Le Conte de la Sorcière des Bois 8. Pitié pour la Pythie

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Quelques secondes seulement après qu’elle l’eut enfilé, Nellis arracha précipitamment le masque et le jeta avec rage dans la gueule des ténèbres. Suffocante, elle s’affala à genoux, la roche gelée écorchant la peau au travers du tissu, pourtant épais, de son pantalon. Ses griffes se fendaient tandis qu’elles s’acharnaient vainement à lacérer le sol de la caverne. Quand, enfin, elle retrouva un souffle à peu près régulier, elle se mit à tâtonner, aveuglée par les visions qui refusaient de disparaître bien qu’elle ait retiré le masque. Ses doigts ensanglantés s’arrêtèrent au contact du bois. Ce dernier lui brûlait les paumes tel un charbon incandescent mais elle refusait de lâcher prise. Dans un cri effroyable, répété en écho démentiel par les murs caverneux, elle se mit à frapper violemment la figure brûlante contre la roche glaciale. « Brise-toi ! Brise-toi ! Brise-toi ! » ahanait-elle à chacun des coups portés d’une force démesurée, ignorant si c’était en paroles ou en pensées qu’elle s’exprimait. Elle avait beau abattre l’objet trois fois maudit de toute sa puissance incomparable, la sorcière se sentait plus faible qu’un lapereau, incapable ne serait-ce que d’ouvrir la cosse d’une châtaigne. À bout de force, elle finit par baisser les bras. Ce vulgaire morceau sculpté dans le bois d’elle ne savait quel arbre et dont la surface, au toucher, demeurait aussi lisse que la peau d’un bébé, avait eu raison de sa volonté.

Nellis se recroquevilla en position fœtale, enlaçant contre sa poitrine l’obscure figure, bercée par l’espoir qu’en fermant les yeux, les visions se dissiperaient. Vain espoir. Ne lui restait que les larmes. Mais mêmes elles ne parvenaient à ne serait-ce que brouiller l’image qui s’imposait à sa conscience avec la toute-puissance inégalée d’une certitude dépourvue du plus maigre doute.

Où qu’elle se réfugie… Dans l’océan étincelant de son esprit, sur ses îlots aux lagons transparents de songes, ses archipels verdoyants de souvenirs. Qu’un continent avait englouti. Le lit des fleuves et les chaînes de montagnes dessinaient un visage. Un beau visage couvert de verdure, battant de vie, que le temps, immanquablement, venait décharner. Montagnes dénudées. Rivière asséchée. Oreillers et lits de poussière, égrainée par un ultime soupir.

En dépit de toutes ses capacités incommensurables, le poids de l’expérience de multiples vies, des dons comparables aux dieux, la sorcière jamais, ô grand jamais, ne saurait changer la vérité. Une vérité aussi cruelle qu’implacable. Elle était tombée amoureuse de la mort.

Cette fameuse nuit d’hiver, dans cette clairière aux lanternes, la mort l’avait dupée en prenant l’apparence d’un garçon transit de froid, abandonné par la vie. Elle l’avait pris en pitié avant de l’aimer, inconsciente des mâchoires du piège qui se refermait sur sa pauvre tête.

Et tandis qu’approchent à pas lents mais réguliers la dernière ombre du crépuscule, le déguisement s’effiloche, jusqu’au moment où ses derniers lambeaux tomberont. Alors la mort reprendra sa forme originelle. Tandis qu’elle, toute puissante reine, héritière née de deux mondes, étoile immortelle brillant dans le vide infini, ne peut rien y changer, sinon rapiécer le tissu afin de couvrir la vérité cachée.

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