Vivre sans lui – 10

4 mins

Au retour des vacances de Pâques 1984, ce fut François qui avait écrit le premier :

« Nancy, le 24 avril 1984

Ma douce Margaux,

N’aurais-je jamais imaginé qu’un jour j’aurais pu être aussi heureux. Heureux de t’avoir rencontrée. Je me demande encore aujourd’hui comment ai-je été si téméraire. Les filles ne m’intéressaient pas jusqu’à présent, elles ne m’intéressent pas devrais-je dire. Je les trouve niaises et plus préoccupées par leur tenue vestimentaire que par quoi que ce soit d’autre. D’ailleurs tu me connais et tu as vu comment j’ai toujours réagi durant toutes ces années où nous étions à l’UCPA. Pourtant l’année où tu n’es pas venue au stage, j’ai compris que je tenais beaucoup à toi, néanmoins je ne savais pas comment mon attachement allait se révéler.

L’autre jour lorsque je t’ai embrassée, mon geste a été irréfléchi et spontané, non pas que je le regrette mais je n’arrive toujours pas à savoir ce qu’il s’est passé à ce moment précis pour avoir une telle réaction. J’ai été heureux et surpris de ta propre réaction, toi si discrète et réservée. Nous n’avons pas abordé de vive voix ce qu’il est arrivé même si nous avons tous les deux compris que nous avions envie d’être ensemble. Tu es la seule amie que j’ai. Et pour le reste, je ne sais pas quoi dire. Je vis tout seul depuis si longtemps. Mes parents sont quasiment inexistants dans ma vie même lorsque je rentre chez moi. La seule personne qui me soit vraiment proche est Martha. Elle est tout pour moi et j’y suis attaché. Je représente aussi beaucoup pour elle, souvent elle me dit que je suis un peu comme le fils qu’elle n’a pas pu avoir. Enfant, il m’arrivait quand je n’aimais pas rester seul, les jours d’orage par exemple, de monter dans sa chambre, sans doute pour me sentir protégé, peut-être aimé. Puis-je dire qu’elle a été une mère de substitution, je n’en sais rien. Comment pourrais-je le savoir ? Je n’ai aucun modèle de mère autour de moi. Toutefois lorsque tu parles de ta maman, je t’envie parfois. Vous me semblez si proches toutes les deux, toutes les trois devrais-je dire, avec ta tante Lise. Quand je pense que tu es plus proche de ta tante d’adoption que moi-même je le suis avec mes parents biologiques.

Mais je t’ennuie avec tous ces détails. Je voulais juste de dire que j’attends nos prochaines vacances avec impatience. Écris-moi vite et donne-moi ton avis sur ce qu’il s’est passé à Bénodet en février si tu as une idée plus précise que la mienne.

A très vite.

François, ton équipier préféré et ton ami aussi ».


En refermant l’enveloppe, Margaux se souvient de la réaction qu’elle avait eue en la lisant. Elle espérait que François lui dise qu’il l’aimait, bien qu’après ce fameux baiser, ces fameux baisers, rien d’autre ne soit survenu. Contrairement aux fois précédentes, ils étaient restés ensemble durant leur temps libre, néanmoins, ni l’un ni l’autre n’avait osé être plus démonstratif. Margaux connaissait ses propres sentiments cependant elle espérait les voir partager par François. Ce courrier lui avait fait prendre conscience qu’elle ne serait qu’une amie pour François. Elle en avait été très peinée or, elle aimait tant François qu’elle se consolait en se sachant sa seule amie.

Margaux remet en place la lettre et en sort une nouvelle. C’est une lettre de François. En la dépliant, elle se souvint qu’à dater de cette période elle n’avait plus gardé ses brouillons. Ce qui était un jeu au début, ne l’amusait plus désormais. Elle avait pourtant continué à lui répondre et ils avaient entretenu une correspondance soutenue durant plusieurs années.

 « Nancy, le 29 mai 1984

Ma tendre Margaux,

J’ai été heureux de recevoir ta longue lettre. Je te remercie de me faire partager ta vie. J’ai ainsi un peu l’impression d’avoir à travers toi une famille. Jusqu’à présent je n’avais pas éprouvé le besoin de me sentir entouré. J’aimais la solitude dans laquelle je m’étais enfermé. Elle me permettait de faire ce que je voulais quand je voulais. Aujourd’hui, même si je préfère toujours rester seul chez moi plutôt qu’en compagnie de l’indifférence de mes parents, je sais que si j’avais comme toi la chance d’avoir une mère et une tante qui m’aiment plus que tout en sachant me le dire et me le montrer, je crois que j’en serais heureux. Sans toi, je n’en aurais jamais rien su.

Ici le temps passe lentement et parfois, je regrette de ne pas pouvoir faire de la voile. Non pas que sur Nancy, il n’y ait pas de club mais naviguer sans toi ne serait pas la même chose. Nous nous connaissons tellement que lorsque nous naviguons, j’ai le sentiment de ne faire qu’un avec toi. Je ne retrouverais jamais cela avec aucun autre équipier et tout compte fait je n’ai aucune intention de tenter l’expérience.

Il me tarde déjà d’être aux prochaines vacances d’août.

Que feras-tu durant le mois de juillet ?

J’attends de te lire avec impatience.

A très vite

François, ton équipier préféré et ton ami aussi

PS : tu ne m’as toujours rien dit sur ce qu’il s’est passé en février, cela n’a-t-il pas d’importance ».

Margaux se souvient qu’elle attendait avec impatience ces lettres, mois après mois. Il lui arrivait parfois d’écrire son courrier avant de recevoir la réponse de François sans pour autant la lui envoyer. La plupart du temps, c’était un moyen de le sentir plus proche. A l’époque Margaux sortait très peu. Elle passait tout son temps entre l’école et le restaurant. Tante Lise avait d’ailleurs décidait cette année-là de lui payer les heures qu’elle passait à faire le service. Margaux et Emilie avaient tenté de s’y opposer, néanmoins Lise avait soutenu qu’elle se sentirait offensée si elles persistaient, en précisant que Margaux disposerait ainsi d’un peu plus d’argent de poche pour se faire plaisir. Emilie et Lise ne cessaient de pousser Margaux à se distraire avec des jeunes de son âge. Cependant c’était prêcher dans le vide, autant Margaux était une jeune fille gentille, sérieuse autant elle était entêtée. Si elle avait décidé quelque chose, rien ni personne ne pouvait l’en dissuader. En y songeant, la seule personne qui avait réussi cet exploit tout au long de ces années avait été François en personne.

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Mathieu Jaye
5 années il y a

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