L’océan entre nous, premier chapitre de mon histoire

5 mins

Chapitre 1

Avril 2023

La maison en pierre nichée dans les rochers surplombe les falaises. J’adore cet endroit depuis le premier jour où je l’ai découvert, quelques semaines après avoir rencontré Andreas Gabali. Il doit être en train d’écrire son prochain roman depuis plusieurs heures et nous avons convenu que nous le rejoindrions ce soir. Je ne sais que peu de choses de cet homme qui partage ma vie depuis presque un an. J’ai toujours été attirée par le charisme et les esprits libres, mais cette fois c’est plus que cela, en lui réside un mystère que j’aimerais percer. Avant de me connaître et de devenir l’écrivain de renom qu’il est aujourd’hui, il a fait le tour du monde à la voile. Je reste méfiante parce que j’ai déjà été bernée et pour rien au monde je ne laisserais cette mésaventure se reproduire. J’ai découvert son secret au fil de nos rencontres. En rentrant de voyage, il a perdu la femme qu’il aimait dans des conditions que j’ignore et qu’il garde secrètes. C’est cela qui m’a attirée. Cette noirceur, que j’ai décryptée dans ses yeux avant de vraiment le connaître m’a rendu éprise de lui.

 Nos tennis aux pieds, nous sommes parties nous promener sur le sentier des douaniers avec ma fille, Lila. En cette fin du mois d’avril, les touristes ne sont que partiellement arrivés à Dinard. Elle me devance sur le chemin. La marée est basse, mais sur la digue, nous apercevons la plage comme si nous nous étions avancées dans la mer. C’est ce qui donne du charme à cet endroit. Lila enlève ses chaussures et s’assoit sur le rebord bétonné. À neuf ans, même si elle sait nager, Andreas ne cesse de me recommander d’être prudente.

– Tu vas te baigner ?

– L’eau est trop froide !

– Que dirais-tu de longer les falaises jusqu’à la grotte ?

– Tu crois que nous pourrons entrer à l’intérieur ?

– Avec la marée, certainement !

Elle marche plus vite que moi et nous ne tardons pas à arriver au niveau du contrebas de la grotte des lumières. Elle a sauté sur les rochers pour en atteindre le fond tandis que je suis penchée au-dessus d’une immense flaque d’eau pour contempler les reflets du soleil sur les petites algues vert clair et orange. Des promeneurs lisent les informations sur les pancartes avant de remonter les marches en pierre creusées dans la roche. Ce paradis nous fait à chaque fois l’effet de vacances.

Lorsque nous arrivons en fin d’après-midi, Andreas vient de cesser d’écrire et nous accueille avec tendresse. Il dépose un baiser sur mes lèvres et comme je ne réagis pas assez à son goût, il prend ma tête entre la paume de ses mains et recommence en appuyant sa bouche plus fort contre la mienne. Puis il s’attelle à la préparation du repas en nous préparant deux verres de vin alors que je fouille dans les placards à la recherche d’ingrédients pour faire un gâteau. Poudre de coco, du citron vert et des œufs : cela fera l’affaire !

– Tu as suffisamment avancé à ton goût ?

–  Mon goût ne se satisfait jamais de ce que je peux écrire, mais je suis heureux de te retrouver.

Avant de passer à table, il allume une bougie. Nous mangeons un bouillon délicieux composé de légumes avec du pain frais et de la rillette du marché. Andreas nous propose d’une mine enjouée :

– Que pensez-vous de faire une balade en mer demain tous les trois ?

Lila me regarde d’un air indécis avant de répondre :

– J’aimerais rester ici et jouer avec Elina. 

Elina habite elle aussi dans une maison qui borde les falaises. Elles se sont liées d’amitié en jouant dans la rue en contrebas. Lila n’a jamais été une petite une fille sauvage mais depuis que son père a disparu, elle est devenue plus ouverte et mature.

Andreas tente de la convaincre.

– Tu ne souhaites pas venir avec nous ? C’est dommage !

– Non, je préfère rester ici.

– J’espère que ce n’est pas ma présence qui te rebute au moins Lila ?

– Rien à voir avec toi, d’ailleurs, j’ai un exposé sur les orages à finir pour la semaine prochaine, tu n’aurais pas…

– Je vais voir ce que je peux trouver, j’ai des tas de photos d’orages en mer.

Holly est la chatte de la maison, son pelage est long et blanc et elle se prélasse sur le tapis tandis que nous mangeons. Andreas sourit. Il a compris qu’il ne la fera pas changer d’avis.

Nous finissons le repas puis nous nous installons dans le grand canapé en cuir blanc qui fait face à la baie vitrée. Il ne peut pas y avoir de paysage plus envoûtant, le bleu de l’océan qui se confond avec le ciel. Andreas a sorti son jeu de dames et joue avec Lila pendant que mon regard se perd au loin sur l’immensité, vidé de toutes les inquiétudes du quotidien. Cela me fait du bien de la voir rire et de s’agacer de perdre contre Andreas, de vouloir jouer encore une fois. Ce « encore une fois » qui se prolonge tard dans la soirée. Je sais qu’elle en a besoin même si elle aimerait me faire croire le contraire. Dans le silence, je suis heureuse. Je songe que mon train de vie ne m’avait pas laissé le loisir d’apprécier ce genre de moments. Holly vient se blottir au creux de mes genoux et ronronne paisiblement.

Avant que nous nous endormions, j’entends Andreas prononcer « tu es si belle mon amour » et cela réchauffe mon cœur. Pas suffisamment pour que je ne sois pas obligée de me relever et de m’asseoir face à la baie vitrée pour contempler le fracas de l’océan sur les falaises. Je songe à son étrange façon de vivre, toujours dans ses pensées, et lorsque qu’il n’est pas en train d’écrire, je devine à son expression floue, qu’il pense déjà à d’autres mots. Si là, au milieu de la nuit, je me mettais à écrire, je pourrais déposer une part du mystère qui m’habite, oh cela n’aura rien d’une histoire, ce seront juste mes pensées. Et dieu sait si parfois elles prennent de la place. Mais nous les femmes nous nous devons d’être fortes, de ne rien montrer. Alors je commence par le début, le commencement de notre histoire. Une fois la première phrase écrite, je me dis que les mots viendront facilement. Le plus dur, c’est toujours la première fois, la première phrase, le premier mot, le premier pas. Une fois que le processus est enclenché, en général, on ne se retourne pas.

Mai 2022

Je travaillais dans un restaurant du centre-ville de Vannes. C’est le départ de Julien qui a métamorphosé ma vie. Je devrais dire l’abandon, c’est comme cela que l’on dit quand une personne disparait de votre vie sans vous laisser la moindre adresse, mais j’ai envie d’être lumineuse, alors je vais dire le départ, parce que ce genre d’occasion nous donne l’opportunité de reprendre notre vie à zéro, et ça c’est une vraie chance. J’ai passé des mois pendant le confinement à élaborer des menus pour mon projet. Désormais ils sont disponibles pour les restaurants via une plateforme en ligne que je mets à jour au fil des mois.

Ce matin du mois de mai de l’année dernière, j’étais en train d’observer le détail du planning des écrivains qui seraient présents au salon du livre. Je comptais m’y rendre avec Lila. Je ne savais pas encore quel roman j’allais emporter, peu importe, j’allais rencontrer Andreas Gabali. J’avais noté l’heure où il serait présent, ça tombait juste en fin d’après-midi, puis j’avais consulté mon agenda et je m’étais dit que ça allait être serré. Je risquais de le louper, tant pis, ce serait l’occasion de découvrir d’autres auteurs. J’avais été obligée d’appeler Lila plusieurs fois avant qu’elle ne descende de sa chambre. Depuis que j’étais à mon compte, j’avais l’impression que Lila calquait certains de mes comportements. À commencer par l’autonomie, à moins que ce ne soit une façon dissimulée de cacher son chagrin. C’était notre moment préféré, à toutes les deux : préparer le repas et pour rien au monde je n’aurais manqué cet instant. J’avais collé le post-it sur mon frigo, en plus d’avoir noté la date dans mon agenda, impatiente à l’idée de le rencontrer en chair et en os. L’excitation avait parcouru mes pensées avant de sombrer dans le sommeil. J’avais songé que si les idées noires peuvent vous garder éveillée, les pensées joyeuses ont le même effet. C’est ce qui émerge de votre esprit qui empêche votre cœur de trouver le repos.

 

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