Les Critiques aquatiques sont là !

4 mins

Il y aura bientôt 10 ans, Frédéric Othon Aristidès (Fred, l’auteur des albums Philémon ) nous quittait (avril 2013). Alors,  j’ai produit ce petit rien pour souligner son imaginaire.

Dans l’agonie du jour, les reliefs de la houle se perdent dans une mêlée où se confondent des teintes de bleu et de noir. Au loin, des trombes d’eau se déhanchent, attirantes comme une caresse mortelle. « Oh toi ! Atlantique Nord ! Tes eaux glacées portent la mort, » souffle le guetteur du haut de son poste de vigie. Son regard puissant fouille la mer, examinant les embruns à la recherche de ces aspérités redoutables.

Là ! Un poisson bondit hors de l’eau ! Là encore ! Des cormorans à la livrée noire de jais plongent comme des flèches vengeuses.

Aucun ne revient.

Dans le creux d’une vague, un bouillonnement d’écume se ponctue de petits cylindres luisants, furtifs comme les avant-gardes d’une flotte rageuse.

Aucun doute, ce sont eux.

Ces chacals de mer, ces charognards des marées, ces sangsues hydrauliques… Ils sont là !

« …en tuxedos ! » hurle un marin.

Oui ! Ils ont émergés. Les voilà rigides comme des cadavres dans leur fauteuils, flottant au gré des vagues, tel des tristes sires.

« Ils sont là ! »

Le navire se cabre. « Tous en scène ! ordonne le Maître d’équipage. Descendez le rideau-voile, ajustez les projecteurs. »

La tempête ne lâche pas. Le maître s’accrochent au bastingage. « Dégrisez le souffleur ! Préparez vos textes ! Mes frères, mes sœurs, récitez votre ode à la vie, hurle-t-il. Agrandissez vos âmes, libérez votre cœur. Séparez le signifiant du signifié ! Invoquez le mystère de l’Alpha et de l’Oméga. Créez ! Ouvrez de nouvelles voies ! Allez-y ramez de votre talent, peinez sur vos épures mes gaillards ! Je vous en conjure, souquez le fond de votre être et rayonnez ! »

Le gréement se gonfle dans le fracas du givre. Nos voix montent dans le vent, nos âmes repoussent la mer qui tantôt caressait le pont. « Récitez ! Chantez ! Jouez ! Exprimez votre désir des uns envers les autres. Soyez Muse, soyez Pygmalion ! ré-affirme le Maître. Allez-y moussaillons ! Parlez de l’Amour ! Faites-vous Tristan et Iseut, faites-vous amants aux destins tragiques ! Racontez une histoire, racontez l’Histoire, que dis-je ? Racontez l’histoire de l’Histoire ! Faites-nous rire, faites-nous pleurer, émerveillez-nous, mystifiez-nous ! Accrochez-vous ! Parbleu ! »

Et alors, nos déclamations se projettent, nos voix profondes dominent nos paroles, le ciel tourne, notre foi monte en puissance !

Mais cela ne dure pas.

Un son anémiant s’insinue comme un vilebrequin dans l’éther. Tout se referme, tout s’assombrit. La poupe alourdie de glace, s’enfonce comme une enclume.

« Il en vient de partout ! » hurle le guetteur.

Tantôt en flottilles éparses, les Critiques aquatiques nous encerclent en nombre incalculable. Aussi loin que porte notre regard, l’océan se couvre de ces bougres en haut-de-forme. Le guetteur le confirme, il y en a jusqu’à l’horizon. Dans ce ciel opaque, la mer et la pluie se liguent en une sinistre alliance. Nous restons figés, nos bras repliés sur nos têtes. Étions-nous en harmonie ? Chantions-nous à l’unisson ? Le doute nous traverse. Tout est brisé. Nous ne sommes plus que des consciences dissociées, des possédés sous le joug de ces intonations maudites.

Et puis, nos esprits se glacent. Nous, pauvres artistes venus des mers tropicales, citoyens des îles fainéantes où hier encore nous errions heureux le cœur léger, jouant de la lyre, faisant l’amour gaiement, abreuvés à l’hydromel, Oui ! …nous pauvres artistes, nous voilà décimés sur le pont d’artimon, égarés dans ce brouillard de confusion et de banalité. Dans la grisaille des rafales de l’Atlantique Nord, nous ne voulons désormais plus rien, nous nous découvrons malheureux, incapables de sanctifier ni l’esprit ni la chair. La célébration rituelle de ces syphoneurs d’âmes aussi sotte que terne, finit par nous dominer. Leur souffle frigide sonne le glas de nos rêves de gloire et de nos désirs d’extase.

Alors les structures du navire craquent. J’entends les plaintes de nos sœurs, leur cor ps étreint dans la chevelure d’une pluie sauvage, exuviés de leur peau et de leur âmes, leur voix chantant la tristesse infinie de celles qui ne donneront jamais le sein, avalées, elles aussi par les eaux noires d’un océan aux profondeurs du chagrin éternel. Le froid nous endort. Le silence étouffe nos ultimes tourments.

Le Maître d’équipage est le dernier à tenir. « Compagnons ! Je vous aperçois disparaître dans les abysses. Qu’il est triste que votre oraison funèbre soit celle de la dérision sardonique des Critiques aquatiques ! Oh ! Combien il est tragique que ce soit le souffle du vent et le vacarme des embruns qui chantent en chœur l’hymne funéraire de vos pulsions créatrices. Soyez bénis ! Adieu ! Je pars de mon côté, » se lamente-t-il.

« Les Critiques aquatiques sont des Seigneurs taciturnes, maîtres de l’atone et du néant. Ils nous accablent et nous font périr dans l’ombre et dans l’oubli ! » ajoute le guetteur. Il disparaît lui aussi.

*                                       *                                          *

Oui ! Pour peu qu’on le remarque, l’horizon maritime infini, celui des eaux tempétueuses du Nord, cache en son sein les épaves de nombreux vaisseaux-théâtres. Leur passé glorieux n’est plus célébré. Les Critiques aquatiques quant à eux, sont encore là, oisifs et avachis. Comme des débris qui se prélassent au gré des vagues, ils sifflent leurs sinistres railleries. Les vents de l’Atlantique Nord ne sont désormais plus nourris que par leurs gausseries hoquetantes.

Il n’y a plus d’espoir.

——-

Un peu sur Fred :

 

https://actualitte.com/article/57718/edition/fred-createur-de-philemon-acheve-son-numero-de-funambule

 

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5 Commentaires
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Haldur d'Hystrial
11 mois il y a

Très surréaliste, j’aime bien. Le ton et l’idée me font penser aussi à "Cape et de Crocs", bien que ça n’ait rien à voir avec l’auteur que tu nous présentes.

Haldur d'Hystrial
11 mois il y a

J’ai lu avec intérêt l’article sur cet auteur que je ne connaissait pas. Merci. (Je ne connais que très peu la BD). De cape et de Crocs est très bien, il y a beaucoup de loufoquerie poétique.

Roll Sisyphus
11 mois il y a

Bonjour O. DEJAVEL,
Vos mots m’ont emporté dans l’eau de la dérive et depuis je divague entre sacs et ressacs sur cette immensité ou les plastiques jetés à la mer s’unissent au cœur de gyres océaniques. Encore à l’état de soupe que déjà les algues et la vie viennent s’y accrocher.
Un jour peut être;
Après avoir été chassés de leurs terres par l’aride avancée des déserts, la puissance croissante des tornades et des moussons ou la montée des eaux.
Un jour peut être;
Les réfugiés climatiques prendront pied sur ces continents nouveaux.
Poséidon s’en réjouira alors.
Enfin! .
Son domaine, par les Hommes , sera peuplé.
Par ces hommes qui errent, sur des vaisseaux fantômes, rejetés, maudits pour l’éternité à moins qu’une terre aimante les accueille.
Venus des quatre coins de la Terre ces terriens deviendront ils alors des vagues-mériens. Quelle cité, quel état bâtiront ils?.
Les planches craquent, le rideau tombe…
Vous l’aurez compris, j’ai aimé le spectacle que vous nous avez offert. Merci !

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