L’héritage du Zénith – XII

7 mins

Le majordome prit un nouvel instant pour lui. Il ne devait pas oublier le moindre détail, même celui pouvant paraître sans importance.

Les plus petits détails ont toujours une nécessité :

— Votre mère s’appelait Véronica. Ses noms et titres complets étaient Véronica Elizabeth Sophia de Rezan, duchesse de Kheldoria.

— Kheldoria ?

— Je vois que ce nom ne vous est pas inconnu, et c’est fort heureux. Cela prouve que malgré vos réticences, mes enseignements ont tout de même trouvé une place parmi vos pensées vagabondes…

Il laissa passer les protestations de la jeune femme dans un sourire amusé et provocateur, avant de poursuivre :

— Comme je vous l’ai enseigné, Kheldoria était la capitale terrestre des forces célestes. D’un point de vue humain, vous descendez d’ailleurs de la famille l’ayant dirigée pendant des générations. Du reste, c’est davantage à votre sang que les humains prêtèrent allégeance, qu’au royaume du ciel…

— C’est pour cela que mon père a jeté son dévolu sur ma mère ?

— Cela aurait pu en effet : s’accoupler avec la descendante de cette lignée aurait porté un coup certain au ciel, mais il n’en est rien… En fait, contrairement au reste de votre fratrie, vous êtes née après le retrait des forces céleste… Aussi, cette famille ne représentait plus rien aux yeux de votre père… S’il l’a choisie, c’est uniquement parce qu’elle n’avait aucunement peur de lui…

Pas plus que du ciel d’ailleurs.

Il marqua une nouvelle pause. Pour la jeune femme, apprendre être, d’une certaine façon, l’héritière de la dynastie pro-céleste par excellence, tout en étant la fille de Lucifer, méritait bien un temps de répit.

Lisithia de son côté, se prit à penser à Evysciel. Finalement, leurs origines les tiraillaient de la même façon entre deux monde.

Elle fit un geste envers Henry pour qu’il poursuive.

— Votre mère vous ressemblait beaucoup. Elle avait à peu près votre âge quand vous êtes née. Tout comme vous, elle arborait une longue chevelure rousse, bien que la vôtre soit plus lisse et intense que la sienne. Vous avez également hérité d’elle la couleur émeraude de votre œil. Mais aussi son caractère libre… Ayant deux grands frères voués à diriger la ville, elle n’avait que peu d’attrait pour les protocoles et autres obligations dues à son rang. Elle s’opposa à de nombreuses reprises à sa famille qui, vivant toujours dans sa gloire révolue, multipliait les hypothèses sur le retrait des anges. Pour Véronica, ça n’avait aucune importance d’en connaître la raison : ils devaient avant tout s’occuper d’eux. Elle parcoura le monde dans cette optique, aidant comme elle pouvait tous ceux qu’elle croisait… Il était plutôt rare de voir une femme de son rang, les genoux boueux et les mains écorchées à force de labourer les champs avec les fermiers…

Là encore, vous devez tenir d’elle votre peu de respect pour vos vêtements…

La jeune femme poussa un soupir boudeur, et prit le malin plaisir à retirer les poils du cerbère parsemant ses habits, pour les montrer au majordome.

Il soupira :

— Il faudrait tondre cet animal… Bref…

C’est finalement dans l’un de ces petits villages qu’elle rencontra votre père. Tout le monde savait qui il était. Les rumeurs parlant de ses troupes visitant les villages à la recherche de femmes en âge de procréer l’avait devancé. Aussi, lorsque les bruits de son approche parvinrent aux habitants, tout le monde décampa.

Sauf votre mère.

Elle resta seule plusieurs jours dans ce village désert, s’occupant des bêtes délaissées par les villageois ayant fui en toute hâte. Quand elle aperçut l’armée de son Altesse, elle vint l’attendre aux portes du village, exigeant de lui parler.

Lisithia sourit en imaginant la scène, et regretta un peu plus de ne pas avoir connu sa mère. Henry lut son visage et reprit pour ne pas la laisser à ses tristes pensées :

— La conversation sidéra pas mal de soldats si j’en crois ce que l’on m’a dit. Votre mère lui parla comme s’il s’agissait de son vaurien de fils venant de commettre une énième bêtise… Évidemment, cela n’eut aucun effet sur votre père, mais cette effronterie l’amusa. Il lui demanda, pour la provoquer, si elle accepterait de s’offrir à lui pour qu’il cesse ses raids. Le choix de votre père était fait depuis longtemps, et quelque soit la réponse de votre mère, elle aurait de toute façon fini la journée dans son lit. Mais il voulait voir si derrière son cran, il n’y avait que de belles paroles ou si elle irait jusqu’à se sacrifier… Elle n’hésita pas la moindre seconde, éprouvant même une certaine colère à l’idée que votre père puisse penser qu’elle se défilerait. Devant son Altesse et ses hommes, elle se dévêtit elle-même… Certains disent que sa réaction si prompte ébranla votre père.

Il n’y avait pas d’amour bien sûr, mais des trois concubines de votre père je pense que Véronica fut celle qui l’a le plus intrigué, et donc éveillé son intérêt… Il la ramena ensuite à Horgia, pour s’assurer de son état, puis elle demanda à être installée dans un petit manoir en lisière des bois de Dam pour les quelques temps restant avant l’accouchement.

Il stoppa son récit pour observer la jeune femme, voyant à son regard changeant qu’elle craignait le moment où il aborderait sa naissance, car il y avait un point qu’elle n’avait jamais osé éclaircir, et bientôt il le serait.

Aussi, il décida de l’évoquer sans plus attendre :

— Et puis vint le jour de votre naissance… Mais rassurez-vous, vous n’êtes pas en cause dans la mort de votre mère.

Lisithia leva les yeux vers lui, soulagée mais interrogative : elle avait toujours craint que sa mère fusse la première victime de son œil maudit.

Henry expliqua :

— La première personne ayant succombé à votre pouvoir inné, fut la sage-femme qui vous extirpa du ventre de votre mère. Les autres serviteurs présents, informés de ce potentiel danger par votre père, comprirent aussitôt la nature de votre capacité, et vous fûtes placée à l’écart. Comme vous le savez, trois autres serviteurs décédèrent dans l’opération… Sur ce point vous battez haut la main le prince Hachbanmeraug par votre précocité !

Le trait d’humour n’eut pas l’effet escompté.

Il reprit sans tarder :

— Votre mère finit tout de même par vous prendre dans ses bras. De toute façon, elle aurait préféré mourir en le faisant, que vivre en vous observant de loin… Dans un geste sûrement guidé par l’instinct maternel, elle couvrit votre œil de sa main. Peut-être était-ce parce que vous partagiez le même sang, mais cela a fonctionné.

Il allait maintenant devoir aborder le sujet de la mort de Véronica. Cela n’allait pas être facile :

— Les conditions de la mort de votre mère ne sont pas clairement établies. Il s’agit surtout de suppositions. Ce qui est certain, c’est qu’un matin, quelques semaines après votre naissance, lorsque la dame de compagnie de Dame Véronica vint la réveiller, elle la trouva morte dans son lit. Tout en donnant l’alerte, elle se précipita dans votre chambre, oubliant le risque encouru, elle vous trouva allongée dans votre landau, quatre cadavres vous entourant… Quant à vous, vous sembliez paisible, une longue mèche des cheveux de votre mère cachant votre visage… De ce qu’on a conclu des événements, les intrus ont d’abord assassiné votre mère, puis, ayant visiblement connaissance de son effet sur vous, ont coupé ses cheveux pour masquer votre œil… Cependant, il semblerait que quelque chose ne se soit pas déroulé comme prévu et que vous les ayez tous tués… Pour autant, la mèche était bien présente, et la servante n’étant pas morte en venant vérifier votre état, on peut en conclure que leur plan, si telle était bien leur stratégie, avait parfaitement fonctionné… Alors pourquoi sont-ils morts ? Et qui les aurait tués si ce n’est vous ? En d’autres termes, j’ai bien peur que nous ne sachions pas grand-chose. De même que je craigne que les commanditaires soient tout aussi inconnus, ni même s’il y en avait… Tout ce qu’on sait, c’est que les cadavres autour de vous appartenaient à l’humanité…

Un voile de tristesse passa dans l’œil de la jeune femme, qui finit tout de même par sourire de manière faussement indifférente :

— Ce sont les risques inhérents à notre monde, n’est-ce pas ?

— Je ne peux malheureusement pas vous contredire…

Le serviteur, paraissant lui-même mal à l’aise, ne releva pas l’attitude de sa maîtresse. Ce n’était pas son rôle, et il ne saurait pas quoi dire.

Pas à cet instant du moins…

Elle reprit :

— Bref ! Tu as parlé d’une demeure qui n’attendait que moi ?

— En effet. Bien qu’elle soit abandonnée depuis longtemps, la dernière demeure de votre mère, est logiquement vôtre.

— Le manoir de Dam donc…

— Tout à fait.

— En d’autres termes, Raug possède le plus grand palais d’Horgia, protégé par toute la cité. Evy habite un palais quasi inaccessible gardé par son araignée géante. Quant à moi, tu me demandes d’aller m’installer, seule, près de la forêt de Dam… Ôte-moi d’un doute… C’est bien de cette forêt que mon père a interdit l’accès tant la faune et la flore locale sont dangereuses, même pour nous ?

— Je ne suis pas en mesure de vous demander quoi que ce soit… Mais, je vous ferai tout de même remarquer que, si l’endroit est inhospitalier pour vous, il le sera tout autant pour ceux cherchant à vous atteindre, peut-être même davantage encore.

Et puis… Il s’agit là de votre héritage.

— Tu as raison…, admit-elle. Ce n’est pas comme si j’avais vraiment le choix de toutes façons…

— En fait… Vous pourriez tout aussi bien vous trouver un lieu à votre convenance, et en anéantir tous les locataires actuels…

— Oui, bien sûr… Mais non merci !

Nouveau silence.

Henry patienta jusqu’à ce qu’elle pose la question qu’il attendait :

— Et… Tu viendras avec moi ?

— Je serai là où vous me jugez nécessaire d’être Votre Majesté, répondit-il en s’inclinant face à elle.

Il avait adopté cette posture servile en sachant parfaitement qu’elle exaspérait la jeune femme, tant elle savait qu’il était bien loin des serviteurs traditionnels. Mais elle avait une carte en main pour se venger et l’abattit à cet instant :

— Bien ! Parce que j’aurai besoin de toi ! J’ai convenu avec père que le jour où je partirais m’installer ailleurs, je puisse amener Nocre. Il va bien falloir t’en occuper…

— Pardon ? s’inquiéta le serviteur en se redressant. Vous voulez amener cette bête avec vous ? Et que je m’en occupe ? Mais, enfin… Il… C’est…

Il soupira, totalement conscient que ses protestations ne mèneraient à rien :

— Comme vous le souhaitez, Princesse…

— Parfait ! s’exclama-t-elle, ravie de son effet. Je vais avertir père, et puis on y va !

Lisithia se leva dans un large sourire et disparut dans la tour du palais.

Henry demeura incliné respectueusement jusqu’à son départ, puis releva la tête :

— La forêt de Dam…

Un sourire empreint de nostalgie s’esquissa sur ses lèvres.

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1 Commentaire
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Annick Smits
8 mois il y a

C’est vraiment ma préférée elle ^^
Vivement la suite 🙂

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