Du néant au frisson. Chapitre 62.

6 mins

Eliya

Les infirmières m’ont dit qu’Axel attendait toujours de passer son IRM, qu’on en saurait beaucoup plus en début d’après-midi. Je restais convaincu que rien ne se passerait. J’avais perdu tout espoir. À vrai dire je ne sais même pas si j’en ai eu à un moment. C’était comme ça maintenant, l’espoir je n’y croyais plus. Pourtant je savais qu’Axel était un battant. Je savais qu’il était fort. Et il m’avait prouvé, bien des fois, qu’il fallait garder espoir. J’ai fermé les yeux, et j’ai pensé très fort « Axel est fort, il va se réveiller ! » Je l’ai répété plusieurs fois dans ma tête, comme un genre de prière.

J’ai envoyé un message à Kim, dans la foulée, pour lui dire qu’Axel n’avait toujours pas passé ses examens. Et qu’en ce qui concernait le procès, ça allait être notre tour. Le passage tant redouté. J’avais beau serrer les dents, rien que de penser que j’allais être face à lui, pour parler de ma douleur, de mon traumatisme, les larmes me montaient aux yeux.

J’ai rejoint les autres, à l’intérieur du tribunal. Personne ne souriait, ils avaient tous l’air d’avoir passé une nuit blanche. Les visages fermés, des cernes dessinés. J’avais l’impression, qu’on avait éteint, toutes formes de joies, dans les corps et les âmes face à moi.

— Bon, cette première partie, c’est bien déroulé. Le procureur est resté très clair, il n’est pas sorti des rangs. Tout s’est passé comme je l’envisageais. Maintenant, ça va être votre tour, et j’espère que vous ne flancherez pas. Pensez à ce qu’on a préparé. Gardez la tête haute. Le regard dur.

— Et si on est sur le point de fondre en larmes ? demanda Johane.

— Personne ne vous en voudra. Alors, n’y pensez pas, lui répondit monsieur Morov.

Ils retournèrent dans la salle. Je les suivais.

— Eliya, Eliya, ma chérie.

Je m’arrêtais automatiquement, Antoine aussi.

— Va y entre, je te rejoins, j’en ai pour une minute. Lui dis-je.

Je savais que ça arriverait, je n’aurais pas pu y passer à travers. Ma grand-mère m’attrapa par l’épaule, et me retourna vers eux. Elle me prit dans ses bras, et me serra fort contre elle.

— Oh, Eliya, ma chérie. Si tu savais comme cette journée est dure.

J’avais envie de lui répondre que toutes mes journées depuis l’accident étaient comme ça. Mais je me mordis l’intérieur de ma joue, pour que les mots ne sortent pas.

Elle desserra son étreinte, et me regarda de haut en bas.

— Tu as tellement maigri ma chérie. Tu aurais dû venir vivre avec nous, je me serai occupé de toi.

— Je vais très bien mamie !

Mon grand-père m’attrapa, à son tour pour me serrer dans ses bras.

— Ne sois pas si dure avec ta grand-mère, c’est une journée triste pour nous.

— Triste ? Seulement aujourd’hui ?

— Eliya, gronda mon grand-père.

Je m’éloignai d’eux.

— Vous savez pourquoi je ne suis pas venu vivre avec vous ? Pour ne pas vivre l’enfer ! Déjà quand maman était encore en vie, c’était limite, mais là avec sa mort. Je n’imagine pas ce que vous m’auriez fait vivre !

— Je t’interdis d’avoir ce genre de paroles Eliya !

— Tu ne m’interdis rien mamie, je fais ce que je veux je suis assez grande. Et si tu trouves que la journée est dure et triste, rentre chez toi.

— Mais nous sommes là pour te soutenir, s’empressa d’ajouter mon grand-père.

— Si vous le vouliez vraiment, vous m’auriez aidé pour les papiers, plutôt que de tout faire, pour récupérer le moindre bijou de famille ! Je suis votre petite fille merde !

J’avais sûrement parlé un peu trop fort, car les gens autour de nous, nous regardez maintenant. Je sentis une main se poser sur mon épaule.

— Tout va bien, Eliya ? On t’entend crier jusque dans la salle, me dit Antoine.

— Oui, tout va bien. Je faisais juste comprendre à ses deux personnes qu’elles n’étaient pas ma famille.

— Eliya !

— Non papi ! Stop ! Partez. Maman vous détestez, elle n’aurait pas aimé ce que vous faite en ce moment.

— On te soutient !

— Non, vous venez voir quelles sommes d’argent, vous pourriez vous faire. Barrez-vous.

Je me retournai, les plantant là, rentrant dans la salle.

— Monsieur Morov, peut-on interdire l’accès à la salle ?

Il se leva.

— Que se passe-t-il, Eliya ?

Je l’attrapai par le bras, pour l’éloigner des autres, pour qu’ils ne nous entendent pas.

— Mes grands-parents sont là. Et on sait qu’ils ne sont là que pour l’argent. Je ne veux pas qu’ils me voient témoigner. Je ne veux pas les voir jouer leur comédie habituelle.

— Je m’en occupe.

Il se dirigea vers l’agent, placé près des portes. Il lui parla à l’oreille, en lui montrant de la tête mes grands-parents. L’officier acquiesçait. Il se dirigea, alors à son tour vers mes grands-parents resté dehors. Je ne savais pas ce qu’il leur disait, mais ma grand-mère jouait son meilleur rôle. La femme outrée ! L’officier referma les portes sur eux.

Tout le monde se rassit, et les juges refirent leurs entrées.

Le président prit la parole.

— Bien, après avoir entendu, le prévenu, les lectures de lettres de témoins et les experts, nous allons à présent écouter les victimes. L’audience peut reprendre, et il tapa de son marteau.

Le procureur s’avança au centre de la salle.

— J’appelle à la barre monsieur Guerin Antoine.

Antoine pressa la main qu’il me tenait avant de se lever. Il se dirigea, vers son siège.

Le procureur commença par lui poser les questions basiques. Et c’était le moment pour moi de déconnecter complètement. Je savais que si je me concentrais sur le témoignage d’Antoine ou de l’un des autres, je ne serais plus en capacité d’assurer le mien.

À la place, je fixais la moquette devant moi, sans ciller. Je me fredonnais la toute première chanson qu’Axel m’avait fait écouter « Man o To — Nu ». J’avais fait des recherches sur internet pour trouver les paroles. J’avais appris le poème, d’origine perse en français, par cœur. Je le connaissais sur le bout des doigts.

« Apaisants sont les moments où nous sommes assis dans la fraîcheur du patio toi et moi.

Deux personnes et deux visages, mais une seule âme toi et moi.

Heureux et délivrés de l’illusion (dont découle) la souffrance toi et moi.

Au-delà du “toi et moi” nous sommes unis (en une âme unique) au plus haut de la félicité. »

Je ne sais pas combien de fois je me suis répété le poème. Je suis juste sorti de ma bulle quand j’ai senti la main d’Antoine presser mon épaule. J’ai levé la tête vers lui et le sourire qu’il me fit, m’indiquait que tout c’était bien passé.

Le procureur se replaça au centre de la salle.

— J’appelle à présent madame Ropi Eliya, à la barre.

Je pris une grande inspiration, me leva, maladroitement de ma chaise et me dirigea vers la barre.

— Posez votre main gauche, levez la droite. Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité ?

Je déglutis difficilement, ma gorge était sèche.

— Je le jure.

Je m’assis et le procureur commença à me poser ses questions.

— Madame, Ropi, vous êtes là, car vous êtes la fille des victimes Phillipe et Claire Ropi ?

— Oui.

— Où étiez-vous au moment de l’accident ?

— J’étais chez mes parents, je vivais encore avec eux.

— Savez-vous, pourquoi ils ont pris la voiture ce jour-là ?

— Ils sont sortis faire des courses.

— Et vous n’êtes pas allé avec eux les aider, pourquoi ?

— Je devais m’occuper de trier mes affaires pour mon futur déménagement.

— C’est votre père qui était au volant, on sait, grâce aux analyses sanguines, qu’il n’avait pas bu ce jour-là. Mais avait-il un traitement ?

— Non mes parents, n’étaient pas malade.

— Sur le permis de conduire de votre père, il y a d’inscrit qu’il doit porter un équipement optique, l’avait-il ?

— Oui. Mon père était myope, il ne pouvait rien faire sans ses lunettes.

— Avait-il une conduite dangereuse, en règle générale ?

Les questions commençaient à m’agacer, j’avais l’impression que l’on jugeait mon père.

— Non. Je suis malade en voiture, mon père avait donc appris à conduire de manière souple. Il respectait les règles de distanciation et de limitation pour éviter de freiner brusquement.

— Madame Ropi, pensez-vous que votre père aurait pu vouloir se donner la mort à lui et votre mère ?

— Pardon ?

J’étais choqué de cette question. Avait-il posé la même question à Antoine ? Lui avait-il demandé s’il avait voulu mettre fin à ses jours ?

— Pensez-vous que votre père aurait pu mettre fin à ses jours et à ceux de votre mère ?

Mon regard se tourna vers monsieur Morov, qui me fit un petit signe de la tête pour m’encourager à répondre.

— Non ! Jamais mon père n’aurait fait une chose pareille. Il croyait en la vie.

— Madame Ropi, étiez-vous au courant pour les assurances vie de vos parents ?

— Oui, ils m’en ont parlé quand j’ai commencé à travailler.

— Que vous ont-ils dit à ce sujet ?

— Et bien qu’ils ont tous les deux contracté cette assurance, quand ils ont eu leurs premiers emplois.

— Étiez-vous au courant que vos parents ont augmenté les mensualités six mois avant l’accident ?

— Oui, je suis au courant ! Mes parents avaient fini de payer leur crédit de maison ! N’ayant plus cette charge financière, ils ont décidé de l’investir dans cette assurance.

— Pourquoi pas dans une épargne pour la retraite ?

— Je ne sais pas sûrement pour me mettre à l’abri si quelque chose arrivait !

— Je réitère donc ma question, madame Ropi, pensez-vous que vos parents aient décidé de se donner la mort ce jour-là.

— Non, nous étions très heureux, sans problé…

— Bien, je n’ai plus de question.

Il me coupa, la parole, sans que je ne puisse ajouter quoi que se soit d’autre. Je suis retourné à ma place. Antoine me prit la main sous la table et me la caressa avec son pouce. Le procureur appela Maria. Et je suis retourné immédiatement dans ma bulle.

Mais cette fois-ci, je ne me récitais pas le si joli poème de la chanson. J’imaginais mon père et ma mère décider de mettre fin à leur jour.

Me laissant seule, sans rien me dire.

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2 Commentaires
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ccccccccccccc bbbbbbb
1 année il y a

Drôle de charge, immonde si on y pense, il faut peu de choses pour faire douter.
Entre les grands parents odieux, Axel et ce doute affreux, Eliya va avoir bien du mal à remonter la pente.
Toujours très bien écrit, bravo!

O. DeJavel
1 année il y a

Wo ! Voilà le punch que j’attendais au chapitre précédent. Très bien fait ! La défense tente de mettre la faute de l’accident sur le père d’Eliya. Que vont faire les grands parents ? Maintenant qu’Eliya les a harponnés… tu nous tiendras en haleine jusqu’à la fin ! C’est scandaleux !

Non mais t’as vu l’heure qu’il est ? Il faut que j’aille me coucher !

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