L’héritage du Zénith – X

6 mins
Au palais impérial, les serviteurs vaquaient de nouveau à leurs activités en commentant la réunion royale ayant eu lieu plus tôt. Ils rivalisaient de suppositions quant à la raison de celle-ci. Très vite, la rumeur de la succession fut mise sur le tapis et, dès lors, tous prirent le camp de l’un ou l’autre des héritiers.
Hachbanmeraug récoltait bien évidemment le plus de suffrages. Tous louaient sa force et sa détermination, et craignaient tout autant d’apparaître comme des partisans adverses.
Pourtant, une bonne partie fut également là pour défendre Evysciel. Mais ces soutiens étaient nettement moins disciplinés. Des divergences de points de vues naquirent entre eux, se disputant sur son sexe, et avançant des arguments plus ou moins sérieux pour étayer leurs convictions.
Lisithia, quant à elle, ne fut même pas mentionnée dans les débats… Non pas qu’ils ne la respectaient pas, mais il leur paraissait totalement impossible qu’elle puisse être préférée aux deux autres.
Trop jeune.
Trop humaine.
Un serviteur cependant ne prenait pas part à ces discussions bien futiles à ses yeux. Il se contenta de passer auprès des autres, sans se soucier le moins du monde de leurs points de vue, esquissant tout juste un sourire à certaines paroles qu’il trouvait bien vaines. Comme si les simples serviteurs qu’ils étaient, avaient le moindre poids dans la décision que prendrait Lucifer… Peu importe qui serait son héritier, ou son héritière, ils finiraient tous par faire des courbettes et chercher à s’attribuer les bonnes grâces du futur maître des lieux…
Il s’éloigna ainsi de tout cela, portant un plateau d’argent surmonté d’une tasse fumante, et s’engouffra dans les étages du palais.
Lisithia s’était installée sur le rebord du toit, les genoux repliés sur sa poitrine, fixant sous ses pieds l’ombre insondable de l’Empreinte, de laquelle une chaleur étouffante remontait de ses tréfonds illuminés d’une diffuse lueur rougeâtre.
— J’étais sûr de vous trouver ici, Princesse…, dit le serviteur en arrivant à son niveau, droit, une main derrière le dos, l’autre tenant toujours le plateau.
Lisithia tourna simplement la tête pour observer l’arrivant.
Vêtu d’une tenue des plus classique pour un majordome, il arborait un costume composé de trois pièces, habillant sa silhouette élancée, peu musculeuse mais bien faite. Un pantalon noir en cuir, ceinturé d’une lanière en peau de reptile brune bouclée d’argent. Une chemise blanche légère aux boutons de manchettes représentant des roses cristallines. Un gilet noir par-dessus attaché par trois petites chaînes d’or. Son visage à la peau pâle affichant un air sérieux et impassible, était bordé d’une longue chevelure noire tirée en arrière, à l’exception d’une longue mèche blanche retombant sur son front et descendant le long de sa joue gauche. Un regard perçant, et vairon, son œil droit étant bleu, le gauche vert, finissait de compléter le portrait de cet homme d’une trentaine d’années humaine.
— Henry…, lâcha Lisithia en souriant. Elle porta la main à son visage et retira la mèche masquant son œil maudit pour le plonger dans le regard du serviteur.
Ce dernier sourit à son tour et, sans cesser de fixer cet étrange globe noir serti d’un iris doré aux reflets rougeoyants, il reprit :
— Vous savez que ce petit tour ne marche pas avec moi, Princesse…
Elle soupira :
— Oui, oui, je sais…, répondit-elle en secouant la tête pour masquer de nouveau son œil. Mais j’aimerais bien savoir pourquoi…
— Souhaiteriez-vous ma mort ?
— Mais non… Je sais bien que ça ne te fait aucun effet à toi… Tu es sûr que tu ne serais pas un fils caché de mon père ?
— Loin de moi ce privilège, Princesse. Je ne suis qu’un humble serviteur… En tant que tel, je viens d’ailleurs vous apporter votre thé.
Il s’inclina pour lui présenter le plateau. Elle regarda la tasse, la saisit mais ne la porta pas à ses lèvres, se contentant d’observer Henry :
— Le dernier « humble serviteur » qui a vu cet œil s’est jeté dans ce trou par la fenêtre deux étages plus bas… Alors excuse-moi de penser que tu n’es pas seulement ce que tu prétends être…
— Ne suis-je pas un bon serviteur pour vous, Princesse ? s’exclama-t-il faussement offusqué.
— Mais si, mais si…
Un silence pesant se fit.
Lisithia était parfaitement consciente qu’Henry, qui était le seul serviteur de tout le palais à avoir pu l’approcher, et donc s’occuper d’elle quand elle n’était qu’une enfant, cachait forcément un secret. Ni lui, ni même son père n’avaient jamais accepté de lui révéler la nature de ce dernier… Elle avait horreur de ça.
— Dis-moi… Les yeux de mon père sont-ils aussi sans effets sur toi ?
— Est-ce important ?
— Non… Je me demandais simplement…
Elle esquissa une moue discrète. La question la perturbait plus qu’elle ne le disait. Ce pouvoir, ou cette malédiction, était la seule chose qui faisait d’elle une descendante irréfutable de Lucifer. Mais il y avait quelques variations entre le sien et celui de son père : lui était capable de le contrôler, tandis que elle, terrasserait tout le monde dans ce palais, hormis Henry et son père évidemment, si son œil n’était pas masqué… Dans ses jeunes années, les serviteurs avaient tenté de lui mettre un cache œil, mais ce fut vain. Il fallait que ce soit une partie de son corps qui masque l’œil. Elle n’avait donc pas beaucoup d’option : garder l’œil clos, mettre une main devant, ou bien laisser ses cheveux le voiler… C’était la solution choisie par Lucifer lui-même. Outre que cela serait plus naturel, il s’amusait qu’une mort certaine ne tienne qu’à une simple mèche, légère et soumise à des mouvements trop brusques de son enfant… De nombreux morts accompagnèrent ainsi ses premiers pas, à une époque où elle ne comprenait pas encore la dangerosité de ses capacités…
Heureusement, elle avait Henry. Mais, même si son immunité avait été un soulagement dans la jeunesse de Lisithia, désormais adulte, elle ne pouvait que se poser des questions. Si le serviteur était insensible au sien, sans pouvoir résister à celui de son illustre père, cela signifiait qu’il était également moins puissant.
Sentant son mal être, Henry reprit sans pour autant lui répondre clairement :
— Qu’importe si votre père m’affecte ou pas. Il est plus fort que le prince Hachbanmeraug, et bien plus versé dans la magie que son altesse Evysciel. Bien plus duel également. Vous êtes tous ses enfants. Nul ne pourra jamais le remettre en cause.
Mais aucun de vous ne sera jamais lui.
— Je sais, je sais… Mais c’est justement le problème… Connais-tu la raison de notre convocation ?
— Il y a des bruits parlant de succession…
— C’est ça… Mais il n’a pas choisi. Il a juste dit que nous ne pourrions pas nous défiler…
— Le prince Hachbanmeraug n’a pas dû apprécier.
— En effet ! sourit-elle. Personnellement, je m’en moque… Je n’ai pas envie de régner…
— Il y a moins enviable comme perspective. Comme devoir porter le thé à une gamine sur un toit surplombant un trou béant…, provoqua-t-il délibérément. Qu’elle ne daigne même pas goûter…
— Plains-toi ! Tu as quand même un statut à part parmi les serviteurs. Mon père t’a assigné à mon service personnel !
— Bien obligé ! J’étais le seul pouvant changer vos langes sans finir étouffer avec !
— Hé ! Non mais ça va pas de parler de ça ?
— Ne soyez donc pas gênée, Princesse. C’est dans l’ordre des choses pour un serviteur…
— Oui, mais je ne suis plus une enfant ! C’est assez perturbant pour moi de t’entendre parler de mes langes !
— Soit. Mais depuis que vous savez marcher, vous passez plus de temps hors du palais, et vous me délaissez comme vos premiers jouets. Je suis bien obligé de me raccrocher à mes pauvres souvenirs de serviteur abandonné…
— Tu parles d’un serviteur… Tu crois que ceux de Raug lui parlent ainsi ?
— Mais par chance, vous n’êtes pas lui.
— Oui… Mais je ne vois pas qui pourrait mieux succéder à Père… Et puis, s’il choisit Evy, Raug n’en restera pas là. Cela risque de créer des conflits internes explosifs.
— Et s’il vous choisit vous ?
Un silence passa. Lisithia y pensait c’est sûr, évidemment, mais elle n’était pas sûre de ce qu’elle ferait :
— Je pensais abdiquer aussitôt et passer le relais à Raug ou Evy… Après tout, si j’étais reine, personne ne pourrait rien dire mais… Qui que je choisisse, l’autre sera en colère…
— Vous pourriez donc régner. Après tout, Leurs Majestés craignent votre pouvoir.
— Je n’en suis pas si sûre… Raug a failli s’éventrer en essayant de me tuer. Je ne pense pas qu’il ait passé toutes ces années à rester dans la crainte de ce pouvoir. Tu connais mon frère, il ne supporte pas la défaite. Quant à Evy, oserais-tu me dire que tu n’as jamais reçu la visite de personnes se montrant très intéressées par ton immunité face à mon œil ?
— Il est vrai que j’ai pu voir défiler quelques créatures curieuses… Mais je ne vous trahirai jamais, Princesse…
— Je sais… Mais regarde-moi. Contrairement à eux, je n’ai même pas de palais…
— Ce n’est pas tout à fait exact, Princesse…
— Pardon ?
— Eh bien… Je n’ai jamais abordé le sujet avant mais, vous disposez d’une demeure attitrée.
— Comment cela ?
— Pour vous expliquer, il faudrait que je vous parle de… votre mère…
Lisithia fut surprise. Sa mère… Elle n’avait jamais rien voulu savoir sur l’humaine l’ayant mise au monde, elle ne l’avait jamais connue… Ses seuls souvenirs de son enfance étaient tous en rapport avec Henry. Il semblait d’ailleurs ne pas avoir vieilli depuis l’époque où il la trouvait entourée des cadavres d’autres serviteurs et d’assassins envoyés par son frère ou par les partisans de ce dernier ou d’Evysciel. Il n’y avait jamais aucune preuve. L’aîné se moquait bien d’être pointé du doigt, mais Evysciel était l’innocence incarnée face à ces accusations.
Elle baissa les yeux, il était peut-être temps qu’elle en apprenne davantage…
— Je t’écoute, parle-moi d’elle…

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1 Commentaire
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Annick Smits
8 mois il y a

C’est ma préférée elle ^^ vite la suite 😊

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