ? Un jaune d’automne ? Un petit blanc crème ? Un rose bonbon léger ? Non. Il faut que ce soit du noir. Et pas un noir terne, un peu gris. Non. Le vide pur, dénué du moindre éclat de lumière.

L’esprit de Nellis flottait, libéré de son enveloppe charnelle. Le son du silence. Ce ronronnement insidieux. Une sourde mélopée. La musique grandit. Des éclats de voix. Des voix d’enfants. Des rires. L’écho de pieds joueurs courant dans l’herbe grasse. Berceuse au réconfortant chagrin essaimée par l’averse. Quelqu’un appelle. Un nom est murmuré. Souffle exhalé. Soupir dérobé. Brin de vent, son baiser effleurant la nuque. Nellis, Nellis…

─ NELLIS !!!

Jilam ? Son visage, couronne de mèches noires, dôme couvrant le ciel, éclairé de larmes. À moins que ce ne fût la pluie. La sorcière était allongée sur un sol humide, les cheveux étalés comme les rayons d’un soleil, sa figure en disque, plus blanche que le lait. Les râles d’une bataille. Égarés sûrement. Comme elle. Quelque chose se glissa contre son ventre laissé à nu par la soie déchirée. Nellis aperçut la boule de mousse verte piquée de deux ridicules billes d’encre. Mousse-qui-pique.

─ Nellis !! Tu m’entends !?

Jilam secouait son épouse sans ménagement, la raison terrassée par l’effroyable panique.

─ Nellis, chérie !!!

Arrête. Non, mais arrête ! Tu me donnes la nausée. Mais aucun son ne s’échappait de sa gorge. Elle y porta ses doigts et sentit… comme un vide, un trou béant sous la glotte.

─ Nellis, qu’est-ce qu’il y a !!? Parle-moi ! Nellis !!!

Ça va. Je sais comment je m’appelle.

L’écho perdu des combats remonta encore une fois à ses tympans malmenés. En quête de son origine, elle lâcha un étonnement muet face au précipice sis à deux pas d’elle. Le bois et sa robe automnale s’étendait par-delà la falaise, avalant les contreforts des montagnes, timides collines à cette distance.

La sorcière plongea dans ses souvenirs flous. Elle se voyait, comme à travers un miroir terni, sous la frondaison des bouleaux et des châtaigniers, cernée de fourrés qui voulaient sa peau. Une ombre, gigantesque, avait surgi de nulle part, éveillant en sursaut ses sens endormis. Épuisée qu’elle était, elle s’était retrouvée impuissante, vulgaire brindille, aisément brisée. Son cœur de feu s’était éteint, l’abandonnant à son sort. Pour la première fois depuis un passé égaré, elle avait ressenti la peur pour elle-même. Le souvenir lui arracha des tremblements pareils à ceux d’une feuille balancée dans le vent. Jilam s’empressa de la serrer contre lui. Elle ne pouvait lui dire par des mots, mais pouvait toujours lui faire comprendre en pensées, mais n’osa point, qu’elle était si heureuse de le sentir, sa chaleur, la colle de ses larmes, ses baisers à n’en plus finir, ses doigts fougueux qui tiraient plus qu’ils ne caressaient les nœuds de ses cheveux ; ni qu’elle aurait bien voulu respirer un peu. C’est à peine s’il lui restait l’énergie de rester consciente. Jamais, de sa vie, elle n’avait été habitée par un tel… vide. Ses cordes vocales, envolées. Ses pouvoirs, dérobés. Sans voix ni feu, elle n’était rien. Une lapine aveugle et impotente, soumise aux affres de Nature vicieuse, terrifiée à l’idée que ces bras qui l’enlaçaient à présent viennent à la lâcher. Que Jilam s’éloigne, elle en mourait, aussi certaine que la nuit tombe.

Et le chant sempiternel de la guerre aux tambours absents. Jilam, fais taire ce boucan !

─ Tu vas bien, sanglotait le jeune homme à ses tympans douloureux. Par les dieux, tu vas bien. Merci. Merci.

Elle ignorait qui son sourdingue de mari remerciait avec autant de ferveur, et doutait que lui-même le sache.

Son regard pesant plongea sur Mousse-qui-pique, niché dans le creux de son ventre lacéré d’égratignures, dont plusieurs, assez profondes, saignaient abondement. Une vague tiède l’enlaça et la terreur vibrante se mua en simples frissons d’angoisse. Mú, juché sur son épaule, déversait contre sa joue mouillée des coups de langue râpeuse accompagnés de chatouillis de moustaches. Les nerfs de Nellis, écorchés contre les rochers jetés dans le courant furieux de ses artères, lâchèrent, pressés par ses cœurs triomphants, sous le poids de la vie.

Alors qu’au bas du précipice, le carnage se déchaînait.

Le Chasseur s’était débarrassé de sa cape et se battait torse-nu, sa toison velue se confondant avec une épaisse fourrure. On aurait dit un ours chauve. Sa barbe se hérissait autour de ses imposantes oreilles telle la collerette d’un cobra empereur. Effacés ses grommellements de sanglier. Désormais il n’était plus que mugissements, cors furieux et tonnerre grondant. Du ciel noir, une grosse pluie tombait drue sur la clairière qui, moins d’une heure auparavant, n’existait pas. Jonchée d’arbres déracinés, démembrés, éventrés, réduits en copaux eux-mêmes émincés en poussière dispersée par le vent rageur. Des trous de météores changés en mares. Le sang coulait des multiples plaies du Chasseur, aussitôt lavé par l’averse.

Le colosse brandissait une imposante lance de chasse capable, à vue d’œil, d’embrocher un vieil hériphant. L’imposante feuille de fer fauchait et transperçait l’air et l’eau. Car le Chasseur se tenait seul au milieu de la clairière massacrée. Face à lui, il n’y avait rien, hormis les trombes d’eau et les arbres qui donnaient l’impression de vouloir prendre leurs racines à leurs troncs. Des gradins de leur promontoire, l’elfe, l’humain, le furet et le lapin suivaient, tétanisés, la scène absurde qui se jouait sous leurs yeux.

─ Que… qu’est-ce qu’il fait ? Se tête a pris l’eau. Il est devenu fou.

Un instant, Nellis crut qu’elle avait parlé avec la voix de Jilam. Par chance, il lui restait ses yeux de chouette. Grâce à eux, elle repéra la légère déformation dans le paysage dénaturé, un infime miroitement englobant un espace assez vaste pour avaler trois Chasseurs. Nellis désigna cette bizarrerie. La chose traçait une série de cercles concentriques tel un compas autour du butor hirsute. Le Chasseur tenait fermement sa position défensive, lance au poing, l’autre brandi, bardé de sa ceinture en épais cuir clouté.

La silhouette quasi-invisible disparut pour de bon avant de réapparaître, en une fraction de soupir, à l’autre extrémité de l’arène. Long sifflement pareil à la bise hivernale. Griffes d’ivoire plus longues que des sabres. La lance du Chasseur, longue, elle, ne l’était pas assez. Nouvelle entaille. Contre-attaque vive. Inutile. Fer et hampe ne plantèrent que le vide.

Ce que la sorcière avait confondu avec une bataille entre deux armées se résumait en réalité à la lutte à mort de deux êtres. Un duel de titans. Décrire ces deux titans serait comme décrire un orage, un cyclone. Deux forces qui se heurtent, deux éclairs, deux montagnes, deux rafales contraires. Leur ballet destructeur semant les bourrasques, les larmes de feu, geysers d’étincelles embrasant le bois. Crocs et griffes contre pique et poings.

─ Ce… cette… c’est sorti de nulle part. Ca t’a emportée. Tout s’est passé si vite. Et puis il a surgi. Ça t’a lâché, au bord du vide. Il t’a rattrapé. Je… j’ai… j’ai cru t’avoir perdu.

Nellis resserra ses doigts autour de ceux de Jilam. Jamais, dans ses souvenirs, elle ne s’était sentie aussi vulnérable. Jamais. Et diable, qu’elle haïssait ce sentiment, le haïssait jusqu’à la nausée.

Le couple avala simultanément un hoquet. À nouveau, le Chasseur venait manquer de peu se faire embrocher. La queue du monstre translucide, discernable grâce aux ondées qu’elle traçait dans son sillage, avait le pouvoir de s’étendre et de se rétracter tel le scorpion. Elle fusa dans le dos du Chasseur en profitant de la diversion des griffes. Le corps massif du sanglier bipède se retrouva propulsé plusieurs mètres dans les airs. Il avait évité le coup mortel, mais se retrouvait maintenant en très fâcheuse posture.

Et la bête le savait. Tuer, tuer, tuer. Elle n’avait plus que cette seule pensée à son esprit jouissif. Tuer, tuer, tuer. L’odeur de la victoire, si puissante, si enivrante. Elle ignorait qui ou quoi était ce spécimen fou qui osait lui tenir tête. Qu’importait, car de tête, il n’en aurait bientôt plus. La queue de scorpion trancha l’air à la vitesse d’une rafale, pointe détendue, assoiffée. La partie était jouée.

Le Chasseur se courba en un éclair, aussi souple qu’un brin d’herbe, prenant appui sur l’air, et d’une force incomparable, jeta sa longue lance de chasse.

La bête ne s’écarta qu’au dernier instant. Le parfum du fer la frôla. Le scintillement de son chant. Son tranchant léchant sa cuirasse. Les lamentations de la terre transpercée, les vibrations mécaniques du bois de chêne. Comment était-ce possible ? Comment un être vivant pouvait-il se mouvoir si vite et avec autant de dextérité dans les airs comme au sol ? Était-ce un esprit qu’elle affrontait, voire un dieu ? Le triomphe de la bête s’évapora comme fumée dans le vent. Son feu gela. Elle tremblait. Une infime fraction d’inattention qui lui suffit à égarer la trace de sa proie.

Elle la retrouva juchée au sommet d’un grand sapin, courbé sous son poids. La queue fusa de nouveau. Trop tard. La bête comprit trop tard son erreur. De ses bras, épais comme des troncs, le Chasseur agrippa les anneaux miroitants et les serra de toutes ses forces. L’engeance, folle de rage, le faisait valdinguer dans tous les sens. Le sanglier devenu bilboquet s’accrochait comme une boule à son rocher en dépit des jets qu’il devait encaisser et des rencontres avec les arbres de passage, cisaillés en deux. Les cris stridents du monstre translucide ne cessèrent que lorsqu’ils atteignirent les ultrasons. Dans sa fureur démente, la créature s’était rendue visible. Nellis et Jilam purent dès lors la détailler dans toute son horreur indescriptible. Même un savant fou n’aurait jamais eu autant d’imagination sadique pour créer pareille…

Le Chasseur venait enfin de lâcher prise et plongeait dorénavant droit vers le monstre aveuglé par sa rage terrifiée. Poing de roc dessoudant les vertèbres, sabot d’acier en plein nez. Dépourvue d’yeux, la chose voyait mieux qu’une chouette au cœur de la nuit grâce à ses autres sens surdéveloppés et surtout un organe spécial, plus efficace encore qu’un sonar de chauve-souris.

Le Chasseur avait minutieusement étudié sa proie, la laissant le blesser à des zones sans gravité afin d’analyser ses mouvements et ses tactiques d’attaque. Il la connaissait par cœur désormais. L’esprit de son ennemi lui était plus limpide qu’à celui-ci. Deux coups, judicieusement placés, comme autant d’yeux crevés. La bête ne sentait, n’entendait plus rien. Son sonar à plat, elle errait dans un néant. Souffrance, incandescente, glaciale. D’un bond, le Chasseur ramassa sa lance. Profondément plantée, il la déterra comme une vulgaire carotte, puis revint au chevet de la bête gémissante. La queue de scorpion gisait, inerte, tandis que la créature titubait sur ses six pattes d’araignées aux mains de singe.

La grande lance se dressa. Le bois frémit et les loups de fumée se mirent à aboyer. Le ciel, lui, se tut et cessa de pleurer. Le fer acéré trancha l’air et… se planta dans la boue. La tête chauve hirsute parcourut les airs. Depuis le faite de la falaise, Nellis, Jilam et Mú virent le monstre miroir foncer droit sur eux. Nellis plongea en elle. Son cœur de sorcière demeurait braises tièdes. Elle ouvrit son esprit afin de briser l’élan du tueur. Rien. Un gouffre sans fond ni autre bord. Son sang quitta ses artères, reflua jusqu’à ses deux autres cœurs battant d’effroi et de fureur.

Dans un dernier sursaut, la sorcière poussa son époux. Le pied de Jilam glissa sur la terre meuble et c’est avec horreur que Nellis le vit avalé par la gravité. La queue de scorpion se hissa avant de plonger, puis se hissa de nouveau, un corps prisonnier de ses anneaux. Nellis soupira, soulagée et tétanisée à la fois.

La bête poussa un puissant râle impossible à définir. De ses yeux absents, elle lorgnait avec une avidité noire baveuse Jilam pétrifié… Ou plutôt, Mousse-qui-pique, enfoui sous son col de chemise. La chemise se déchira en lambeaux comme sous les griffes du vent. Une main étrangement humanoïde se tendit alors vers le lapereau-mousse. Cinq doigts dont un pouce. D’où sortaient-ils ? Dès qu’ils entrèrent en contact avec Mousse-qui-pique, le temps se figea. Jilam ressentit la terreur du lapereau, aussi intense que la sienne, mais aussi celle d’un autre esprit, une terreur écartelée entre joie et folie. Un bonheur enivrant, né d’une angoisse sans fin, étendu dans un désert écorché par la sécheresse d’un cœur évidé. Au milieu de ce vide, une pensée, enrobée d’une larme putride : Enfin !

Nellis contemplait la scène sans y croire, Mú dans ses bras. La progéniture d’un esprit tordu, sa gueule figée devant la maigre silhouette évasée de Jilam et le point microscopique niché contre sa poitrine : Mousse-qui-pique.

Tout ceci ne dura que le temps d’un souffle court. La bulle éclata et le Chasseur réapparut, sans un bruit. La bête, alertée malgré son sonar défectueux, tenta de fuir, mais il était encore trop tard. Son bourreau la tenait sous ses chaînes. Le fer de lance mordit l’un des appendices que l’on pourrait au hasard qualifier de membres. La pointe transperça de part en part la cuirasse noire chitineuse. L’agonie aigüe perça le chœur du bois, qui à aucun moment ne s’était interrompu. La créature impossible s’effondra sous un champignon d’épaisse fumée blanchâtre.

Nellis se précipita, Mú sur les talons. Elle voulait hurler, appeler son amant étendu à terre, mais sa voix ne répondait toujours pas. Le Chasseur se tenait déjà au chevet du jeune homme. Jilam avait les yeux ouverts.

─ Il est simplement sous le choc, grommela la voix réconfortante du sanglier bourru.

Nellis l’aurait enlacé si elle ne serrait pas déjà son sot de mari, qu’elle n’avait ni la possibilité, ni même la force d’engueuler. Jilam sourit sous la marée de sourcils blancs perlés de larmes et de pluie, Mousse-qui-pique contre sa trachée, tentant de se convertir en atome.

Idiot ! Idiot ! Idiot ! Tête de gland !

La paume de pierre du Chasseur vint lui caresser le dos.

─ Je ne t’ai jamais connu si silencieuse. Tu as paumé ta langue ? Vrai ? Par la queue du castor, voilà qui est fâcheux. Attends. J’en finis avec mon problème et on s’occupe du tien. Reste-là.

Sur ces mots, il se dirigea vers l’amas de fumée blanche. Avant qu’il ne l’atteigne, il s’était dissipé, et en lieu et place de l’énorme carcasse se tenait, recroquevillé en position fœtale, un embryon d’humanoïde, rien de moins, oui… qu’un enfant !

Des sanglots émanaient de la petite silhouette dénudée, boule de suie secouée de spasmes. Le Chasseur s’approcha, prudemment, ramassa sa lance et la brandit, prêt à abattre. L’enfant, un lutin semblait-il, écarta les bras, révélant son visage, tailladé par le bourreau Terreur.

─ Pitié ! Par pitié ! Ne me tue pas ! Je ne veux pas mourir !

C’était la voix de Nellis.

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