Retour aux sources – Le cri du silence 7

10 mins

1ère partie – suite

L’école maternelle

La vie reprit son cours et le temps passa relativement vite jusqu’à la fin des vacances d’été. Stéphanie ne parlait toujours pas, elle trouvait pourtant le moyen de se faire comprendre. Tous les professionnels dont Sophie s’était entourée, lui conseillaient de l’inscrire à l’école maternelle. Elle aurait trois ans et demi à la rentrée et tous espéraient que cette nouvelle activité puisse l’aider à recouvrer la parole. L’idée semblait lui plaire et elle avait déjà choisi un cartable et de nombreuses autres choses à y mettre dedans. A la rentrée scolaire, cela faisait sept mois qu’Edouard était décédé. Le mois de septembre arriva si vite que l’on faillit oublier le jour de la rentrée !!!! Une ne l’avait pas oublié et trépignait à l’idée d’aller enfin à l’école. La veille, la soirée fut très longue. Papi et mamie furent invités à coucher à la maison pour garder Marc le jour J et personne ne réussit à trouver le sommeil ce soir-là. Stéphanie s’était levée tôt, avant tout le monde et était habillée et prête à partir une bonne heure avant l’heure fatidique. Les trois adultes présents dans la maison réussirent avec difficulté à lui faire prendre son petit-déjeuner. Il fallut user de nombreux subterfuges pour cela. Papi lui fit comprendre que sans rien dans l’estomac il lui serait impossible de se concentrer or son prétexte ne fit pas mouche. Mamie lui indiqua qu’elle serait incapable de faire du sport tant la fatigue serait forte, son motif n’eut guère plus de succès, Stéphanie ne sourcilla pas. Lorsque sa maman lui dit que si elle ne mangeait pas son estomac ferait tant de bruit que tous ses camarades risquaient de la regarder bizarrement, là elle fut réceptive. Sa maman avait su trouver les mots justes et Stéphanie s’installa finalement pour prendre son petit-déjeuner qu’elle dévora avec plaisir.

Il était temps de partir pour l’école, le petit Marc voyant sa sœur se préparer se mit très en colère, il voulait lui aussi aller à l’école avec Stéphanie. La rentrée se passa à merveille et Stéphanie revint enchantée de sa première journée. Les jours, les semaines et les mois passèrent, la vie suivait son cours, tout se déroulait parfaitement si ce n’était que Stéphanie ne parlait toujours pas. Elle était aux dires de sa maîtresse particulièrement bien intégrée dans la classe et plutôt éveillée pour son âge. Elle était un peu en retrait des autres, toutefois elle était attentive, bien que discrète, néanmoins constamment volontaire à la tâche.

L’année s’écoula sans problème particulier et les grandes vacances arrivèrent à nouveau. Depuis un an déjà, Marc était volontaire pour aller avec sa sœur à l’école et à la rentrée suivante, tandis que Stéphanie passait en seconde année de maternelle, Marc fit son entrée en petite section. C’était la rentrée de 1996/1997, Edouard avait disparu depuis maintenant un an et huit mois. Cependant tous le sentaient présent à leurs côtés, personne n’hésitait à parler d’Edouard même aux enfants, surtout à ses enfants. Marc vénérait son père, quant à Stéphanie, personne ne savait ce qu’il se passait dans la tête de cette petite fille si gentille et parfois si triste, si solitaire aussi. Lorsqu’une personne évoquait le nom de son père, elle s’enfermait dans un mutisme encore plus fort que celui dans lequel elle vivait depuis l’accident. Heureusement le reste du temps elle était plutôt souriante avec ses grands-parents et sa maman. La seule personne qui semblait la rendre pleinement heureuse était son petit frère qui bien que d’un an son cadet ressemblait davantage à un frère aîné. Pour son âge, il était grand et fort, il dépassait tous les enfants du même âge d’au moins une tête. Il tenait selon Jeanne et Jules de la constitution de son papa. A l’inverse Stéphanie était une fillette longiligne, presque fragile à ses côtés.

Jeanne venait une fois par mois sur la tombe de son fils pour l’entretenir et Jules savait que sa femme devait être bien triste à son retour et cela lui déchirait le cœur. C’était le motif qui les avait fait choisir l’inhumation pour eux-mêmes. Ils voulaient absolument éviter à quiconque la « corvée » qui consistait à se rendre au cimetière et à entretenir la tombe d’un mort qui de toute évidence s’en fichait totalement. Tous les deux étaient des athées inconditionnels. Mais la vie en avait décidé autrement … Et bizarrement ces visites faisaient du bien à Jeanne, malgré tout. Jules depuis ces derniers mois n’osait pas demander à son épouse si le contrat Prévoyance Obsèques qu’ils avaient choisi correspondait toujours à ce qu’elle souhaitait. Ils étaient athées tous les deux depuis qu’ils se connaissaient et pourtant Jules avait l’impression que son épouse appréciait de sentir son fils aussi près d’elle au cimetière. Peut-être se faisait-il des idées or il s’était promis d’aborder le sujet en rentrant avec son épouse, rien ne pressait, néanmoins il ne voulait prendre aucun risque. Pour rien au monde il ne voulait revivre les instants passés à faire un choix où planait un doute comme il avait dû le faire pour son fils.

Pour la première fois, Sophie avait accepté d’accompagner Jeanne à Tourcoing comme elle le faisait régulièrement pour se recueillir sur la tombe de son fils. A l’époque de son décès, les parents d’Edouard ne sachant pas quoi décider, ils avaient préféré faire enterrer Edouard. Ils s’étaient dit qu’en temps utile, il serait possible à Sophie de réclamer l’inhumation de son époux si elle pensait que c’était ce qu’il aurait préféré pour lui-même. Sophie s’approcha de la tombe et étonnamment, elle se sentit heureuse, sereine et détendue contrairement à ce qu’elle appréhendait. Elle avait l’impression de découvrir la tombe de son époux, il est vrai que le jour de son enterrement elle était déjà ailleurs. Tandis que Jeanne changeait les fleurs qui n’étaient pas encore fanées, elle s’assit au bord de la stèle qui se dressait à l’extrémité de la pièce tombale. Ses beaux-parents avaient fait réaliser un monument funéraire sobre, à l’image de leur fils, il était en marbre gris très clair, Edouard n’avait jamais aimé les tons trop foncés. Sur la stèle réalisait dans le même marbre était inscrit simplement « Edouard Lagrange 1960-1995 » on aurait dit une écriture d’enfant … Sophie passa délicatement ses doigts sur le texte comme si elle avait définitivement accepté son départ. En faisant ce geste, Jeanne la vit sourire et dire : « Je t’aime et tu resteras à jamais le grand amour de ma vie, où que tu sois, je sais que tu continues à veiller sur nous tous et je t’aime infiniment pour toutes ses raisons et pour mille autres, … ». Après un long silence, lourd comme si une chape de plomb qui pesait sur les épaules de Jeanne, Sophie ajouta : « Prends soin de ta fille chérie qui n’arrive toujours pas à se remettre de l’accident, parle-lui, explique-lui qu’elle doit se remettre à nous parler, dis-lui combien tu serais fier qu’elle exprime tout ce qu’elle a dans son cœur et dans sa tête, s’il te plait. Je donnerai ma vie pour entendre à nouveau le son de la voix de notre fille et je sais que si tu étais à nos côtés, tu la donnerais aussi. Elle semble si perdue parfois et seule son frère est en mesure encore de lui redonner le sourire. Marc se comporte comme un grand frère, c’est étonnant de le voir faire… Je sais que tu le vois, tu nous vois, il te ressemble tant, … Je t’aime ». Aujourd’hui, Sophie savait que la seule image qui la tourmentait depuis toutes ses années, avait disparu à cet instant. L’image atroce du cadavre d’Edouard, qui la hantait depuis qu’elle l’avait vu le 29 janvier 1995 dans cette horrible salle au sous-sol de l’hôpital de Tourcoing, s’était désormais effacée. Elle pouvait enfin revoir devant elle, son époux tel qu’il était avant l’accident, souriant, lui promettant qu’il serait à jamais à ses côtés et à ceux de toute sa famille. Il venait de lui promettre de prendre soin de tous et de Stéphanie en particulier. Tout aussi soudainement qu’il lui était apparu, il disparut, alors ses doigts se soulevèrent de la stèle et elle posa sa main sur son cœur et dit – « Merci » – Jeanne s’approcha de sa belle-fille et touchant son épaule lui dit – « Merci à toi aussi » ce qui fit sursauter Sophie qui se leva et embrassa Jeanne. Il s’était passé ici des événements auxquels ni l’une ni l’autre ne s’attendait mais, ils changèrent leur vie et celle de leurs proches. Jeanne continua à venir à Tourcoing un peu moins régulièrement. Elle savait son fils en paix et à leurs côtés à tous, elle voyait sa belle-fille moins tourmentée reprenant chaque jour davantage goût à la vie, elle était plus sereine depuis qu’elle avait fait son deuil. Toutes les deux étaient revenues dans la maison de Sophie et Edouard qu’elle n’avait pas eu le courage de vendre ni même de vider et avec l’aide de Jeanne et de Jules, ils avaient entrepris de trier les affaires d’Edouard qu’ils ramèneraient à l’île de Ré, tantôt les mettant dans de gros cartons, portant son nom et l’identification des objets qui s’y trouvaient «Edouard – bureau ; Edouard – coupes sports ; Edouard – objets divers à garder ; …. tantôt les mettant dans des sacs à donner. Jules avait été mandaté pour cela. Il offrirait tous les vêtements d’Edouard en bon état à une association lilloise, qu’il était chargé de trouver. Sophie comme Jeanne préféraient éviter une association sur Tourcoing de peur de croiser dans la rue celui qui aurait récupéré l’un de ses vêtements. C’était un peu stupide or Jules ne voulait pas aller à l’encontre de ses femmes !!!!!

Marc

La rentrée scolaire de Marc et de Sophie fut étonnante cette année-là. Marc semblait presque connaitre les lieux comme si Stéphanie les lui avaient décrits. Main dans la main, ils rentrèrent dans la cour d’école, Sophie et Jeanne étaient venues les accompagner. De toute évidence aucun des deux enfants n’avaient besoin d’elles. En s’éloignant, ils se retournèrent vers elles deux pour leur faire un petit signe de la main puis disparurent. Sophie avait rencontré à la fin de l’année scolaire précédente la future maîtresse de Marc pour lui expliquer la situation qu’elle connaissait déjà par ses collègues. Elle promit à Stéphanie que tout se passerait bien, lui précisant qu’elle n’hésiterait pas à la solliciter si elle s’apercevait de quoi que ce soit qui l’inquiète. Marc fit une année étonnante si bien que lorsque sa sœur s’apprêtait à entrer en Mat Sup (Maternelle Supérieure), sa maîtresse proposa à Sophie que Marc rejoigne sa sœur et saute la moyenne section de maternelle tellement il était en avance pour son âge. Le frère et la sœur allaient donc se retrouver ensemble dans la même classe pour la rentrée scolaire 1997/1998. Stéphanie était de plus en plus sociable et vivait l’arrivée de son frère dans sa nouvelle classe avec une joie immense. Ils étaient inséparables et tous les deux passèrent ensemble en même temps à l’école primaire. Marc et Stéphanie était immanquablement en tête de classe et Marc se faisait remarquer par son intelligence, son ingéniosité et parfois son indiscipline. Rien de bien méchant, il finissait si rapidement ce que la maîtresse lui donnait, bien qu’elle lui fournisse toujours davantage d’exercices que ses camarades, qu’il lui arrivait de ne pas tenir en place et de perturber les autres élèves. De ce fait, l’année suivante, on mit les enfants dans une classe à double niveau CE1/CE2. Marc était désormais un peu moins perturbateur, suivant à la fois son année de CE1 avec sa sœur et participant également à tous les devoirs de la classe de CE2 qu’il exécutait sans aucun souci et surtout sans faute. Visiblement sa grande sœur semblait très fière de son petit frère qui de jour en jour devenait un petit garçon plus fort que tous … A la rentrée suivante, les maîtresses proposèrent à nouveau à Sophie de faire passer Marc dans une nouvelle classe à double niveau CM1/CM2. Sophie n’arrivait pas à se décidait à en parler à son fils et encore moi à sa fille. Elle craignait particulièrement sa réaction. Durant ces dernières années, Stéphanie avait fait de gros progrès, elle était souriante et particulièrement sociable avec ses camarades comme avec l’ensemble des personnes avec lesquelles elle était, cependant elle ne s’était toujours pas remise à parler. C’était une petite fille intelligente sans doute autant que son petit frère or elle se laissait porter par les événements. Elle n’aimait pas la précipitation à l’école comme à la maison, chaque chose devait arriver en son temps et demandait réflexion. Les événements se précipitèrent lorsque, Julien, le fils de la maîtresse de Marc avait vendu la mèche. Sophie était furieuse, elle n’arrivait à s’expliquer comment il avait pu l’apprendre. L’institutrice lui avait confirmé que toutes les personnes impliquaient étaient restées discrètes sur le sujet, sans doute pas assez. Elle avait supposé que son fils avait mal supporté de se retrouver avec Marc, de deux ans son cadet, dans la classe de sa mère, d’autant que tous les deux s’étaient pris à partie à plusieurs reprises dans la cour de récréation. Julien se moquant de Stéphanie et Marc, défendant bec et ongles sa sœur, n’avait pas hésité à le pousser et à le faire tomber. Par vengeance, peut-être, le garçon avait dit à Stéphanie qu’elle allait désormais se retrouver toute seule sans son frère pour la défendre. Pour cette raison l’enfant avait été puni et avait été obligé de faire des excuses à Stéphanie et à sa maman ainsi qu’à tous les professeurs et la Directrice. Il avait également eu à recopier au cours de toute une semaine pendant les récréations la phrase suivante : « S’excuser d’avoir été méchant envers un camarade » au présent, futur, passé-composé, imparfait et plus-que-parfait de l’indicatif. Cette punition avait bien fait rire Marc et Stéphanie qui ne semblaient pas s’inquiéter de leur séparation l’année suivante. Marc avait précisé à Julien qu’il serait définitivement aux côtés de sa sœur dans cette école ou ailleurs pour la défendre et qu’il avait intérêt à trouver d’autres occupations que celle de l’ennuyer, il faisait désormais partie des grands que tous les autres enfants respectés.

L’école primaire

Si chaque adulte de la famille craignait la rentrée scolaire cette année, Marc et Stéphanie étaient heureux, ils savaient qu’ils trouveraient le moyen de se voir quand bien même ils ne seraient pas dans la même classe, ils se débrouilleraient pour se voir aux récréations ou à la cantine. A la maison, ils faisaient leurs devoirs ensemble et Marc était si volubile et extraverti qu’il était présent pour tous les deux, il parlait également pour tous les deux, souvent au nom de sa sœur. La vie semblait se dérouler à merveille. L’année 2000 finissait, Stéphanie était en CE2, en tête de classe, elle avait huit ans et demi et son frère était en CM1/CM2, il avait sept ans et demi et il continuait ses exploits selon la maîtresse. Elle n’en revenait pas tant il était brillant, son entrée en 6ème ne serait qu’une formalité. Ce ne fut que vers la fin de l’année scolaire, que les événements commencèrent à se compliquer réellement surtout pour Stéphanie. Marc avait visité le collège et trépignait déjà de se retrouver là-bas, d’autant qu’il avait souhaitait être interne. Par contre Stéphanie avait pris conscience que l’année suivante son frère serait dans une école différente de la sienne, ce qui lui valut d’être morose, voire triste et plus solitaire qu’à l’ordinaire. Sophie avait surpris son fils Marc à proposer à sa sœur de rester avec elle à l’école primaire le temps qu’elle le rattrape pour faire leur rentrée ensemble au collège.

Sophie était toujours étonnée de voir combien Marc était attentif à sa sœur. Il s’en occupait comme un frère aîné, il fallait avouer qu’il était grand pour son âge et dépassait largement sa sœur de plusieurs centimètres, par contre du haut de ses un mètre trente-deux et de ses vingt-quatre kilos, il en imposait aux autres et sa sœur semblait si menue avec ses un mètre vingt-sept et ses dix-huit kilos. Tous les deux étaient de beaux enfants, Sophie devait le reconnaître. Avec son Edouard, ils avaient parfaitement fait les choses et elle aurait aimé qu’il soit à ses côtés à des moments pareils, il aurait été si fiers de tous les deux.

Stéphanie avait refusé que son frère reste avec elle ainsi Marc lui avait fait promettre de venir le rejoindre au collège. Même si Stéphanie ne s’exprimait pas, apparemment Marc paraissait la comprendre parfaitement. Parfois Sophie avait eu envie de parler avec son fils de son comportement vis-à-vis de sa sœur. Elle se demandait si le fait de si bien devancer toutes ses intentions ne la confortait pas dans son mutisme. Elle en avait touché deux mots à la psychologue qui suivait Stéphanie. Or Marc, bien que très en avance sur son âge, était encore un tout jeune enfant à qui il était difficile de demander d’être moins bienveillant avec l’être qu’il chérissait le plus…

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