Le Conte de la Sorcière des Bois 39. À la croisée des mondes (2)

9 mins

Apparue de nulle part, une lumière éclatante absorba la réalité. Quand le monde recouvra sa forme, une silhouette élancée se tenait sur ses longues jambes, ta tête couronnée d’une cascade nacrée, battue par les vents. Le mammifère agita ses paupières. Un visage émergea de la brume rayonnante. Une figure blanche comme le sable du désert, mais qui paraissait si sombre entravée par cette chevelure nébuleuse pareille aux os polis. Deux prunelles dorées, larges et surmontées d’imposants sourcils, brillaient d’une aura mortelle tels deux soleils jumeaux. Les griffons, aveuglés, reculèrent en titubant, les ailes battantes.

L’étrange créature empoignait un long bâton, noir de nuit, sa surface découpée d’une arborescence de sillons argentés évoquant un réseau de veines ou de branches. De l’embout, elle frappa le sol. Aussitôt, le soleil quitta son nid. L’astre chutait tel un météore vers la terre. Son disque cramoisi rapetissait tout en tombant. Pour finir, l’étoile ardente, pas plus grosse qu’une balle de jeu, se posa avec une infinie douceur dans la paume sombre de l’étrange créature, dont les lèvres couleur d’acajou rouge s’écartèrent en un sourire satisfait. D’un geste adroit, elle lança la boule de feu dans les airs. Une explosion avala le ciel et interrompit brutalement la lutte des dieux. Un dôme se forma dans les airs chahutés, ou plutôt le corps d’une araignée dont les immenses pattes enflammées, désarticulées, planaient au-dessus de la brousse sans une braise éparpillée.

La fureur des griffons se changea en piaillements stridents. Leurs ailes inutiles, les trois volatiles s’élancèrent sur leurs pattes pour échapper à l’arachnide de flammes, réduits à l’état de simples mangoustes géantes, crossant tels des crapauds cornus, plus gourds qu’un léviathan sans eau, abandonnant derrière eux, en guise d’offrande, une volée de plumes enflammées qui retombèrent en fine pluie de cendres, aussitôt bue par la sueur du sol.

L’esprit fureteur, pattes captives de racines invisibles, se contentait de fixer béatement la terrifiante beauté descendue des cieux pour embraser la terre. Celle-ci tendit une main noire aux longs doigts effilés et surmontés de griffes, qu’elle rétracta tandis que dans les airs l’araignée de feu géante recroquevilla ses pattes jusqu’à redevenir une simple sphère rougeoyante qui à son tour se consuma, ne léguant pour seul souvenir que les exhalaisons de fumée.

La déesse s’avança sur ses longues jambes souples, d’un pas leste frôlant à peine le sol, et sans se départir de son air satisfait, s’approcha du mammifère tétanisé par la peur mais aux pupilles scintillantes d’émerveillement. Pourquoi donc n’avait-il pas fui comme les autres caboches d’emplumés ?

Mais à la seconde où son regard heurta les prunelles pareilles à deux mini-soleils, la peur s’enfuit sous la poussée d’un sentiment difficile à décrire, à la fois intense et profond. L’esprit envoûté, en cet instant, n’avait plus qu’un souhait, celui d’être à son tour consumé par ces mains de charbon, de devenir une balle de feu manipulée par ces élégants doigts de suif. Mourir, puis renaître, sous une forme nouvelle. Une existence étrangère à la solitude, où ce concept même n’existerait pas.

« Alors c’est toi ce fameux esprit chapardeur ! »

Notre animal sursauta. La voix émettait de sa propre caboche.

« Un furet-léopard, rien que ça ! C’est pas tous les jours qu’on croise votre engeance. Vous jouez plutôt les timides d’ordinaire. On peut dire que tu as semé une sacrée pagaille chez nos amis lutins. C’est qu’ils me promettent cher pour t’éliminer. »

Bien qu’il n’usât d’aucun autre langage que le sien, l’esprit malin comprit le sens du mot. Sauf que la peur n’avait déjà plus d’emprise sur lui.

Le visage de la déesse se renfrogna en une moue réflexive.

« Je dois avouer que je suis déçue. À te voir en chair et en os, et surtout en chair, je comprends qu’on m’a baladé. Tout ce que j’ai devant moi, c’est rien qu’une grosse boule de poils sales qui empeste et dont le cerveau se résume à un estomac. Rien qui mérite tout ce remue-ménage. Sans mon aide, ces griffons t’auraient transformé en tas de charpie. Un danger, ça ? » Et elle termina en lâchant un « Pfff » sonore entre ses lèvres.

Une ombre lasse passa sur ses traits, et elle alla s’accroupir au pied de l’eucalyptus aux feuilles roussies. La tête prisonnière de ses mains, elle semblait réfléchir. Émanait de sa personne une floraison de muscs inconnus de la truffe moustachue. Soudain, son visage se releva et la paire de soleils transpercèrent le furet-léopard qui, par instinct, se dressa sur ses pattes arrière, la queue en l’air.

La voix reprit : « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi, hein ? » ; puis poursuivit sa réflexion par mots, prononcés d’un timbre rauque, enroué, duquel perçaient quelques notes étranges mais agréables :

─ Je ne peux décemment pas te transformer en toque. Tu n’as rien fait qui mérite un sort pareil. Je ne peux non plus te laisser courir à ta guise et continuer tes raids nocturnes. Les villageois me le reprocheraient et je ne tiens pas à aggraver encore ma réputation. On dirait que je suis une imposteur, ou pire, que je suis une sorcière faible. Non. Je ne peux définitivement pas t’ignorer et faire comme si on ne s’était jamais croisés. Dire la vérité ? Ces bulbes de troll ramollis en jupons de chamans, jamais ils me croiraient, et je serais toujours traitée de menteuse. À quoi ça m’avancerait ? »

─ Aaaah ! – D’un geste nerveux, elle ébouriffa ses cheveux qui crachèrent une volute de poussière. Sa voix retentit de nouveau dans l’esprit du fureteur égaré : « Toi, loustique, tu m’as jetée dans de sacrées belles racines. Un vrai tortillon dont il va falloir que je m’extirpe toute seule. Personne n’ira m’aider. Jamais personne ne vient à mon aide. C’est le problème quand on a pour soi que force et crainte. »

Elle continua de palabrer, du moins de réciter ses pensées dans la tête touffue de perplexité, cela jusqu’à l’explosion du crépuscule. Au milieu de la brousse incendiée battue par les vents du désert, deux êtres se tenaient compagnie, aussi dissemblables l’un de l’autre que deux créatures pouvaient l’être. Le furet-léopard buvait les errances mentales, sans toutes les saisir, à la source de l’esprit merveilleux que lui et ses puces avaient la chance et se réjouissaient de côtoyer.

La nuit les surprit tel un prédateur surgi des fourrés. La voix se tut pour que les yeux contemplent dans la quiétude la croisée des mondes et laisser les oreilles se bercer du chant de cette éphémère rencontre. Les étoiles, penchées sur les deux corps endormis, commencèrent à tomber en une pluie scintillante, sans un bruit. La porte des rêves venait d’être franchie. Chaque esprit explorait son propre univers. Tandis que de l’autre côté du portail, les dormeurs ronflaient sur un lit de terre humide, couvés par les hautes herbes et leurs bruissantes berceuses. Le furet-léopard s’était roulé en boule contre le sein de la créature divine étendue en posture fœtale.

La sorcière s’éveilla au plus sombre des ténèbres. Son cri fit écho au grondement sourd craché par le sol turbulent. La secousse en avait éveillé plus d’un aux alentours. Un souffle effréné chassa le vent froid. La créature terrifiée chercha à tâtons son bâton, mais ses doigts ne trouvèrent qu’une masse poilue. Aussitôt, la queue touffue se trémoussa et le furet-léopard ouvrit grands ses yeux jaunes, étincelants dans le noir comme ceux de sa compagne de sommeil, les soleils miniatures alors semés de peur et de confusion.

Au contact de ces deux regards, étrangers l’un à l’autre, quelque chose se produisit. Un évènement sans commune mesure, rarissime, pour ainsi dire unique, et aussi complexe à décrire que les origines de la vie. Une détonation, plus infime qu’un grain de sable, et dont la puissance libérée suffirait à mettre au monde une étoile nouvelle. À partir des débris, un fil fut tissé, invisible à l’œil nu, et néanmoins, la faux de la mort ne saurait le trancher. De nos deux esprits, bois séparés, émergea une seule et vaste forêt de pensées, lianes aux nœuds indéfectibles, dressée en un bastion invincible.

─B-Bon sang de troll, nom d’un démon, par la queue du centaure !! Q-Q-Que… !?

L’elfe serrait sa tête douloureuse entre ses mains tremblantes, les cheveux torsadés par la sueur. Ses doigts surprirent des larmes fuyant sur le courant de ses joues.

─ Qu’est-ce qui vient de se passer ?… Quelque chose ou quelqu’un a essayé d’envahir mon esprit… Est-ce… Est-ce qu’il a réussi ?

Soudain, elle bondit sur ses jambes, bâton brandi, prête à fendre le crâne de quiconque émergerait de l’obscurité.

─ Qui va là !? Montre-toi face de gnome avant que je ne crame toute la brousse pour te faire sortir !

Elle avait senti une présence, grandiose, oppressante, comme si un géant se tenait juste à ses côtés. De nouveau, l’impulsion la transperça comme de l’eau glaciale. Elle se rappela alors que quelqu’un se tenait bel et bien près d’elle, juste à ses pieds.

La sorcière pencha la tête. Ce qu’elle vit alors la frappa de terreur. Une elfe crasseuse était en train de la lorgner de haut avec l’air d’une chouette déplumée. Aussitôt, l’elfe s’effaça, remplacée par un furet-léopard. La bestiole la fixait avec la même incrédulité qu’elle.

─ Toi ? lâcha-t-elle d’une voix égarée.

Le frisson l’enveloppa encore une fois. La présence se trouvait en elle. Elle la sentait, se tortiller, tenter de la toucher. Elle s’exprimait, non par mots, mais via des sensations, des sentiments traduisibles en une forme abstraite de langage.

La sorcière s’éloigna de plusieurs pas sans quitter une seconde des yeux le mammifère, son bâton pointé vers le museau incrédule. Elle barricada son esprit, chassant la présence malvenue qui s’y était engouffrée. Cela lui permit de recouvrer un tant soit peu sa raison. Une à une, elle fit le tri de ses pensées, jusqu’à arriver devant une conclusion ; qu’elle refusa d’abord d’admettre car elle l’effrayait – et en ce monde, il n’existait pas grand-chose capable de l’intimider –, avant de finalement s’y résoudre faute d’autre explication plausible.

Par le passé, elle avait croisé d’autres sorcières accompagnées d’un totem. Les totems qu’elle avait observés représentaient toutes les facettes de Nature, plantes et animaux, immortels ou non, mais la règle restait la même pour tous : ce lien est unique, une sorcière ne le tisse qu’une fois dans toute son éternité, qu’elle partage avec son totem. Un lien brisé équivaut à une vie amputée de sa moitié. Jusqu’alors, la sorcière pensait que le totem se créait par le biais de vœux mutuels et non suite au simple hasard d’une rencontre.

Elle émergea de sa forteresse pour revenir à la dure réalité, laquelle la fixait de ses grands yeux jaunes, brillants de sentiments qu’elle ne pouvait saisir et qu’elle craignait par-dessus tout comprendre. Ces yeux par lesquels elle s’était entraperçue. L’espace d’un battement, chacun s’était contemplé à travers le regard de l’autre.

Le furet-léopard se dressa sur ses pattes arrière, les fesses dans la poussière. Sa queue touffue s’agitait dans une danse endiablée. Cet animal hybride entretenait décidément des manières bien insolites, songea la sorcière, qui découvrit qu’elle avait inconsciemment abaissé sa badine. Ses sourcils, comparables à des broussailles blanchies par le soleil, tracèrent deux arcs pointus, et sa bouche lâcha un long soupir résigné.

─ Fesse-à-cornes ! Bon, au moins je n’ai plus à me préoccuper de savoir ce que je vais faire de toi.

Elle rouvrit l’arrière-porte de son esprit. Ce dernier se retrouva immédiatement inondé d’une vague bouillante d’un amour auquel la sorcière était peu familière. Un amour dans lequel elle avait peut-être un jour baigné, mais dont le souvenir lui avait été arraché, puis réduit en poussière et émietté au vent.

L’étouffant déluge d’émotions l’amena à rapidement refermer le battant. Ses deux cœurs chancelants, elle dit d’un ton vaseux :

─ Ça va, ça va. Je ne suis pas une couche sur laquelle tu peux t’étaler. Si tu veux qu’on s’entende, il va falloir établir des règles, et surtout t’apprendre à maîtriser la télépathie, sinon y a un risque que tu finisses en jambon de félidé.

La queue touffue se figea. Museau et moustaches se retroussèrent d’un seul élan.

─ Parfait. M’est avis que tu as compris. Maintenant, si tu veux bien, je vais retourner pioncer avant que le soleil se mette à taper comme un marteau.

Sans autre mot, elle retourna s’allonger sous l’eucalyptus, sa grâce féline retrouvée.

─ Je te conseille d’en faire autant, héla-t-elle le mammifère par-derrière son épaule. On a une longue route qui nous attend demain. Et t’as pas intérêt à me ralentir ou je te laisse sur le rameau. Compris tête de fouine ?

En réponse, le furet-léopard se faufila dans son giron. Aussitôt, elle commença à s’agiter, une grimace de dégoût fendant ses traits.

─ C’est pas possible comme tu fouettes ! Tu me diras, je dois pas sentir la menthe non plus. Mets-toi un peu plus loin, c’est ça, un peu plus, que j’ai pas à renifler tes puces jusqu’au lever du jour. Attends !

Couic ! Elle saisit la queue traînante et en arracha une bonne poignée de poils. Notre animal bondit en crachant une série de couinements plaintifs. Les harpies s’agitèrent dans le ciel nocturne, caquetant telles des oies paniquées.

Le lendemain, la sorcière se rendit, seule, au village des lutins, et négocia avec le chaman et les anciens sa prime pour avoir débarrasser le clan de l’esprit malin qui le harcelait depuis tant d’années. On douta de sa parole, mais à demi-mot seulement. Aussi offrit-elle une touffe généreuse de poils fauve tachetés en guise de preuve. La peur bâillonna les doutes, et en plus de timides remerciements, la sorcière se vit gratifiée de plantes rares, parfums enchantés et autres bibelots sans valeur dont seules celles de son espèce savaient quoi faire. Puis elle s’envola sans demander son reste, aucune voix pour la retenir. Son départ précipité arrangeait tout le monde, y compris elle-même qui supportait très mal la présence d’autrui dans son espace de vie.

Il lui faudrait pourtant bien s’y accoutumer.

La sorcière retrouva le furet-léopard sous l’eucalyptus après que notre animal ait fait ses adieux à son royaume de solitude. Un échange de regards suffit à donner le coup de sifflet du départ. Et les deux totems s’en allèrent à travers la brousse, semée d’or par l’aurore, des doutes pleins les bagages, ignorant du destin qui les attendait à la croisée des chemins.

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