Le Festival de Beltane

8 mins

Vendredi 28 avril 2017 18h35

« Enfin sur la terre ferme ! » pensa Léa. Elle n’aimait pas prendre l’avion. Mais cela n’était rien comparé à sa passion pour les voyages et la découverte de nouveaux paysages et d’ambiances différentes. Elle se rappelait de toutes les sensations à chaque fois qu’elle arrivait dans une nouvelle ville, les odeurs, la lumière, les gares et autres aéroports…
Déjà, quand elle avait dû déménager à Toulouse pour les études, cette sensation de partir à l’aventure et de découvrir une nouvelle ville l’avait occupée pendant plusieurs semaines ! Léa la ruthénoise avait laissé derrière elle les collines et la cathédrale en grès rose de Notre-Dame de Rodez pour la ville rose, les briques rouges et les rues plates de la capitale occitane depuis deux ans, et en ce mois d’avril où personne ne pouvait se fier aux annonces météos tant les températures pouvaient passer de 25°C à 12°C en une journée, elle découvrit l’aéroport d’Edimbourg sous une pluie fine et un froid hivernal.
« Léa ! Par-là ! » Elle aperçut Manon gesticulant dans tous les sens à son attention comme si le hall de l’aéroport était bondé alors que seulement une quinzaine de personnes attendaient leurs proches. Manon avait les bras en l’air, ses cheveux bruns bouclés rebondissaient à chaque bond qu’elle faisait sur ses épaules habillées d’un manteau à capuche de fausse fourrure beige. Elle arborait un sourire splendide. Et Léa aussi. Elles étaient devenues inséparables depuis leur entrée à la fac et ne se lâchaient presque jamais dans les rues de Toulouse qu’elles arpentaient sans cesse dès que le soleil pointait le bout de son nez, ce qui est tout de même courant dans la ville rose. Mais cela faisait plusieurs semaines qu’elles ne s’étaient pas vues en dehors de leurs « moments Skype » qui se produisaient quand même deux ou trois fois par semaine car Manon était partie en semestre Erasmus dans la capitale écossaise. Elles étaient toutes les deux en troisième année de Licence de Langues Etrangères Appliquées, étudiaient l’anglais et l’espagnol, mais avouaient volontiers avoir une claire préférence pour la langue de Shakespeare et une passion pour les îles britanniques en général. Cette sensation de pure amitié retrouvée pour ce weekend rendait Léa absolument ravie.
A peine arrivée à l’appartement que Manon louait, celle-ci déclara :
– Allez, on se change et on sort ! Je t’emmène dans mon pub préféré, le « Blue Thistle » !
– Quoi ? Déjà ? Moi j’aurais bien aimé une première soirée peinarde devant un film avec un petit pétard, entre filles quoi…
-Hey Miss « Lazy », c’est moi qui t’invite chez moi pour le weekend, on est à Edimbourg, c’est vendredi soir, on dégage ! Tu verras, Michael sert le meilleur whisky de la ville !
-Michael ? Hmm… répondit Léa avec un sourire en coin rempli de sous-entendus.
-Tsss, mais non ! C’est le patron du pub ! Il a plus de 40 ans ! Non mais pourquoi j’argumente ? Tu sais très bien que c’est pas mon « type ».
Un gros sourire moqueur se dessina sur le visage de Léa et elle bouscula son amie de l’épaule de manière complice. Léa savait très bien que ce Michael ne pouvait pas intéresser Manon, puisqu’elle lui avait avoué son homosexualité il y a de ça plusieurs mois. Elles passèrent donc la soirée au Blue Thistle, firent la connaissance de Michael ainsi que des nouvelles connaissances de Manon, des étudiants pour la plupart, et malgré ses premières réticences Léa passa un très bon moment. Le lendemain fut consacré à la visite de la ville, après un réveil tardif accompagné d’une petite gueule de bois. Le fameux whisky avait été au niveau de la réputation que lui avait faite Manon. Elles visitèrent la vieille ville d’Edimbourg, la cathédrale St Gilles, le Musée Royal d’Ecosse ainsi que l’université où Manon avait ses cours. La soirée tranquille que Léa avait suggérée la veille eut lieu ce samedi soir. Mais la grande soirée du séjour devait être dimanche : le 30 Avril de chaque année avait lieu le festival de Beltane sur Calton Hill, une colline de la Capitale.
– Bon parle-moi de cette fête ! demanda Léa.
– Alors d’après ce que j’ai compris c’est un festival qui est très ancien puisqu’il remonte au temps des Gaëls, c’est un festival païen celtique en quelque sorte…
– Si je suis ce qui est écrit sur Wikipédia, c’est une fête pour célébrer le passage à la saison estivale ou saison « claire » et sortir de la saison des ombres…
– Oui ! Et puis il y a un truc avec le feu ou je ne sais pas quoi…
– A l’époque ils faisaient passer le bétail dans la fumée de feux qu’ils allumaient pour que les animaux évitent les maladies, et les gens sautaient par-dessus pour s’assurer bonheur et fertilité, d’après le site. Le festival a été remis à l’ordre du jour en 1988.
– Ouais… Bon alors on va faire gaffe hein… Bonheur, ok. Mais fertilité, on va se calmer !
Et les deux amies se mirent à rire en déjeunant avant de partir se promener dans le quartier de Leith où habitait Manon. C’était le port d’Edimbourg, mais autrefois c’était une bourgade indépendante de la capitale. Le quartier n’est pas forcément exceptionnel, mais ce qui en fait un lieu agréable pour vivre est l’ambiance assez particulière de Leith, et cette identité un peu à part. L’après-midi avait été très agréable et le moment vint pour les deux amies de se diriger vers Calton Hill pour assister au spectacle. Les tickets achetés au préalable en main, elles arrivèrent sur place.
Des centaines de personnes s’étaient déjà massées sur le lieu au pied de la colline, la nuit commença à tomber et les gens allumaient des torches pour s’éclairer. C’était vraiment une ambiance spéciale, les gens étaient souriants, ils parlaient de tout et de rien, de leurs vies, mais lorsque la nuit fut entièrement là, tous se turent et la fête commença.
Le son des tambours résonna sur ce lieu qui, avec la lumière des torches, prenait une dimension intemporelle. Ce rythme était impressionnant alors que son intensité augmentait, Léa se sentait transportée à travers les âges, puis un peloton de torches arriva de l’endroit d’où venait le son des tambours. Les personnages qui portaient les torches, eux aussi, sortaient d’une légende celtique d’autrefois. Femmes et hommes d’un autre temps. Ils étaient habillés d’étoffes et de toges blanches, ceux qui avaient les cheveux longs avaient des coiffures qui rappelaient celles des héros du film Braveheart que Léa avait vu plusieurs fois. Derrière ces porteurs de lumière se trouvaient une autre sorte de personnages, ils étaient aussi habillés de blanc, et leur peau était peinte de couleur blanche. Ils avaient les bras tendus vers le ciel et tenaient dans leurs mains un morceau de bois, comme s’ils voulaient le donner à quelqu’un au-dessus d’eux.
– Tu as vu l’allure qu’ils ont ? demanda Manon d’un air impressionné.
– Ils ont trop la classe ! répondit Léa pleine d’admiration.
– Wouah comme elle est belle !
Léa comprit ce dont parlait Manon. Derrière les « gens au bâton » marchait une femme. Une femme ravissante, pleine de majesté, en robe blanche avec une espèce de couronne faite de branches et de feuilles de fougère. Les nombreux colliers qu’elle portait descendaient jusque sur le haut de son ventre. Ses épaules nues ainsi que ses bras étaient peints en blanc et seulement trois bandes noires verticales parcouraient son visage blanc au niveau de son œil gauche. Elle marchait, le visage grave, en regardant droit devant elle, le pas lent et cadencé par le rythme des tambours qui se trouvaient juste derrière elle.
Les joueurs de tambour passaient à leur tour devant les deux copines qui étaient purement émerveillées par la procession. Ils étaient, eux, habillés de noir, peints en noir avec les mêmes trois traits verticaux sur l’œil gauche que la « reine blanche » mais pour eux, ces traits étaient blancs. Ils jouaient en marchant, en dansant presque, suivant le rythme de leurs coups tout en regardant dans les yeux des gens de la foule spectatrice de l’événement, ce qui fit passer un autre cap à l’émotion que les amies ressentaient en ce moment tellement prenant car le blanc des yeux des percussionnistes contrastait tellement avec la peinture noire de leur peau et de leurs habits qu’il leur donnait une allure presque surnaturelle. Et avec le son qui était alors à son maximum dans leurs oreilles, les jeunes femmes sentirent leur cœur s’envoler au rythme de la musique et Léa, dans un réflexe prit la main de son amie, sans s’en rendre compte. Et Manon la prit, sans s’en rendre compte. Et elles continuèrent de regarder les personnages singuliers passer devant elles.
Cette fois, des créatures étranges suivaient les percussionnistes : ils étaient déguisés en oiseaux, avec des masques à becs et les vêtements recouverts de plumes noires, brunes, blanches. La bouche des participants était cependant libre des masques et leur servait à souffler dans des flûtes et des trompettes semblables à des vuvuzelas. Mais ils n’émettaient que des bruits, pas de musique à proprement dire, ils soufflaient, gesticulaient de façon disparate, désordonnée. Puis les derniers protagonistes de la procession étaient des hommes et des femmes quasi-nus, habillés de pagnes pour cacher leurs sexes mais seulement de pagnes. Ils dansaient avec des branches fines dans les mains sans se soucier des spectateurs.
Le cortège s’arrêta devant le National Monument, semblable à la face du Parthénon d’Athènes, et commencèrent une danse étrange, empreinte d’histoire, de folklore, d’un héritage longtemps perdu qui refait une apparition une fois par an sur cette terre d’Ecosse, plus que jamais en recherche d’identité et d’union autour d’une culture propre en ces temps de décisions politiques incertaines. Les protagonistes se penchaient d’avant en arrière, en cadence avec de gros coups de tambours, et les trompettes sonnaient d’un son continu et monocorde. La lumière des centaines de torches rendait ce monument réellement magnifique. Léa se sentait à présent revenue des siècles en arrière, une vie différente, un monde différent.
Ensuite le cortège se déplaça une dernière fois vers le sommet de la colline où se trouvait une petite estrade. La « reine » y prend place. Là, chaque participant est à sa propre place, exécute sa propre chorégraphie dans un tourbillon de sons, lumières, couleurs qui en fit presque tourner la tête à Léa. Là la « reine » se couche sur la scène. La musique s’arrête. Le public, en haleine, attend silencieux. Du chemin qu’avait emprunté les acteurs de ce spectacle en tout point exceptionnel, vint un chant étrange. Un homme de grande stature apparût. Il était habillé de ce qui ressemblait à des peaux de bêtes, ces bras musclés sortaient de cet amas de fourrures et sa coiffure était un enchevêtrement de petites tresses, chignons et perles d’où étaient fixées des cornes de bélier. Cette vision saisit l’audience. Personne n’osait émettre un son plus haut que le chant étrange qui accompagnait chacun de ses pas en direction de l’estrade. Il avançait, le regard fixe, et Léa avait l’impression qu’il avançait au rythme des battements de son propre cœur.
Il monta sur l’estrade, en silence. Les yeux sur le corps inerte de la « reine », il s’accroupit lentement, lui baisa le front et la prit dans ses bras en se redressant. Après une bonne minute de silence, son regard sur le visage de sa bien-aimée, celle-ci ouvrit les yeux, et l’embrassa. Et la musique reprit avec une intensité extrême.
Les danses, les tambours, les trompettes, et les cris de joie du public se mêlaient d’une façon spectaculaire et Léa sentit la main de Manon serrer la sienne plus fort, et dans cet orage d’émotions, de bruit, de mouvement, les deux amies échangèrent un regard. Elles étaient figées dans cette scène, le regard plongé dans celui de l’autre. Léa se sentait bien. En osmose. Manon lui prit l’autre main et Léa sentit son cœur exploser dans sa poitrine. Il avait fallu tout cela pour s’en rendre compte. Ce sentiment d’être loin d’elle, d’être perdue, tous ces sentiments allaient plus loin que le fait de s’éloigner de sa meilleure amie. Manon avait très bien compris, elle s’approcha pour parler à l’oreille de Léa et souffla :
– Quelle belle nuit.
Et Léa ne savait pas quoi dire, elle n’arrivait presque plus à respirer, tremblait, mais se sentait pourtant tellement bien ! Manon la regarda une dernière fois puis s’approcha vers elle et l’embrassa d’une façon que Léa n’avait jamais connue. Le monde pouvait s’arrêter, elle s’en moquait. Elle se sentait bien, elle se sentait bien avec elle.
Les deux jeunes femmes se tournèrent vers l’estrade pour voir les personnes à moitié nues avancer vers un grand tas de bois qui se trouvait derrière la scène et allumèrent le feu, ce feu qui devait faire sortir les humains des ombres, et se tourner vers la clarté, la chaleur et la lumière aveuglante du renouveau de la vie.
Quand la musique se termina, le public et les protagonistes de ce spectacle unique en son genre se mêlèrent et échangèrent à la lumière du brasier. Puis tout le monde prit la direction de la ville, pour terminer la soirée. Léa et Manon descendirent en chahutant, en riant et se dirigèrent vers l’appartement de Manon, main dans la main.
C’est certain qu’elles se souviendraient longtemps de ce 30 avril 2017, et de cet étrange festival de Beltane !

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2 Commentaires
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Lucile Cajart
5 années il y a

Bonjour ,
Très sympa !
Dès le départ on est plongé dans l’univers de Léa. Notamment grâce à tous les éléments qui nous sont donnés sur le temps, le lieu, etc…

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